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D'hier à aujourd'hui

Le solitaire intempestif

« On est allés à l’Athénée, voir le montage du décor, dire bonjour. C’est un lieu magnifique et j’étais content. »

C’est ce qu’écrit Jean-Luc Lagarce dans son journal, le 21 février 1994 : auteur, metteur en scène, comédien et directeur de compagnie, il fait aujourd’hui partie des dramaturges français contemporains les plus joués, y compris à l’étranger. En 2016, le réalisateur Xavier Dolan adapte sa pièce Juste la fin du monde dans un film du même titre avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Vincent Cassel, Marion Cotillard et Léa Seydoux.

De son vivant pourtant, c’est majoritairement de son travail de metteur en scène que Jean-Luc Lagarce tirait son succès.

L’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, déjà dirigé par Patrice Martinet à l’époque, a ainsi accueilli plusieurs de ses mises en scène : L’Île des esclaves en 1994, Lulu en 1996, Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne en 1996 et 2009, et bien sûr La Cantatrice chauve en 2007, 2009 et en ce moment.
Patrice Martinet nous racontait justement les liens qu’il avait entretenus avec lui dans cet article paru la semaine dernière. 

Jean-Luc Lagarce tenait un Journal, paru depuis aux éditions des Solitaires intempestifs. Il est à la fois passionnant, cruel et émouvant. Pour nous qui travaillons à l’Athénée, il est d’autant plus touchant que Jean-Luc Lagarce semblait aimer profondément ce théâtre et son équipe.


Extraits choisis, d’abord à propos de L’Île des esclaves de Marivaux qu’il avait mis en scène :

« Vendredi 25 février 1994
Paris. Chez moi. 9h20
Ai répété un peu. Deux beaux filages, mardi et mercredi. L’Athénée comme un superbe instrument et les acteurs heureux d’être là. »

 

 L'Île des esclaves mis en scène par Jean-Luc Lagarce. Photo de Daniel Cande. Fonds BNF.
 
 
« Lundi 28 février 1994
Paris. Chez moi. 8h42
Ensuite beau filage à l’Athénée. Toute la maison a l’air d’aimer le spectacle. Patrice Martinet en tête.
Endroit magique. »

« Mercredi 2 mars 1994.
Paris. Chez moi. 8h40.
Hier, première à l’Athénée. Succès. Je crois qu’une partie de la salle était divisée mais gros succès à la fin. Belle représentation un peu chaotique mais belle. Les acteurs ensemble.
Patrice Martinet très enthousiaste et très attentionné. Un vrai directeur de théâtre comme je l’imagine. »

« Samedi 5 mars 1994
Mulhouse. Hôpital de Moenschberg. 19 heures.
Les journées sont simples : je me lève vers 7 heures du matin. Mon corps est un débris, diarrhées, nausées et le spectacle dans la glace est à crever. »

« Mercredi 9 mars 1994
Mulhouse. Hôpital. 19 h 15.
En vrac, la vie en petits morceaux :
Un article effroyable de violence contre Marivaux dans Le Monde (Michel Cournot). Il aboie cet homme. On y dit en gros que je suis un arriviste qui n’a jamais rien fait. –Le Monde a dû écrire vingt articles sur moi en dix ans ! – que j’ai dû arriver à l’Athénée grâce à des relations et de l’entregent alors que des gens formidables n’arrivent pas à travailler. »

 

  L'Île des esclaves mis en scène par Jean-Luc Lagarce. Photo de Daniel Cande. Fonds BNF.
 
 
 
« Lundi 11 avril 1994
Paris. Chez moi. 8 h 35
Dernière de L’Île des esclaves à l’Athénée : c’était très beau, émouvant, mais c’était très beau.
Il y avait un verre offert par Martinet dans son bureau. J’étais vraiment ému. Il y avait en plus des acteurs des gens de la maison. Thierry Lesueur de Belfort (et c’était très bien qu’il se déplace), Monique, Peduzzi, Bloc et Irina Dalle avec son ami italien –le décorateur formidable de Braunschweig– et j’étais très touché qu’il soit là, qu’il ait aimé le spectacle.

Ensuite nous sommes allés dîner derrière le théâtre, Quester qui avait l’air très ému et qui ne savait comment l’exprimer, François, Mireille, un très joli amant de Mireille (poïe, poïe) que je connais de vue de Besançon, Isabelle l’habilleuse qui était très bavarde car elle était très émue elle aussi et Christelle Wurmser et son jeune amant.
C’était une belle et bonne soirée, "facile".
Je suis rentré tôt. »

« Vendredi 6 mai 1994
Paris. Chez moi. 9h30.
Le Cid car Martinet, à l’Athénée, m’a envoyé un mot pour parler de projets pour la saison suivante –ce qui n’est pas ridicule comme idée au vu de ce que je viens de dire !– et Le Cid fait partie de mes rêves d’enfant, et ne devrais-je pas me soucier de mes rêves d’enfant ? »

 

  L'Île des esclaves mis en scène par Jean-Luc Lagarce. Photo de Daniel Cande. Fonds BNF.
 
 
« Mercredi 29 juin 1994
Paris. Café Beaubourg. 19 heures environ
L’autre semaine, n’ai pas raconté cela, c’était le lendemain de la très belle soirée d’Orlando, suis allée voir Huis Clos à l’Athénée, mis en scène par Raskine. (C’est une reprise, ce fut un très beau succès.) Bon spectacle, efficace, loin de moi mais bien. Avec Marief Guittier, Marie-Christine Orry…

Me suis fait encercler très gentiment : il y avait une "fête" sur une terrasse sur le toit du théâtre. Martinet puis Michel m’ont invité et suis monté. C’était une très très bonne soirée. J’avais tort car je m’étais déjà couché tard la nuit précédente et je partais à Rennes le lendemain, mais j’étais très content d’être là. »

Nous aborderons les prochaines fois les mises en scène que Jean-Luc Lagarce a réalisées de Lulu et de La Cantatrice chauve.

En attendant, La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco mis en scène par Jean-Luc Lagarce se joue jusqu’au 3 février !

De mon côté, je suis toujours à 250 km au nord du cercle polaire d’où je vous joins une photo.
 

 
 
 
 
Clémence Hérout

Entretien

La cantatrice part en live

Posté le : 18 janv. 2018 16:45 | Posté par : Clémence Hérout
Catégorie : la cantatrice chauve | + d'infos sur athenee-theatre.com

Hier soir, c’était la première de La Cantatrice chauve. Comme à chaque première, nous étions en direct sur Facebook et Twitter, cette fois avec la comédienne Mireille Herbstmeyer (heureuse récipiendaire du fameux strapontin d'or de l'Athénée en 2010 !).

Le différé est visible sur YouTube à ce lien : https://youtu.be/fS4rskQjsCw
 
 
Les plus fidèles ou les plus attentifs auront remarqué que ce n’est pas ma voix, puisque je me fais remplacer pendant quelque temps sur les directs par la journaliste Caroline Châtelet en raison de ma migration saisonnière dans une contrée très septentrionale. Bien sûr, j’ai emmené l’Athénée avec moi !
 
 

 
La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco mise en scène par Jean-Luc Lagarce se joue jusqu’au 3 février. À bientôt !
 
Clémence Hérout

D'hier à aujourd'hui

Dans le bureau du directeur (2) – C’était une épreuve

Avant-hier, c’étaient les dernières de Cap au pire avec Denis Lavant et des deux volets d’Adieu Ferdinand de Philippe Caubère. L’Athénée en a profité pour refixer la plaque commémorative dédiée à Louis Jouvet (directeur du Théâtre jusqu’en 1951), qui avait dû être déposée lors des travaux de rénovation.
 
 
 

Photos : Florence Cognacq
 
 
L’actuel directeur de l’Athénée, c’est Patrice Martinet, le monsieur entre Philippe Caubère et Denis Lavant : la dernière fois que je suis allée dans son bureau, c’était pour parler de Pierre Bergé, un autre ancien directeur du Théâtre, décédé en septembre.

Alors que l’Adieu Ferdinand de Philippe Caubère vient de se terminer et que La Cantatrice chauve par Jean-Luc Lagarce arrive, nous avons parlé avec Patrice de son histoire avec ces deux artistes.


Philippe Caubère

« La toute première fois que j’ai vu Philippe Caubère, c’était dans L’Âge d’or d’Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil, un spectacle magnifique que j’ai dû voir trois fois. Ariane Mnouchkine et son décorateur Guy-Claude François avaient fait construire des vallonnements dans la salle, fait recouvrir la totalité du plafond avec des feuilles de cuivre qui donnaient l’impression qu’on entrait dans le palais des merveilles, et fait poser un tapis-brosse au sol qui avait l’air de sable. Il n’y avait pas de sièges, on se déplaçait avec l’action. Enfin, c’est mon souvenir… Si cela se trouve, c’était différent. À la fin, les comédiens disaient “arrêtez, le jour se lève !”, et la lumière était conçue si finement qu’on voyait la lumière filtrer à l’intérieur, comme si le spectacle avait duré toute la nuit et que l’aube se levait.
Philippe Caubère se remarquait vraiment, car il prenait la lumière, il était très sportif, se donnait vraiment. Ils étaient tous extraordinaires bien sûr, d’ailleurs Clémence Massart [programmée à l’Athénée dans L’Asticot de Shakespeare] était présente aussi, mais c’est lui qui a attiré mon attention : je l’avais vu dans d’autres spectacles, mais je ne l’avais jamais remarqué à ce point. On se disait “mais quel comédien !”
 
 

 Photo : Michèle Laurent
 
 
Notre première rencontre est intervenue à Avignon pour son Roman d’un acteur, que j’avais programmé à l’Athénée avant de le voir, car de toute façon personne ne l’avait vu : Bernard Faivre d’Arcier, le directeur du Festival d’Avignon, avait porté ce projet délirant dont on doit l’initiative au regretté Alain Crombecque, mais je ne suis pas sûr que beaucoup de directeurs l’aient suivi. Il n’y avait pas beaucoup de candidats pour programmer la totalité en effet, car il s’agissait de onze spectacles différents. J’avais vu un autre spectacle de Philippe, La Danse du Diable, et voulais le programmer, mais il m’avait répondu qu’il ne voulait plus le jouer : finalement, il l’a rejoué à l’Athénée en 2014…

 

 
 
Le Roman d’un acteur s’est donc joué à l’Athénée du 19 septembre au 26 novembre 1994, pour quarante-sept représentations ayant rassemblé presque 25 000 spectateurs, soit 531 personnes par soir pour un théâtre qui offre 570 places dont trente avec visibilité réduite. C’est un succès phénoménal pour une si longue période. Mais en fait, l’histoire de Philippe Caubère avec l’Athénée a commencé lorsque sa femme et collaboratrice Véronique Coquet avait demandé à Pierre Bergé une salle où jouer (si vous n’avez pas suivi, voir épisode précédent de Dans le bureau du directeur ici).
Le matin, on faisait le montage, et Philippe Caubère répétait l’après-midi. Comme il n’y avait pas de décor, il était possible d’enchaîner les répétitions et les représentations dans la même journée. Il fallait alors répéter l’après-midi le spectacle du lendemain, et jouer le soir le spectacle du jour. On ne parvenait pas à se souvenir de ce qu’il allait répéter, de l’heure à laquelle il arriverait, et même de ce qu’il allait jouer le soir… Comme il alternait les différentes pièces, le calendrier était difficile à mémoriser. On se demandait souvent : “qu’est-ce qu’il fait demain, déjà ?...”. Il était dans une forme éblouissante, puisqu’il travaillait 24 heures sur 24.
 
C’était une épreuve, une épreuve contre lui-même et pour le public.
 
La fin en est inoubliable : on s’était dit que c’était le spectacle le plus extraordinaire qu’on n’ait jamais accueilli, alors on avait commandé un nabuchodonosor de champagne pour la dernière. Philippe Caubère était très ému. Quelqu’un a dit qu’une bouteille comme ça, ça ne s’ouvrait pas, mais ça se sabrait.
La jeune femme du bar hésitait un peu. Un ami de Philippe Caubère a prétendu qu’il savait le faire et a littéralement explosé la bouteille : trente-quatre litres de champagne déversés sur la moquette… Donc non seulement la moquette était trempée et probablement détériorée, mais en plus il n’y avait plus rien à boire.
[NDLR Cette histoire a déjà été racontée en détail sur le blog : c’est à relire ici]

Après un pareil succès, il est difficile de continuer de la même manière. Nos routes se sont séparées et Philippe Caubère est allé se produire au théâtre du Rond-Point, avant de revenir à l’Athénée pour La Danse du diable. J’avais toujours ce regret, donc j’étais vraiment ravi qu’il la reprenne. Je ne regrette pas d’avoir tant attendu pour la faire, car sans doute il ne la jouera plus jamais.
 
 

 
 

Là, il est parti pour faire ses adieux à Ferdinand en trois spectacles, dont deux qui ont été programmés à l’Athénée cette année et un troisième pas encore créé. Alors qu’un seul était prévu au départ ! C’est la création, c’est plus fort que lui, ça le porte – et ça l’emporte !.

Jean-Luc Lagarce 


 Photo : Christian Berthelot
 
Pour Jean-Luc Lagarce, c’est une autre histoire évidemment. Elle est finie sans être finie, puisqu’il revient à l’Athénée dans sa mise en scène de La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco. J’ai connu le Jean-Luc Lagarce metteur en scène.
Il avait monté un Malade imaginaire fabuleux et une Cantatrice chauve que je voulais accueillir à l’Athénée, mais les droits en avaient été refusés par Eugène Ionesco qui avait donné l’exclusivité au Théâtre de la Huchette. Faute de Cantatrice chauve, nous avons accueilli un très beau spectacle : L’île des esclaves de Marivaux en 1993-1994, soit ma première saison en tant que directeur de l’Athénée.
 

 
 

Je dois dire que, curieusement, les comédiens de cette première saison, et de ce spectacle en particulier, n’ont pas le même statut que d’autres : ce sont les membres fondateurs de ma mythologie de l’Athénée. Même chose pour les comédiens de Huis Clos. Ils étaient comme des amis de la maison, plus que d’autres. L’Île des esclaves était un très beau spectacle.
 
Nous avons beaucoup échangé avec Jean-Luc Lagarce autour de La Cantatrice chauve. Il venait au théâtre accompagné de François Berreur [son collaborateur artistique et ami, également comédien] et ils me parlaient de leurs projets.
C’étaient mes débuts de directeur de théâtre à Paris, et j’avais l’impression de faire comme tous les directeurs de théâtre en parlant littérature avec les metteurs en scène que j’aimais. Le Journal de Jean-Luc Lagarce qui a été publié après sa mort montre l’importance de ces échanges pour lui, alors que je n’en avais aucune conscience à l’époque. Je m’en sens très flatté aujourd’hui. Dans les discussions que nous avions, il avait envie de débattre. C’était un débat permanent. Il était très généreux, bien loin d’être une star se complaisant dans son succès.

Mais je ne suis pas sûr qu’il ait eu le succès qu’il méritait à l’époque en tant que dramaturge. Moi-même, je n’ai jamais programmé de texte de lui et je m’en veux beaucoup. Je ne sais pas pourquoi : est-ce que je n’ai pas eu le courage, pas su les lire ?... À part ses Règles du savoir-vivre dans la société moderne que j’ai programmées oui, mais j’ai un peu l’impression que c’était l’exception qui confirmait la Règle (sans jeu de mots !).
 
 

  
 
Et puis nous avons accueilli la création de Lulu, qui est son dernier spectacle. C’était un grand projet. Il était très malade, déjà. Il avait eu de la peine à trouver des coproducteurs, qui étaient, outre l’Athénée, la scène nationale de Chambéry, La Coursive à Rochelle et le théâtre de Saint-Brieuc.
Ce qui risquait de se passer s’est produit : d’ailleurs, il le raconte dans son Journal quasiment jour par jour. Les répétitions s’étaient brièvement arrêtées, car la compagnie partait en tournée pour la reprise d’un spectacle. Jean-Luc Lagarce est resté à Paris seul, et il est mort.
C’est François Berreur qui a terminé la mise en scène du spectacle, où jouaient Jacques Alric, Emmanuelle Brunschwig, Christian Cloarec, Irina Dalle, Christophe Garcia, Roch Leibovici, Françoise Lebrun et Hervé Pierre. Daniel Emilfork, qui avait commencé les répétitions, n’a pas pu poursuivre. Lulu a été créé le 8 janvier 1996 à l’Athénée.

Puis l’exclusivité accordée au Théâtre de la Huchette pour La Cantatrice chauve a été levée après la mort d’Eugène Ionesco pour un spectacle joué à Limoges par un metteur en scène roumain de langue hongroise. Lorsque je suis allé voir Marie-France Ionesco pour lui demander son accord, elle a répondu que son père ne lui avait pas demandé de tenir le fameux engagement d’exclusivité après sa mort.
Elle a donc donné son autorisation pour que la pièce soit jouée à l’Athénée, d’abord dans la mise en scène de Gabor Tompa en 2000. Puis dans celle de Jean-Luc Lagarce, en 2007, en 2009 et maintenant en 2018, avec rigoureusement la distribution originale. Je ne sais si les artistes pourront accepter de reprendre une fois de plus ce spectacle inoubliable. En tout cas, François Berreur dit que c’est la dernière. Mais on connaît les serments d’ivrogne, comme Philippe Caubère qui prétendait faire ses adieux à Ferdinand cette année…

La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco dans la mise en scène de Jean-Luc Lagarce se jouera à partir de demain jusqu’au 3 février. Bonne semaine !
 
Clémence Hérout

Coulisses

Le vrai roman d'un acteur

« Si j’avais eu plus de temps, j’aurais sans doute refait les murs et le sol, comme pour Le Roman d’un acteur » : cette petite phrase de Philippe Caubère évoquant ses choix scénographiques pour l’Adieu Ferdinand actuellement à l’Athénée met évidemment la puce à l’oreille.

Quand la plupart des artistes installent leur décor sur la scène de l’Athénée, Philippe Caubère l’a tout simplement complètement refaite.

C’était en 1994 : Philippe Caubère s’installe à l’Athénée pour les onze (onze !) spectacles différents constituant le cycle du Roman d’un acteur. Un trimestre, onze spectacles, quarante-sept représentations pour presque vingt-cinq mille spectateurs. Bernard Dartigues filme également les représentations pour ce qui deviendra les films des spectacles du Roman d’un acteur, que vous pouvez aujourd’hui trouver en DVD.

Quand on l’interroge aujourd’hui, Philippe balaie rapidement la question : « j’ai fait repeindre le mur du fond et refait le plancher. Le Roman d’un acteur  étant comme un voyage en bateau, je voulais qu’on voie le bateau. Le mur du fond, c’était essentiellement pour le réalisateur Bernard Dartigues, qui en avait exprimé le souhait ».


Le directeur de l’Athénée, Patrice Martinet, relativise le caractère anodin de l’entreprise : « je crois que Philippe ne s’est pas rendu compte du travail que cela supposait. Il partait, les peintres (c’étaient deux jeunes femmes) commençaient à travailler – de nuit, donc ! Et lui arrivait le lendemain matin en demandant un ajustement de la couleur… On a donc repeint le mur trois fois, dans mon souvenir. Après, peut-être que je véhicule une légende et qu’en fait, on n’a repeint le mur du fond qu’une fois. Ce qui est vrai, c’est que les peintres arrivaient quand Philippe partait. Et qu’on disait que les couches de peinture allaient tomber, entraînées par leur propre poids, tellement il y en avait ! Il faudrait que vous demandiez au personnel technique pour démêler le vrai du faux. »


Aujourd’hui retraité, Denis Léger était directeur technique à l’époque, et raconte volontiers l’épisode :
« Le titre de Roman d’un acteur lui va bien, car c’est un vrai roman. Je ne sais pas comment te raconter tellement c’est inracontable. Philippe Caubère voulait jouer sur un plateau nu, mais suivant son idée du plateau nu : ce n’est donc plus le plateau nu de l’Athénée, mais le plateau de l’Athénée nu selon Philippe Caubère.

Il a d’abord fait fabriquer un plancher de scène, car l’Athénée ne disposait pas de plancher en pente à l’époque. Nous avons posé le nouveau plancher, mais la teinte a dû être refaite je ne sais combien de fois… Avec à chaque fois l’obligation de tout poncer, repeindre et revernir.

À l’époque, l’Athénée comptait des cheminées de contrepoids de part et d’autre de la scène — aujourd’hui, il n’y en a plus que d’un côté. Il s’agit de caillebotis courant le long du mur, sur le côté de la scène, du plancher jusqu’aux passerelles de service, et où coulissent les poids des porteuses. Ce sont des planches écartées de quelques centimètres les unes les autres et qui couvrent toute la hauteur du mur.

Les cheminées de contrepoids sont les éléments verticaux que vous apercevez à droite de l'image.
 
 
 
Nous avions des planches en bois peint, mais ça ne plaisait pas à Philippe. Nous avons donc recouvert toutes ces planches d’un contreplaqué qu’il a fallu commander, réceptionner, tailler en bandes et teinter. Et on les a teintées au moins quatre fois — et entre ces quatre fois, il a fallu décaper complètement pour recommencer, sachant qu’on parle de cent mètres carrés de surface au total….
Et une fois la bonne teinte trouvée, il a fallu clouer les planches sur toute la hauteur, de la scène aux cintres. Bien sûr, la couleur n’apparaissant pas exactement de la même manière à l’horizontale et à la verticale, il a fallu retoucher les cheminées une fois les planches montées. Ça tombait bien, puisqu’on avait déjà un échafaudage pour le mur du fond !... Tu demanderas à Jano, je pense qu’on a encore quelques échantillons dans l’atelier. 

 

 
Jano, régisseur général, retrouvant les planches restantes.


 
En plus, à l’intérieur des cheminées de contrepoids, le mur était blanc : quand Philippe Caubère était debout sur scène, il voyait ce blanc à travers les claires-voies. On a donc pensé repeindre l’intérieur des cheminées de contrepoids, sauf qu’il est question d’une bande de cinquante centimètres de large sur toute la hauteur, donc ce n’est pas pratique du tout pour peindre… J’ai donc dit à Philipe qu’on n’allait pas y arriver, et ai proposé d’acheter une toile de jute grise avec laquelle nous avons tapissé l’intérieur des cheminées de contrepoids de haut en bas.

 

 À droite, un échantillon des planches de contreplaqué recouvrant les cheminées de contrepoids.
 
 
Concernant le mur du fond, il a son âme : peint en noir plusieurs fois, il a accueilli différents décors. Il existe par lui-même, mais je crois qu’il ne faisait pas assez “mur de l’Athénée” par lui-même, il fallait en faire un mur de l’Athénée vu par Philippe. Comme Philippe Caubère répétait et tournait le film la journée, on le repeignait la nuit, de minuit à six heures du matin. Il fallait ouvrir le théâtre, mettre les lumières, et aider à placer l’échafaudage qui montait jusqu’aux cintres. J’avais embauché un régisseur de nuit. Cela a duré tout le mois d’août et début septembre. Nous avons repeint le mur plusieurs fois, pour que cela soit plus clair, plus foncé, ou plus gris d’un côté ou de l’autre…

C’était exténuant, et pourtant j’étais excessivement content de le recevoir, car pour moi Philippe Caubère était une idole. C’est une icône. Il est formidable, ses spectacles sont fabuleux, mais il lui fallait le plateau vide selon Caubère.
Je crois que, pour un acteur, le détail est très important pour rentrer dans les personnages. C’est sans doute pour cela que les artistes peuvent être maniaques sur une chaise, un costume, un accessoire… Toi, technicien, tu te dis sur le coup qu’ils sont un peu frappés, mais en fait, c’est comme un bibelot chez toi : c’est ça qui fait que c’est chez toi, c’est ton truc. Eux, c’est pareil. Ils ont besoin de s’approprier le lieu. Philippe est du même acabit, un peu plus jusqu’au-boutiste, peut-être… »

Pour admirer le souci du détail de Philippe Caubère dans les deux volets de son Adieu Ferdinand, c’est jusqu’à dimanche à l’Athénée ! Denis Lavant joue également Cap au pire de Beckett dans la petite salle.
 
Clémence Hérout
 

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