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Coup de théâtre

Carmen moche et méchante

Posté le : 15 nov. 2017 12:30 | Posté par : Clémence Hérout
Catégorie : notre carmen | + d'infos sur athenee-theatre.com

Notre Carmen, qui se joue jusqu’à la fin de la semaine à l’Athénée, est une déconstruction de l’opéra de Bizet par un collectif allemand : nous avions ainsi évoqué sur le blog les différents avatars de Carmen en littérature, peinture ou à l’écran, dont certains se retrouvent d’ailleurs dans le spectacle.

Maria Buzhor, dramaturge et actrice dans le spectacle, m’indiquait au passage qu’en plus des extraits directement diffusés sur scène, l’équipe s’est aussi beaucoup inspirée du film Prénom Carmen de Jean-Luc Godard, qui a lui aussi brisé le mythe.

Dans Notre Carmen, le rôle principal est interprété par différents acteurs et actrices : il s’agit d’exploser et d’exagérer à la fois cette image paradigmatique de la femme dans l’opéra.

Maria explique être partie de l’idée du monstre, en utilisant la monstruosité comme outil d’exagération : « je suis fascinée par l’idée d’une Carmen monstrueuse, une Carmen vieille, moche, méchante, ennuyeuse… Cette contradiction m’intéresse. Nous avons gardé aussi la notion de destin : la fatalité est toujours au centre de la tragédie. Sauf qu’ici, la fatalité est collective : on voit sur le plateau un groupe de freaks portant une douleur collective et prêts à se battre ensemble, résonant ainsi avec certains mouvements militants issus de minorités opprimées. »

Franziska Kronfoth, la metteure en scène, complète : « La liberté évoquée dans Carmen de Bizet est imaginaire ; de fait, elle n'existe pas. Il n'en est pas autrement aujourd'hui, car nous ne sommes pas exempts de carcans systémiques et sociaux.
Comment donc parler de cette liberté, y aspirer, alors même qu’elle est impossible ? Dans notre adaptation, hommes et femmes interprètent le rôle de Carmen, à travers leur individualité, et sans jamais l’incarner entièrement. Ce jeu intime permet, dans une vie qui n'est pas libre, de sonder les voies de la liberté, sans embellir la réalité.  »

Parlant de monstruosité, vous avez aimé le Carmen de Beyoncé la semaine dernière ?
Maria vous recommande Carmen on Ice par la patineuse Katarina Witt, qui est peut-être encore mieux : « tout y est étrange. Je crois que c’est précisément que cette étrangeté que nous cherchons ».


Si vous ne voyez pas la vidéo, vous pouvez la voir ici sur YouTube.
 
 
Notre Carmen se joue jusqu’à dimanche, en même temps que L'Aile déchirée dans la petite salle.
 
Clémence Hérout

Coup de théâtre

L'homme qui mange des yaourts dans les toilettes de la station-service

Posté le : 04 nov. 2017 11:30 | Posté par : Clémence Hérout
Catégorie : notre carmen | + d'infos sur athenee-theatre.com

Si je vous dis « Carmen », vous vous mettrez sans doute immédiatement à chantonner dans votre tête que « l’amour est un oiseau rebelle » ou « toréador prend ga-aa-ardeuuuu » : si la création de l’opéra de Bizet fut un tel échec qu’elle précipita la mort précoce de son auteur à trente-sept ans, Carmen est sans doute aujourd’hui l’opéra le plus connu et le plus joué à travers le monde. Qui dit succès dit évidemment reprises, adaptations, parodies.

L’opéra est lui-même tiré d’une nouvelle de Prosper Mérimée suggérée par Bizet : selon le librettiste Ludovic Halévy, le directeur de l’Opéra-Comique se serait étranglé en ces termes en ayant vent du projet : « Et ce milieu de voleurs, de bohémiennes, de cigarières ! À l’Opéra-Comique ! Le théâtre des familles ! »
Et effectivement, la première en 1875 fait scandale, notamment en raison du sujet, même si certains comme Tchaïkovski reconnaissent rapidement la force de l’œuvre, qui ne reviendra à Paris que huit ans plus tard après son succès à l’international.

Quinze ans après la création, le philosophe Nietzsche se sert de Bizet pour mieux critiquer Richard Wagner, et commente par exemple Carmen en ces termes :

 « Je ne sais pas de circonstance où l’humour tragique, qui est l’essence de l’amour, s’exprime avec une semblable âpreté, trouve une formulation aussi terrible que dans le dernier cri de Don José, avec lequel l’ouvrage se clôt : “Oui, c’est moi qui l’ai tuée, Carmen, ma Carmen adorée !” Une telle conception de l’amour (la seule qui soit digne d’un philosophe) est rare : elle élève une œuvre d’art au-dessus de mille autres. Car en moyenne les artistes ont la même manière de faire que tout le monde, en pire — ils méconnaissent l’amour. Wagner lui-même l’a méconnu. Ils se croient désintéressés en amour, parce qu’ils veulent l’avantage d’une autre créature, souvent même aux dépens de leur propre avantage. Mais ils veulent en récompense posséder cette créature... » (1)


Carmen aura ensuite inspiré cinéastes, chorégraphes, compositeurs et peintres. On l’a un peu oublié, mais Charlie Chaplin en a fait en 1915 un film burlesque, Charlot joue Carmen, où Carmen est chargée de séduire l’officier gardant l’entrée d’une ville dans l’espoir d’y laisser libre cours à la contrebande. Le film est visible en entier en version restaurée ici :

 
 
 
Trois ans après Charlie Chaplin, Ernst Lubitsch réalise un film muet inspiré de la nouvelle de Mérimée, avec une bande originale reprenant des extraits de l’opéra de Bizet. C’est à regarder en entier ici : 

 
 
 
En 1983, Jean-Luc Godard réalise Prénom Carmen, où la musique n’est pas de Bizet mais de Beethoven, où Jacques Villeret interprète le rôle de « l’homme qui mange des yaourts dans les toilettes de la station-service » et Jean-Pierre Mocky celui du « malade qui crie “y a-t-il un Français dans la salle ?” », et où il est question du tournage d’un film et de l’enlèvement raté d’un industriel.
 
Extrait à voir ici :


 
 
 
En 2015, le musicien Stromae reprend l’air le plus connu de Bizet pour sa chanson Carmen, dont le clip a été réalisé par Sylvain Chomet. Le sujet reste l’addiction, mais plus vraiment l’amour :

 
 

Carmen a aussi inspiré les peintres, comme Édouard Manet

 
 
Portrait d’Émilie Ambre dans le rôle de Carmen

 
Ou Pablo Picasso
 

 
Portrait de Jacqueline en Carmen
 
 
 
De nombreux ballets ont également été chorégraphiés sur Carmen, notamment par Mats Ek, Roland Petit, Dada Masillo ou Carlos Acosta. Je vous propose de découvrir un extrait de la version de Denis Plassard :

 
 
À l’Athénée, le Carmen qui commencera mercredi est lui aussi une libre adaptation de Bizet et Mérimée, où le mythe de la femme fatale est dépassé pour mieux parler d’amour. Notre Carmen, par le collectif de théâtre musical Hauen und Stechen et l’Ensemble 9, se jouera du 9 au 19 novembre dans la grande salle.
On parlera aussi d’amour en même temps dans la petite salle avec L’Aile déchirée d’Adrien Guitton.


(Et si vous voulez rire un peu, je vous conseille cet extrait du film Carmen de Robert Townsend avec Beyoncé dans le rôle-titre)

 
Bon week-end !

Clémence Hérout
 
 
(1) Friedrich Nietzsche, Le Cas Wagner, traduction de Daniel Halévy et Robert Dreyfus révisée par Jacques Le Rider

Coup de théâtre

Ce n'est pas très héroïque

Posté le : 20 oct. 2017 05:00 | Posté par : Clémence Hérout
Catégorie : cassandre | + d'infos sur athenee-theatre.com

Cassandre de Michael Jarrell a commencé avant-hier, avec Fanny Ardant et l’orchestre du Lemanic Modern Ensemble dirigé par Jean Deroyer. J’étais en direct juste après la première, au moment des applaudissement : c’est à revoir ici !

Nous avons vu lundi avec Michael Jarrell et Jean Deroyer à quoi ressemblait cet opéra parlé : que le rôle unique et principal doive être confié à une comédienne et non une chanteuse constitue sans doute l’un des aspects les plus aventureux du spectacle pour les artistes, comme nous l’explique Jean Deroyer lorsqu’il nous raconte les répétitions.

Lorsque je lui ai demandé comment lui, qui a l’habitude de diriger des chanteuses lyriques, avait dirigé Fanny Ardant, voici ce qu’il m’a répondu :
« Je ne la dirige pas vraiment. J’essaie à la fois de respecter le cadre dressé par le compositeur et de fournir un cadre acceptable pour celle qui récite. Il ne s’agit donc pas d’une direction en tant que telle, mais davantage de tops, regards ou gestes pour lui indiquer où elle doit en être dans son texte par rapport à la musique.
Je ne suis pas acteur, mais j’imagine que l’exercice est très compliqué et insécurisant pour elle : je crois que jouer Cassandre n’est pas facile pour une actrice, car elle n’est pas maîtresse de ce dont elle est maîtresse d’habitude : le temps, le rythme, les silences…. Il s’agit donc de s’entendre sur des signes, et mon rôle relève presque de celui de l’agent de police : “tu fais ce que tu veux entre les deux, mais là, tu devrais avoir fini.” »

 

 Photo de la partition prise par Jean Deroyer
 
 
Le caractère particulier de cette œuvre qui mêle théâtre et musique implique une grande capacité d’adaptation de celui qui la dirige :
« J’aime bien travailler avec des gens non musiciens, qui n’ont pas les mêmes habitudes ni les mêmes outils, et essayer de les guider en trouvant d’autres signes de communication. Nous avons pris des repères, du type : “là, tu as le temps de te retourner et de faire un pas avant de commencer ton texte”. Ce n’est pas très héroïque, comme vous le constatez… »

Est-ce alors le texte qui s’adapte à la musique où la musique qui s’adapte au texte ? « Il m’arrive aussi parfois d’assouplir un peu le tempo quand c’est nécessaire. Il s’agit en effet de respecter le travail de Michael Jarrell, mais aussi de Fanny Ardant, qui est la personne la plus exposée : elle est sur scène où elle récite un texte dramatique par cœur, avec de l’émotion, tout en étant contrainte par un cadre musical. Si elle est en avance par exemple, je vais légèrement presser l’orchestre pour la rattraper. Je dois faire preuve d’une certaine souplesse, car c’est elle qui prime – tout en veillant au confort des musiciens également, bien sûr.
En résumé, je m’adapte évidemment à Fanny Ardant. On doit être ensemble : on essaie de suivre, de s’écouter, de sentir, mais cela ne s’explique pas complètement. Mon métier serait simple s’il consistait simplement à lui dire qu’elle est en retard et à appliquer la partition… »

Si les opéras en France sont généralement surtitrés, même lorsque les paroles sont en français, ce n’est pas le cas ici.
Cela procède d’un vrai choix de la part du compositeur Michael Jarrell, qui explique souhaiter « un équilibre entre l’écoute du texte et celle de la musique. Lorsqu’il y a des sous-titres, on les lit automatiquement au lieu d’essayer de comprendre cet alliage particulier. Ce n’est pas une musique de scène en effet : le texte n’existe pas sans la musique et la musique n’existe pas sans le texte. »

Jean Deroyer complète : « les mots sont parfois délibérément bousculés, on en perd un peu d’ailleurs, mais c’est un choix. On peut imaginer qu’une personne soit paniquée et se soucie à peine d’être comprise : dans la vie, quelqu’un de très ému n’est pas toujours très intelligible non plus…. Il arrive aussi que la voix de Fanny Ardant soit couverte par l’orchestre très brièvement : symboliquement, il me paraît très intéressant que Cassandre soit inaudible… »


Il vous reste jusqu’à dimanche pour voir et entendre Cassandre composé par Michael Jarrell et mis en scène par Hervé Loichemol.

Ce soir, j’aurai le plaisir d’animer une rencontre entre public et artistes à la fin de la représentation : rendez-vous en salle après le spectacle !
 

Clémence Hérout

Coup de théâtre

Fanny Ardant et moi

Posté le : 16 oct. 2017 05:55 | Posté par : Clémence Hérout
Catégorie : cassandre | + d'infos sur athenee-theatre.com

Quand je pense à Fanny Ardant, c’est d’abord à sa voix : elle est justement au centre de Cassandre, qui commencera mercredi à l’Athénée.

Œuvre de Michael Jarrell, qui en a écrit la musique et le livret d’après un texte de Christa Wolf, Cassandre est un opéra parlé –c’est-à-dire qu’on y parle sur de la musique.
Seule en scène, Fanny Ardant joue le rôle de Cassandre, qui a le don et la malédiction de prédire l’avenir en n’étant jamais crue, accompagnée par l'orchestre Lemanic Modern Ensemble dirigé par Jean Deroyer.

Cette forme particulière ne s’est pas imposée tout de suite à Michael Jarrell :
« Le texte de Christa Wolf donne à entendre l’histoire de la guerre de Troie, mais vue par les perdants. Alors que j’avais appris à l’école comme tout le monde que les Grecs étaient les gentils face aux méchants Troyens, j’ai réalisé à ce moment-là que notre histoire avait toujours été écrite par les vainqueurs. Cela m’a beaucoup touché de voir les événements sous un autre angle. Nous étions aussi à l’époque de la première guerre du Golfe, où l’on s’était rapidement rendu compte que le discours officiel sur la "guerre propre" différait largement de la réalité…

Il faut y ajouter qu’avec la fin de la guerre des Balkans, des témoignages ont commencé à arriver : on oublie souvent le drame individuel, comment la guerre touche les personnes. On parle beaucoup de chiffres, de milliers de morts, de combats, mais les personnes sont oubliées. Ce qui me fascinait aussi dans le texte de Christa Wolf était son approche de l’avant-guerre : on sait quand débute une guerre, mais quand commence l’avant-guerre ? Comment arrive-t-on à cela ? 

Au départ, je voulais créer un grand opéra avec chœur et orchestre racontant la version des Grecs, juxtaposé à un petit ensemble et une seule chanteuse donnant à entendre l’histoire des perdants. Plus je travaillais, et plus je réalisais que ce que racontaient les Grecs ne m’intéressait pas.
Après avoir décidé d’abandonner la version des Grecs pour conserver uniquement la partie en opéra de chambre, je me suis dit qu’en fait, Cassandre faisait sa dernière prédiction : elle sait qu’elle sera mise à mort dans une heure. Elle se détourne du futur et se souvient du passé à partir de là. En perdant son rôle de prédiction de l’avenir, elle a perdu sa voix. Je ne pouvais donc plus imaginer la faire chanter sur scène »


Jean Deroyer, qui dirige l’opéra, complète :
« Cassandre rassemble tous les ingrédients du genre de l’opéra, sauf qu’il n’y a qu’un personnage unique qui, au lieu de chanter, parle sur la musique. Les deux sont connectés.
Sur la partition, la voix est notée comme un rôle d’opéra, mais sans notes de musique. C’est-à-dire que le texte est inscrit sur la musique avec parfois des flèches indiquant où certains éléments doivent être placés. Chaque mot n’est pas lié à la musique, car la comédienne doit se sentir libre, mais son débit est relativement contraint.
Ce n’est pas la même chose qu’un texte de théâtre, qui peut être dit à des centaines de vitesses différentes : Michael Jarrell indique un certain débit, et donc une certaine tension du texte. Parfois le texte est débité à toute allure, parfois lentement. Il arrive que Fanny Ardant ait à peine le temps de dire le texte. La voix est en tout cas notée sur les mesures de manière relativement précise. Si la liberté est possible à l’intérieur, il faut respecter le début et la fin des séquences. »


Nous verrons bientôt comment Jean Deroyer a travaillé avec Fanny Ardant. En attendant, Cassandre se joue de mercredi à dimanche dans une mise en scène d'Hervé Loichemol !

Bon début de semaine.

Clémence Hérout

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