
J'ai l'impression d'avoir vécu mille fois
Dans Ubu enchaîné, Eric Cantona interprète père Ubu, Valérie Crouzet mère Ubu, et Giovanni Calo' "le conteur" qui joue tous les autres personnages à l'aide d'objets divers.
Oncle Pissembock devient ainsi une théière qui parle, et les hommes libres des tranches de pain récalcitrantes (j'en avais parlé ici).
J'ai interviewé les trois comédiens avant une représentation.
Éric Cantona, interprète d'Ubu
«— Éric, Ubu est désigné comme enchaîné, mais il n'a jamais été aussi déchaîné...
— C'est dans le texte de Jarry, qui présente beaucoup de paradoxes : déjà, Ubu enchaîné est le renversement de la première pièce, Ubu Roi. Ensuite, on y apprend entre autres que la liberté, c'est l'esclavage —en fait, la liberté, pour Ubu, c'est surtout d'être en sécurité derrière des grilles...C'est d'ailleurs sans doute lui-même qui s'est créé sa propre prison : il est tellement avide de pouvoir qu'il essaie d'en avoir en se disant que c'est lui qui a créé son univers, à savoir sa prison —c'est aussi très lâche, au passage. C'est ce paradoxe d'Ubu qui est à la fois désireux d'être un homme libre et de posséder le pouvoir que l'on essaie de jouer.
— Vous et Valérie Crouzet jouez dans un castelet pendant une partie de la pièce ; les rideaux qui entourent ce castelet et vous font apparaître ou disparaître sont manipulés par Giovanni Calo'. Pour ma part j'ai eu l'impression que toute la pièce se déroulait en fait dans la tête du personnage de Giovanni Calo', comme si le spectacle donnait à voir son petit théâtre intérieur, ou révélait son inconscient, si l'on préfère…
— C'est vrai que pour le metteur en scène Dan Jemmett, Giovanni Calo' est un conteur, mais pour moi c'est plutôt l'incarnation d'Alfred Jarry : et en ce sens, nous sommes donc évidemment les personnages sortis de son imaginaire —des personnages avec qui il vit d'ailleurs tout le temps de l'écriture et de la création, voire toute sa vie. Le spectacle permettrait ainsi de voir la construction de l'écriture…
On s'est tous inventés des histoires, on a tous fait vivre des objets quand on était enfant, parce qu'on a besoin de visualiser des choses et de créer des personnages avec ce qui nous entoure : j'ai l'impression d'avoir vécu mille fois ce personnage dans cette pièce. Après, le contenu, c'est différent bien sûr, mais ce monde imaginaire avec ces personnages imaginaires (ou pas), j'ai l'impression de l'avoir déjà vécu.»
Valérie Crouzet, interprète de Mère Ubu
«— Mère Ubu est-elle l'incarnation de la bêtise ?
— (avec la voix de Mère Ubu) Ça va pas ou quoi ? Non, je ne suis pas bête !!! (rires)
Plus sérieusement, en tant que comédienne, il m'est impossible de penser que mon personnage est bête : je ne pourrais pas bien le jouer… Donc à mon avis, mère Ubu n'est pas bête : disons qu'elle est entière. Elle est énorme, si tu préfères ! Elle se laisse avoir par son mari, mais elle le manipule aussi.Dans l'histoire d'Ubu enchaîné, elle ne veut pas être reine car elle a un désir de puissance : sauf que petit à petit, elle comprend que les choses peuvent tourner autrement et essaie d'en profiter… Son but est avant tout de garder le pouvoir, et accessoirement de décerveler, éviscérer, etc. C'est quand même une drôle d'idée !...
Père et Mère Ubu incarnent le côté sombre de chacun de nous, y compris du conteur joué par Giovanni Calo' —qui représente d'ailleurs, pour moi, le spectateur hanté par ses pensées. J'ai ainsi l'impression de jouer le monstre qu'on a tous en nous, ce qui est jouissif car cela me permet d'explorer des jeux différents, ou en tout cas que l'on ne pourrait pas mettre en œuvre sur d'autres personnages.
C'est aussi l'enfermement dans un castelet qui rend possible cette manière de jouer : je ne pense pas que nous pourrions jouer ainsi sur une grande scène… Quelque part, être contenus dans un si petit espace rend cette énergie possible et, paradoxalement, plus forte.»
Giovanni Calo', "le conteur" qui interprète la plupart des personnages de la pièce à l'aide d'objets.
«— Giovanni, comment rend-on un objet expressif ?
— Il y a plusieurs façons de traiter les marionnettes : dans ce cas-là, je mets l'attention sur l'objet et le fais parler sans trop jouer, sans trop d'émotion ; c'est assez distant, comme chez Brecht1…En disant le texte, je m'adresse à eux et les indique sans les faire trop bouger : par exemple, je n'agite pas le couvercle pour faire parler la théière. L'objet n'est pas articulé comme une marionnette, il n'a que peu de possibilités de mouvement : c'est précisément en essayant de le faire bouger que l'on pointe sa limite. D'ailleurs, déplacer un simple verre peut prendre des heures en répétition : il faut trouver comment le faire pour que cela signifie quelque chose.
Cela me paraît mieux de rester dans l'ambiguïté entre le personnage et l'objet. En fait, je raconte l'objet autant que le personnage qu'il représente.. Ainsi, quand j'en casse un, je casse l'objet et peut-être le personnage, ou je casse le personnage et peut-être l'objet.
— Et père Ubu et mère Ubu qui apparaissent au gré d'un rideau que tu ouvres et fermes, ne sont-ils pas eux aussi des marionnettes (très améliorées !) ? C'est comme s'ils faisaient partie du petit théâtre que tu joues au même titre que la théière ou le lys et que tout ce qui se déroule sur scène sortait de ton imagination….
— Il y a aussi de cela, oui, sans doute. Peut-être que le couple Ubu est dans la tête du conteur qui les montre presque contre son gré : il veut montrer ses monstres, ses secrets, ses squelettes dans le placard, mais ils sortent sans qu'il puisse les contrôler… Est-il lui-même un de ces monstres ?Ce personnage que l'on a appelé "conteur" peut aussi représenter l'écrivain ou le metteur en scène… En tout cas, c'est un personnage qui à la fois veut et ne veut pas montrer ses secrets : l'on assiste ainsi à une sorte de psychanalyse faite de façon théâtrale mais pas psychologique, car il n'y a pas de catharsis2 : ce sont peut-être plus les monstres qui se libèrent que mon personnage ! En tout cas, ce n'est pas une tragédie : c'est un rituel tragique. »
Pour voir Ubu enchaîné mis en scène par Dan Jemmett, vous avez encore ce soir et demain!
Le blog de l'Athénée prend des vacances et sera de retour le 23 avril.
1 Bertolt Brecht, écrivain et metteur en scène allemand du vingtième siècle qui a forgé le concept de "distanciation" où il s'agit de souligner l'artifice d'une représentation de théâtre, entre autres en demandant aux comédiens de ne pas totalement incarner leur personnage, de le mettre à distance.
2 Concept développé par Aristote et qui désigne la purgation des passions par le moyen de la représentation théâtrale.

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