La Grande Duchesse : Première

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Cachés

Hier soir, c’était la première de Pantagruel de Rabelais mis en scène par Benjamin Lazar. Quelques heures avant de jouer, l’équipe technique et artistique se consacrait aux derniers réglages, disséminée dans la salle.

À la lumière de leurs écrans ou lampes de travail, les visages de Richard, Fabrice, Mathilde, FX, David, Pierre, Cyril ou Colomba émergent de la salle noire entre les ordinateurs, consoles et plans de feux :



Pantagruel technique Athénée Clémence Hérout

Athénée Pantagruel technique Clémence Hérout

Athénée Pantagruel technique Clémence Hérout

 


Aujourd’hui, les tables de régie ne sont plus là : les fauteuils sont pour vous, car Pantagruel a commencé hier et se joue jusqu’au 30 novembre !


C'est gargantuesque

Il arrive de temps en temps que des inventions littéraires passent dans le langage courant, au point de faire oublier leur origine : on peut ainsi parler d’un pygmalion (Ovide), d’un tartuffe (Molière), de bovarysme (Flaubert), d’un amphitryon (Molière toujours) ou encore d’un mentor (Homère).

Ce phénomène a d’ailleurs un nom : l’antonomase (qui désigne également les noms de marques rentrant finalement dans la langue, comme kleenex, scotch, solex ou velux).

Chez l’écrivain François Rabelais, l’antonomase atteint des sommets, avec “pantagruélique”, “rabelaisien”, “gargantuesque” et “moutons de Panurge” entrés dans le dictionnaire français.


Pantagruélique, d’après le dictionnaire, rappelle le personnage de Pantagruel inventé par Rabelais, soit par son énorme appétit, soit par sa façon de mener joyeuse vie avec une insouciance de bon vivant.
Cela peut aussi désigner une chose énorme ou gigantesque, ou enfin s’employer comme adverbe (pantagruéliquement, que mon dictionnaire qualifie toutefois de “rare”)


En cherchant “pantagruélique” dans un dictionnaire de synonymes, on tombe sur :

Gargantua et gargantuesque : Gargantua est le père de Pantagruel, qui avait manifestement de qui tenir, puisque “un gargantua” désigne un gros mangeur.  
“Gargantuesque” définit ce qui est digne de Gargantua –soit, j’imagine, un repas qui lui aurait plu.


D’apparence plus banale, “rabelaisien” se rapporte d’abord à Rabelais, son œuvre, son style ou ses personnages, et bien sûr aux personnes qui l’étudient.

Un peu fourre-tout, l’adjectif peut cependant désigner aussi (au choix)
- ce qui est gigantesque
- une personne aimant bien manger et bien boire
- une personne grosse et bonne vivante
- ce qui est gai, licencieux, grivois, voire grossier et/ou cynique (tout cela, oui)

Enfin, l’expression “rire rabelaisien” définit un rire épanoui et moqueur.



Et les moutons de Panurge, dans tout cela ? J’avoue que j’étais persuadée que l’expression renvoyait à un épisode de la mythologie grecque, et que j’ai été surprise de  constater qu’il trouvait son origine chez Rabelais.

Ami de Pantagruel, Panurge prend toute sa place dans les chapitres 5, 6 et 7 du Quart livre de Rabelais : souhaitant se venger d’un marchand de moutons qui se trouve avec lui sur un bateau, il lui en achète un avant de le jeter à la mer. Tout le troupeau part à la suite du noyé, tout comme leur propriétaire qui s’était accroché au bélier.
C’est ainsi qu’un mouton de Panurge désigne une personne influençable qui se laisse mener avec les autres sans réfléchir.



Pantagruel de François Rabelais mis en scène par Benjamin Lazar commence demain soir à l’Athénée ! Il est couplé avec C'est la faute à Rabelais d'Eugène Durif à partir du 14 novembre.

Bon mercredi



Clémence Hérout


Il pleut des pardons ! Il grêle de la miséricorde !

Je ne connaissais pas du tout le texte de la pièce Lucrèce Borgia de Victor Hugo avant de la découvrir à l’Athénée le 3 octobre dernier. Ce qui m’a frappée, c’est évidemment son style à la fois lyrique et implacable, romantique et trivial, mais aussi son sens du suspense et surtout les nombreuses touches d’humour, que je n’aurais pas imaginées au premier abord.

Je vous livre des extraits de la première scène où Lucrèce Borgia (Dona Lucrezia) apparaît : incognito à Venise, elle s’entretient avec son serviteur Gubetta. On comprend que Gennaro, qui est endormi dans cette scène, est la raison de la venue de Lucrèce à Venise (mais on ne saura pourquoi que bien plus tard).



LUCRÈCE BORGIA DE VICTOR HUGO

ACTE 1, PARTIE 1, SCÈNE 2
Personnages : Gubetta et Dona Lucrezia. Gennaro endormi.

« Gubetta, seul. Oui, j’en sais plus long qu’eux ; ils se disaient cela tout bas. J’en sais plus qu’eux, mais dona Lucrezia en sait plus que moi, Monsieur De Valentinois en sait plus que dona Lucrezia, le diable en sait plus que Monsieur De Valentinois, et le pape Alexandre VI en sait plus que le diable.
Regardant Gennaro. —comme cela dort, ces jeunes gens !

Entre dona Lucrezia, masquée. Elle aperçoit Gennaro endormi, et va le contempler avec une sorte de ravissement et de respect.

Dona Lucrezia, à part. Il dort ! -cette fête l’aura sans doute fatigué ! —qu’il est beau ! Se retournant. —Gubetta !

Gubetta. Parlez moins haut, madame. -je ne m’appelle pas ici Gubetta, mais le comte de Belverana, gentilhomme castillan ; vous, vous êtes madame la marquise de Pontequadrato, dame napolitaine. Nous ne devons pas avoir l’air de nous connaître. Ne sont-ce pas là les ordres de votre altesse ? Vous n’êtes point ici chez vous ; vous êtes à Venise.

Dona Lucrezia. C’est juste, Gubetta. Mais il n’y a personne sur cette terrasse, que ce jeune homme qui dort ; nous pouvons causer un instant.

Gubetta. Comme il plaira à votre altesse. J’ai encore un conseil à vous donner ; c’est de ne point vous démasquer. On pourrait vous reconnaître.

Dona Lucrezia. Et que m’importe ? S’ils ne savent pas qui je suis, je n’ai rien à craindre ; s’ils savent qui je suis, c’est à eux d’avoir peur.

Gubetta. Nous sommes à Venise, madame ; vous avez bien des ennemis ici, et des ennemis libres. Sans doute la république de Venise ne souffrirait pas qu’on osât attenter à la personne de votre altesse ; mais on pourrait vous insulter.

Dona Lucrezia. Ah ! Tu as raison ; mon nom fait horreur, en effet.

Gubetta. Il n’y a pas ici que des vénitiens ; il y a des romains, des napolitains, des romagnols, des lombards, des italiens de toute l’Italie.

Dona Lucrezia. Et toute l’Italie me hait ! Tu as raison ! Il faut pourtant que tout cela change. Je n’étais pas née pour faire le mal, je le sens à présent plus que jamais. C’est l’exemple de ma famille qui m’a entraînée.
[...] Gubetta, écris en hâte au saint-père que je lui demande la grâce de Pierre Capra ! Gubetta, qu’on mette en liberté Accaioli ! En liberté Manfredi De Curzola ! En liberté Buondelmonte ! En liberté Spadacappa !

Gubetta. Attendez ! Attendez, madame ! Laissez-moi respirer ! Quels ordres me donnez-vous là ! Ah ! Mon dieu ! Il pleut des pardons ! Il grêle de la miséricorde ! Je suis submergé dans la clémence ! Je ne me tirerai jamais de ce déluge effroyable de bonnes actions !

Dona Lucrezia. Bonnes ou mauvaises, que t’importe, pourvu que je te les paie.

Gubetta. Ah ! C’est qu’une bonne action est bien plus difficile à faire qu’une mauvaise. -hélas ! Pauvre Gubetta que je suis ! à présent que vous vous imaginez de devenir miséricordieuse, qu’est-ce que je vais devenir, moi ?

Dona Lucrezia. Ecoute, Gubetta, tu es mon plus ancien et mon plus fidèle confident…

Gubetta. Voilà quinze ans, en effet, que j’ai l’honneur d’être votre collaborateur.

Dona Lucrezia. Hé bien ! Dis, Gubetta, mon vieil ami, mon vieux complice, est-ce que tu ne commences pas à sentir le besoin de changer de genre de vie ? Est-ce que tu n’as pas soif d’être béni, toi et moi, autant que nous avons été maudits ? Est-ce que tu n’en as pas assez du crime ?

[...]
Gubetta. Pas du tout. Quand je passe dans les rues de Spolette, j’entends bien quelquefois des manants qui fredonnent autour de moi : hum ! Ceci est Gubetta, Gubetta-poison, Gubetta-poignard, Gubetta-gibet ! Car ils ont mis à mon nom une flamboyante aigrette de sobriquets. On dit tout cela, et quand les voix ne le disent pas, ce sont les yeux qui le disent. Mais qu’est-ce que cela fait ? Je suis habitué à ma mauvaise réputation comme un soldat du pape à servir la messe.

Dona Lucrezia. Mais ne sens-tu pas que tous les noms odieux dont on t’accable, et dont on m’accable aussi, peuvent aller éveiller le mépris et la haine dans un cœur où tu voudrais être aimé ? Tu n’aimes donc personne au monde, Gubetta ?

Gubetta. Je voudrais bien savoir qui vous aimez, madame !

Dona Lucrezia. Qu’en sais-tu ? Je suis franche avec toi ; je ne te parlerai ni de mon père, ni de mon frère, ni de mon mari, ni de mes amants.

Gubetta. Mais c’est que je ne vois guère que cela qu’on puisse aimer.

Dona Lucrezia. Il y a encore autre chose, Gubetta.

Gubetta. Ah çà ! Est-ce que vous vous faites vertueuse pour l’amour de Dieu ?

Dona Lucrezia. Gubetta ! Gubetta ! S’il y avait aujourd’hui en Italie, dans cette fatale et criminelle Italie, un coeur noble et pur, un cœur plein de hautes et de mâles vertus, un cœur d’ange sous une cuirasse de soldat ; s’il ne me restait, à moi, pauvre femme, haïe, méprisée, abhorrée, maudite des hommes, damnée du ciel, misérable toute-puissante que je suis ; s’il ne me restait dans l’état de détresse où mon âme agonise douloureusement qu’une idée, qu’une espérance, qu’une ressource, celle de mériter et d’obtenir avant ma mort une petite place, Gubetta, un peu de tendresse, un peu d’estime dans ce cœur si fier et si pur ; si je n’avais d’autre pensée que l’ambition de le sentir battre un jour joyeusement et librement sur le mien ; comprendrais-tu alors, dis, Gubetta, pourquoi j’ai hâte de racheter mon passé, de laver ma renommée, d’effacer les taches de toutes sortes que j’ai partout sur moi, et de changer en une idée de gloire, de pénitence et de vertu, l’idée infâme et sanglante que l’Italie attache à mon nom ?

Gubetta. Mon dieu, madame ! Sur quel ermite avez-vous marché aujourd’hui ?

[...]
Dona Lucrezia, lui saisissant vivement le bras, et l’attirant près de Gennaro endormi. Vois-tu ce jeune homme ?

Gubetta. Ce jeune homme n’est pas nouveau pour moi, et je sais bien que c’est après lui que vous courez sous votre masque depuis que vous êtes à Venise.

Dona Lucrezia. Qu’est-ce que tu en dis ?

Gubetta. Je dis que c’est un jeune homme qui dort couché sur un banc, et qui dormirait debout s’il avait été en tiers dans la conversation morale et édifiante que je viens d’avoir avec votre altesse.

Dona Lucrezia. Est-ce que tu ne le trouves pas bien beau ?

Gubetta. Il serait plus beau, s’il n’avait pas les yeux fermés. Un visage sans yeux, c’est un palais sans fenêtres.

Dona Lucrezia. Si tu savais comme je l’aime !

Gubetta. C’est l’affaire de don Alphonse, votre royal mari.

[...] Dona Lucrezia, contemplant Gennaro. Quelle noble figure !

Gubetta. Je trouve qu’il ressemble à quelqu’un…

Dona Lucrezia. Ne me dis pas à qui tu trouves qu’il ressemble ! —laisse-moi.

Gubetta sort.»


Vite! Vite ! Lucrèce Borgia avec Marina Hands mise en scène par Lucie Berelowitsch se termine cette semaine. Bon lundi.


George Sand écrit à Victor Hugo

Les écrivains Victor Hugo et George Sand ne se sont jamais rencontrés. Pourtant, lorsque la petite-fille de George Sand meurt en 1855, Victor Hugo, lui-même dévasté par la mort de sa fille Léopoldine, lui envoie une lettre de condoléances.

Suivent alors des années d’une correspondance amicale (1) abordant autant leur vie personnelle que les arts, la politique et la littérature.

En février 1870, alors que Victor Hugo est en exil à Guernesey (il a quitté la France suite au coup d’État de Napoléon III), sa pièce Lucrèce Borgia est reprise au Théâtre de la Porte Saint-Martin de Paris.

George Sand y était : voici des extraits de la lettre qu’elle a écrite à Victor Hugo au sujet de cette représentation et de la création de la pièce à laquelle elle avait également assisté.
Je vous livre à la suite des extraits de la réponse de Victor Hugo.

GEORGE SAND À VICTOR HUGO

« Mon grand ami, je sors de la représentation de Lucrèce Borgia, le coeur tout rempli d'émotion et de joie. J'ai encore dans la pensée toutes ces scènes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, [...] ; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette foule qui criait : “Vive Victor Hugo !” et qui vous appelait, hélas ! comme si vous alliez venir, comme si vous pouviez l'entendre.
On ne peut pas dire, quand on parle d'une oeuvre consacrée telle que Lucrèce Borgia : le drame a eu un immense succès ; mais je dirai : vous avez eu un magnifique triomphe. [...] Que cette lettre vous porte donc, cher absent, l'écho de cette belle soirée.
Cette soirée m'en a rappelé une autre, non moins belle. Vous ne savez pas que j'assistais à la première représentation de Lucrèce Borgia – il y a aujourd'hui, me dit-on, trente-sept ans, jour pour jour.
[...]
J'ai revu aujourd'hui Lucrèce Borgia telle que je l'ai vue alors.
Le drame n'a pas vieilli d'un jour ; il n'a pas un pli, pas une ride.
Cette belle forme, aussi nette et aussi ferme que du marbre de Paros, est restée absolument intacte et pure.
Et puis, vous avez touché là, vous avez exprimé là avec votre incomparable magie le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles ; vous avez incarné et réalisé “la mère”. C'est éternel comme le coeur.

Lucrèce Borgia est peut-être, dans tout votre théâtre, l'oeuvre la plus puissante et la plus haute. Si Ruy Blas est par excellence le drame heureux et brillant, l'idée de Lucrèce Borgia est plus pathétique, plus saisissante et plus profondément humaine. Ce que j'admire surtout, c'est la simplicité hardie qui sur les robustes assises de trois situations capitales a bâti ce grand drame. Le théâtre antique procédait avec cette largeur calme et forte.
[...]
Il est tout simple que cette oeuvre d'une seule venue soit solide, indestructible et à jamais durable, et qu'on l'ait applaudie hier comme on l'a applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours. L'effet, très grand dès le premier acte, a grandi de scène en scène, et a eu au dernier acte toute son explosion.
[...] On n'osait pas applaudir, on n'osait pas bouger, on retenait son souffle. Et puis toute la salle s'est levée pour [...] rappeler [Marie Laurent, qui jouait Lucrèce] et pour l'acclamer en même temps que vous.[...]
Quelle ovation à votre nom et à votre oeuvre !

J'étais toute heureuse et fière pour vous de cette juste et légitime ovation. Vous la méritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas louer ici votre puissance et votre génie, mais on peut vous remercier d'être le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous êtes. [...]  que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre ! que d'idées remuées, que de formes inventées ! que de tentatives, d'audaces et de découvertes ! »



VICTOR HUGO À GEORGE SAND

« Hauteville-House, 8 février 1870.
Grâce à vous, j'ai assisté à cette représentation. À travers votre admirable style, j'ai tout vu : ce théâtre, ce drame, l'éblouissement du spectacle, cette salle éclatante, ces puissants et pathétiques acteurs soulevant les frémissements de la foule, toutes ces têtes attentives, ce peuple ému, et vous, la gloire, applaudissant.

[...] Je vous remercie. Votre lettre magnifique a été la bienvenue. Ma solitude est souvent fort insultée ; on dit de moi tout ce qu'on veut ; je suis un homme qui garde le silence. [...] ; mais, devant la sympathie, devant l'adhésion, devant l'amitié, devant la cordialité mâle et tendre du peuple, devant l'applaudissement d'une ville comme Paris, devant l'applaudissement d'une femme comme George Sand, moi vieux bonhomme pensif, je sens mon coeur se fondre. C'est donc vrai que je suis un peu aimé !
[...]
Votre admirable oeuvre tout entière est un combat ; et ce qui est combat dans le présent est victoire dans l'avenir. Qui est avec le progrès est avec la certitude. Ce qui attendrit lorsqu'on vous lit, c'est la sublimité de votre coeur. Vous le dépensez tout entier en pensée, en philosophie, en sagesse, en raison, en enthousiasme. Aussi quel puissant écrivain vous êtes ! Je vais bientôt avoir une joie, car vous allez avoir un succès. Je sais qu'on répète une pièce de vous.
Je suis heureux toutes les fois que j'échange une parole avec vous ; ma rêverie a besoin de ces éclats de lumière que vous m'envoyez, et je vous rends grâce de vous tourner de temps en temps vers moi du haut de cette cime où vous êtes, grand esprit.
Mon illustre amie, je suis à vos pieds.»


Pour découvrir Lucrèce Borgia mise en scène par Lucie Berelowitsch avec Marina Hands, c’est à l’Athénée jusqu’à la fin de la semaine prochaine !

Bon mardi !



Clémence Hérout

(1) parue en intégrale aux Éditions HB

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