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Entretien

Tout le monde dit I love you - Interview

Posté le : 02 juin 2009 08:10 | Posté par : Clémence Hérout
Catégorie : Artistes de la saison | Les Mains sales | Les Justes

Gauthier Baillot joue le rôle de Hoëderer dans Les Mains sales qui vient de se terminer, et de Stepan Fedorov dans Les Justes qui commence demain à l’Athénée.


«_ Tu m’as étonnée quand je suis passée dans les coulisses hier: il était 19h55, la représentation allait commencer, et tu étais encore dans le foyer des comédiens pas maquillé ni habillé…
_ Mon personnage n’entre pas dès le début, j’ai donc un peu de temps supplémentaire… Mais c’est vrai que je ne vois pas la nécessité de prendre beaucoup de temps avant la représentation. J’avais également étonné un régisseur sur une autre pièce: pendant la représentation, on discutait tranquillement en coulisses lorsque je suis entré sur scène sans aucune transition, en ayant à peine terminé la phrase que j’étais en train de lui dire. Quand je suis revenu à côté de lui juste après, il était tout blanc! Je n’ai pas tellement besoin de m’isoler, sauf peut-être pour les premières représentations.
En revanche, je demande toujours à ce qu’il y ait des retours assez forts en loge pour que je puisse entendre ce qui se passe sur scène pendant que je me prépare : je sais qu’à tel moment je dois être habillé, puis à telle scène que je dois être maquillé… Me préparer au lieu d’attendre d’entrer en scène sans rien faire me permet aussi de me mettre dans le rythme du spectacle: je veux faire en sorte qu’il n’y ait pas d’arrêt entre ma préparation et mon entrée en scène, et parfois j’arrive à être assez synchronisé pour descendre de ma loge et entrer directement en scène sans patienter dans les coulisses… Cela crée une forme d’adrénaline et, au niveau du jeu, me permet de partir de moi-même.

_ Tu as donc l’impression de partir de toi-même lorsque tu joues Hoëderer? Encore une fois tu m’étonnes, parce que sur scène tu es absolument méconnaissable…
_ Tu trouves? Oui, c’est vrai que j’ai remarqué que souvent, les gens ne me reconnaissent pas. Je pense par exemple à un petit garçon qui était passé pour demander des autographes à toute la troupe, et qui était passé plusieurs fois devant moi sans avoir l’air de se rendre compte que j’avais joué dans la pièce qu’il venait de voir… Je n’ai pourtant pas du tout pensé à faire une composition ou à me rendre méconnaissable.
Ce sont les situations présentes dans le texte de Jean-Paul Sartre qui font les personnages: voir Hoëderer traverser l’histoire de manière si précise et forte en fait un personnage mûr dans l’écriture elle-même. Il y a une force tranquille chez Hoëderer qui est véritablement appelée par le texte: c’est tellement bien écrit que cela donne inévitablement une force à l’acteur qui le joue.
C’est pour cela que le texte serait difficile à couper: il y a une suite d’étapes nécessaires pour construire le personnage. L’acteur fait une sorte de voyage, et son regard s’aiguise d’une scène sur l’autre. Il y a l’étape où il trouve les photos de Hugo dans sa valise, puis celle où il découvre Jessica cachée sous la table… Tout cela dessine peu à peu Hoëderer: c’est un rôle où l’on peut arriver à vide, où je n’ai pas eu conscience de travailler une maturité parce qu’elle est là sans moi, dans la pièce elle-même.
On parle beaucoup de Hoëderer avant qu’il apparaisse pour la première fois, ce qui lui confère un crédit avant même qu’on l’aie vu! C’est pour cela que c’est quitte ou double: à son arrivée, le public pourrait être déçu, et c’est là que les partenaires sont essentiels, parce qu’ils jouent aussi ce qu’on est. Hoëderer entre en demandant pourquoi on le dérange et arrête net la discussion animée qui se tenait. Alors que Georges, Slick et Hugo en étaient quasiment à en venir aux mains, ils s’immobilisent soudainement et semblent se retrouver comme des enfants pris en faute: s’ils continuaient comme si Hoëderer n’était pas entré, j’aurais beau jouer l’homme autoritaire, charismatique et mûr, on n’y croirait pas du tout!
L’autorité chez Hoëderer se joue, mais elle se cultive donc surtout chez les autres: cela se prend dans le regard de ses partenaires de jeu, comme beaucoup d’autres choses d’ailleurs. C’est sans doute pour cela que je n’ai pas l’impression d’avoir fait une composition: le personnage de Hoëderer a une maturité sans que j’aie eu tellement besoin de lui donner, et il n’y a pas besoin de démontrer quoique ce soit.

_ Cela rejoint ce que disait Nils Öhlund qui me parlait d’économie de moyens, estimant qu’il fallait se dépouiller de beaucoup de choses pour jouer un personnage…
_ Effectivement, je crois qu’il ne faut pas vouloir prouver quelque chose et ne pas se dire “pourvu que les spectateurs voient bien qu’il est en colère, pourvu qu’ils voient bien qu’il est troublé”, etc. J’ai joué dans une pièce de Lars Norén qui nous a dit un jour “faites en sorte que les gens n’en sachent pas plus sur vos personnages à la fin qu’au début”.
On voudrait toujours expliquer quelque chose, mais non seulement les spectateurs ne sont pas tous obligés de ressentir la même chose, mais en plus c’est lorsqu’on se dépouille qu’on va à l’essentiel, qu’on ressent plus de choses et que l’on est disponible à l’autre. C’est particulièrement vrai pour Les Mains sales où le texte est très copieux. Plus on se dépouille et plus, paradoxalement, les spectateurs et les partenaires voient de choses.

_ Avant toi, j’ai interviewé Guy-Pierre Couleau, le metteur en scène des Justes et des Mains sales, Anne Le Guernec, qui joue Jessica dans Les Mains sales et Dora Doulebov dans Les Justes, et Nils Öhlund qui joue Hugo dans Les Mains sales et Skouratov dans Les Justes: vous m’avez tous spontanément et longuement parlé de l’importance des partenaires de jeu et de la nécessité de travailler ensemble.

_ Guy-Pierre Couleau est un vrai chef de troupe et, dans ses spectacles, il y a une vraie notion d’équipe et de partage. Tu sais, lorsqu’on est acteur, on travaille vraiment avec ce qu’on est nous personnellement, et la scène devient ainsi un endroit sensible de l’humain: c’est une mise à nu face à l’autre, et autrui devient plus important que soi-même. Chacun travaille pour l’autre, et ce sont vraiment les autres qui te donnent leur force. Chaque maillon est important, chacun sert l’histoire et sert également le parcours de l’autre. Cet esprit de troupe vient de Guy-Pierre Couleau et des comédiens qu’il a choisis…
Je sens la même chose pour Les Justes où je suis arrivé bien après tout le monde: j’ai dû reprendre le rôle de Stepan en quatre jours en remplaçant Sébastien Bravard et j’ai joué Les Justes pour la première fois après seulement une générale! Les autres acteurs avaient déjà joué la pièce et auraient pu être indifférents à la difficulté que cela représentait pour moi: or, sentir que c’était délicat pour moi les déstabilisait tout autant!
Un acteur en difficulté perturbe tout l’ensemble, comme un caillou que l’on jette dans l’eau et qui crée une onde: cela montre que tout le monde est à l’écoute et, le jour de ma première des Justes, j’ai eu le sentiment que c’était une première pour tout le monde! Tout le monde était avec moi. Guy-Pierre Couleau nous avait dit: “quelque part c’est mieux, vous êtes tous au même endroit”.

_ Puisque Les Justes d’Albert Camus mis en scène par Guy-Pierre Couleau commence demain, peux-tu me parler du personnage de Stepan?

_ Stepan fait partie du groupe de terroristes, et c’est le plus radical. Lorsqu’Ivan Kaliayev renonce à lancer la bombe parce qu’il risquerait de tuer des enfants, Stepan n’est pas d’accord: il aurait tué les enfants sans problème et n’a absolument pas peur de se salir les mains!
Mais le plus intéressant, c’est d’essayer de comprendre cette radicalité: son argumentaire peut être recevable lorsque l’on sait qu’il a été emprisonné et torturé et que sa femme s’est suicidée parce qu’elle ne supportait pas de le voir subir tous ces sévices… Comme Hugo dans Les Mains sales de Sartre, son choix politique provient en partie de son vécu, de l’intime. On pourrait croire qu’il n’a aucun cœur, alors qu’il a justement une énorme faille! Par vengeance, il tuerait tout le monde…»


J’ai quitté Gauthier Baillot juste au moment où la représentation des Mains sales commençait: évidemment, il n’était ni maquillé ni habillé…

Pour voir Stepan Fedorov essayer de tuer tout le monde dans Les Justes, c’est à partir de demain soir à l’Athénée!
L’équipe artistique est quasiment la même que pour Les Mains sales, avec toutefois quelques petits changements: souhaitons donc la bienvenue à Frédéric Cherboeuf, et bon vent à Olivier Peigné et Stéphane Russel.

Bonne journée à tous.