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Ils bloguent pour l'Athénée
D'hier à aujourd'hui

Épuisé et joyeux à la fois

Posté le : 25 janv. 2018 06:00 | Posté par : Clémence Hérout
Catégorie : la cantatrice chauve | + d'infos sur athenee-theatre.com | Lulu | + d'infos sur athenee-theatre.com

La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco se joue à l’Athénée jusqu’à la semaine prochaine. D’autres spectacles de son metteur en scène, Jean-Luc Lagarce, avaient été programmés à l’Athénée de son vivant.

Nous avons vu lundi les extraits de son Journal où il évoquait son travail au Théâtre pour les représentations de L’Île aux esclaves, mais aussi combien il appréciait échanger avec son directeur Patrice Martinet et le reste de l’équipe.

Juste avant son décès, il travaillait sur son adaptation et sa mise en scène de Lulu d’après Wedekind, dont la mise en scène a dû être achevée par son collaborateur et ami François Berreur avant les représentations à l'Athénée.
 
 
 
 
 
Extraits de son Journal :


« Vendredi 9 décembre 1994
Paris. Montparnasse. 15 heures.
Nous projetons de monter au printemps 1996 –on ne rit pas– Le Pays lointain ou Lulu. Il faut écrire l’un et adapter l’autre.
Rennes (le Théâtre national de Bretagne), Chambéry, Lille (Mesguich) sont prêts à intervenir sur la production de l’un ou l’autre.
L’Athénée s’intéresse à Lulu, ce qui déciderait de l’ordre dans lequel nous pourrions les créer.
Le centre de Vidéo et Bongiovanni sont prêts à intervenir sur Le Pays lointain.
Tout cela, toutefois, me laisse étrangement perplexe. »


« Samedi 7 janvier 1995
Paris. Chez moi. 19 h 30.
Téléphone très chaleureux de Patrice Martinet et plutôt encourageant sur les projets à l’Athénée (Lulu…). »


« Dimanche 19 février 1995
Paris. Chez moi. 19h45.
L’Athénée semble vouloir s’engager sur Lulu. »


« Dimanche 7 mai 1995
Rennes. La gare. 10h30.
Apparemment nous créerons Lulu à l’Athénée en janvier. Ce qui est une très bonne nouvelle (je vois Martinet mardi). »


« Samedi 13 mai 1995
Toulouse. 11h30
Grand hôtel Capoul. Chambre 105
Lulu se créera donc à l’Athénée où nous répéterons. Première le 31 décembre.
Nous reprendrons aussi probablement Le Savoir-vivre dans la petite salle. C’est une très bonne nouvelle à mon avis et j’en sors très heureux. »


« Vendredi 19 mai 1995
Paris. Chez moi. 9h15
Nous créerons donc Lulu le 31 décembre à l’Athénée pour la réouverture du théâtre et nous reprendrons Le Savoir-vivre à partir du 2 janvier.
Construire une distribution (avec la pression ferme et bienveillante de Patrice Martinet et de François) »


« Jeudi 21 septembre 1995
Paris. Chez moi. 9h15
Nous avons commencé à répéter Lulu hier. Nous répéterons dix jours puis nous l’abandonnerons pour que Irina aille jouer Faust à Rome et moi reprendre La Cagnotte.
Hier lecture très longue. Très belle distribution. Pièce très difficile.
[…]
Me suis couché très tôt. Ai très mal dormi. Préoccupé par Lulu, le combat que ça va être (me remettre à la tâche !) et par la solitude qui m’écrase. »


« Dimanche 24 septembre 1995
Paris. Chez moi. 19 heures.
Bonnes répétitions, lourdes, denses, de Lulu. C’est difficile mais passionnant.
Très belle équipe, superbe même. Dès le début, Irina, Emilfork, Hervé sont très bien. Mais les autres que j’ai peu vus encore sont très bien aussi. Cloarec est un homme superbe, Christophe Garcia est un objet de désir qui, il y a quelques années, m’aurait fait dévorer mon oreiller. »


« Mercredi 27 septembre 1995
Paris. Chez moi. 9h30.
Michel Cressole est mort du Sida (ça nous change) Je ne le connaissais pas, il était journaliste à Libération et il écrivait sur la mode, la photo. Un très bon, très brillant journaliste, avec un vrai bel humour pédé.
Une sorte de dandy amusé par le spectacle du monde.
Je l’avais croisé une fois à Libération, j’étais avec La Bardonnie.
Il semblait totalement épuisé et joyeux à la fois. »


Le Journal de Jean-Luc Lagarce se termine sur ces mots : il décèdera trois jours plus tard. 

L’équipe artistique choisit d’achever sans lui la création de Lulu, dont la première sera décalée d’une semaine. Créée quatre ans plus tôt en 1991, sa mise en scène de La Cantatrice chauve sera quant à elle représentée à l’Athénée en 2007, 2009 et maintenant 2018. Elle est à voir jusqu’à samedi prochain.

L’Athénée est toujours près de moi sous la neige lapone : à très vite !

 
 
Clémence Hérout

D'hier à aujourd'hui

Le solitaire intempestif

« On est allés à l’Athénée, voir le montage du décor, dire bonjour. C’est un lieu magnifique et j’étais content. »

C’est ce qu’écrit Jean-Luc Lagarce dans son journal, le 21 février 1994 : auteur, metteur en scène, comédien et directeur de compagnie, il fait aujourd’hui partie des dramaturges français contemporains les plus joués, y compris à l’étranger. En 2016, le réalisateur Xavier Dolan adapte sa pièce Juste la fin du monde dans un film du même titre avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Vincent Cassel, Marion Cotillard et Léa Seydoux.

De son vivant pourtant, c’est majoritairement de son travail de metteur en scène que Jean-Luc Lagarce tirait son succès.

L’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, déjà dirigé par Patrice Martinet à l’époque, a ainsi accueilli plusieurs de ses mises en scène : L’Île des esclaves en 1994, Lulu en 1996, Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne en 1996 et 2009, et bien sûr La Cantatrice chauve en 2007, 2009 et en ce moment.
Patrice Martinet nous racontait justement les liens qu’il avait entretenus avec lui dans cet article paru la semaine dernière. 

Jean-Luc Lagarce tenait un Journal, paru depuis aux éditions des Solitaires intempestifs. Il est à la fois passionnant, cruel et émouvant. Pour nous qui travaillons à l’Athénée, il est d’autant plus touchant que Jean-Luc Lagarce semblait aimer profondément ce théâtre et son équipe.


Extraits choisis, d’abord à propos de L’Île des esclaves de Marivaux qu’il avait mis en scène :

« Vendredi 25 février 1994
Paris. Chez moi. 9h20
Ai répété un peu. Deux beaux filages, mardi et mercredi. L’Athénée comme un superbe instrument et les acteurs heureux d’être là. »

 

 L'Île des esclaves mis en scène par Jean-Luc Lagarce. Photo de Daniel Cande. Fonds BNF.
 
 
« Lundi 28 février 1994
Paris. Chez moi. 8h42
Ensuite beau filage à l’Athénée. Toute la maison a l’air d’aimer le spectacle. Patrice Martinet en tête.
Endroit magique. »

« Mercredi 2 mars 1994.
Paris. Chez moi. 8h40.
Hier, première à l’Athénée. Succès. Je crois qu’une partie de la salle était divisée mais gros succès à la fin. Belle représentation un peu chaotique mais belle. Les acteurs ensemble.
Patrice Martinet très enthousiaste et très attentionné. Un vrai directeur de théâtre comme je l’imagine. »

« Samedi 5 mars 1994
Mulhouse. Hôpital de Moenschberg. 19 heures.
Les journées sont simples : je me lève vers 7 heures du matin. Mon corps est un débris, diarrhées, nausées et le spectacle dans la glace est à crever. »

« Mercredi 9 mars 1994
Mulhouse. Hôpital. 19 h 15.
En vrac, la vie en petits morceaux :
Un article effroyable de violence contre Marivaux dans Le Monde (Michel Cournot). Il aboie cet homme. On y dit en gros que je suis un arriviste qui n’a jamais rien fait. –Le Monde a dû écrire vingt articles sur moi en dix ans ! – que j’ai dû arriver à l’Athénée grâce à des relations et de l’entregent alors que des gens formidables n’arrivent pas à travailler. »

 

  L'Île des esclaves mis en scène par Jean-Luc Lagarce. Photo de Daniel Cande. Fonds BNF.
 
 
 
« Lundi 11 avril 1994
Paris. Chez moi. 8 h 35
Dernière de L’Île des esclaves à l’Athénée : c’était très beau, émouvant, mais c’était très beau.
Il y avait un verre offert par Martinet dans son bureau. J’étais vraiment ému. Il y avait en plus des acteurs des gens de la maison. Thierry Lesueur de Belfort (et c’était très bien qu’il se déplace), Monique, Peduzzi, Bloc et Irina Dalle avec son ami italien –le décorateur formidable de Braunschweig– et j’étais très touché qu’il soit là, qu’il ait aimé le spectacle.

Ensuite nous sommes allés dîner derrière le théâtre, Quester qui avait l’air très ému et qui ne savait comment l’exprimer, François, Mireille, un très joli amant de Mireille (poïe, poïe) que je connais de vue de Besançon, Isabelle l’habilleuse qui était très bavarde car elle était très émue elle aussi et Christelle Wurmser et son jeune amant.
C’était une belle et bonne soirée, "facile".
Je suis rentré tôt. »

« Vendredi 6 mai 1994
Paris. Chez moi. 9h30.
Le Cid car Martinet, à l’Athénée, m’a envoyé un mot pour parler de projets pour la saison suivante –ce qui n’est pas ridicule comme idée au vu de ce que je viens de dire !– et Le Cid fait partie de mes rêves d’enfant, et ne devrais-je pas me soucier de mes rêves d’enfant ? »

 

  L'Île des esclaves mis en scène par Jean-Luc Lagarce. Photo de Daniel Cande. Fonds BNF.
 
 
« Mercredi 29 juin 1994
Paris. Café Beaubourg. 19 heures environ
L’autre semaine, n’ai pas raconté cela, c’était le lendemain de la très belle soirée d’Orlando, suis allée voir Huis Clos à l’Athénée, mis en scène par Raskine. (C’est une reprise, ce fut un très beau succès.) Bon spectacle, efficace, loin de moi mais bien. Avec Marief Guittier, Marie-Christine Orry…

Me suis fait encercler très gentiment : il y avait une "fête" sur une terrasse sur le toit du théâtre. Martinet puis Michel m’ont invité et suis monté. C’était une très très bonne soirée. J’avais tort car je m’étais déjà couché tard la nuit précédente et je partais à Rennes le lendemain, mais j’étais très content d’être là. »

Nous aborderons les prochaines fois les mises en scène que Jean-Luc Lagarce a réalisées de Lulu et de La Cantatrice chauve.

En attendant, La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco mis en scène par Jean-Luc Lagarce se joue jusqu’au 3 février !

De mon côté, je suis toujours à 250 km au nord du cercle polaire d’où je vous joins une photo.
 

 
 
 
 
Clémence Hérout

D'hier à aujourd'hui

Dans le bureau du directeur (2) – C’était une épreuve

Avant-hier, c’étaient les dernières de Cap au pire avec Denis Lavant et des deux volets d’Adieu Ferdinand de Philippe Caubère. L’Athénée en a profité pour refixer la plaque commémorative dédiée à Louis Jouvet (directeur du Théâtre jusqu’en 1951), qui avait dû être déposée lors des travaux de rénovation.
 
 
 

Photos : Florence Cognacq
 
 
L’actuel directeur de l’Athénée, c’est Patrice Martinet, le monsieur entre Philippe Caubère et Denis Lavant : la dernière fois que je suis allée dans son bureau, c’était pour parler de Pierre Bergé, un autre ancien directeur du Théâtre, décédé en septembre.

Alors que l’Adieu Ferdinand de Philippe Caubère vient de se terminer et que La Cantatrice chauve par Jean-Luc Lagarce arrive, nous avons parlé avec Patrice de son histoire avec ces deux artistes.


Philippe Caubère

« La toute première fois que j’ai vu Philippe Caubère, c’était dans L’Âge d’or d’Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil, un spectacle magnifique que j’ai dû voir trois fois. Ariane Mnouchkine et son décorateur Guy-Claude François avaient fait construire des vallonnements dans la salle, fait recouvrir la totalité du plafond avec des feuilles de cuivre qui donnaient l’impression qu’on entrait dans le palais des merveilles, et fait poser un tapis-brosse au sol qui avait l’air de sable. Il n’y avait pas de sièges, on se déplaçait avec l’action. Enfin, c’est mon souvenir… Si cela se trouve, c’était différent. À la fin, les comédiens disaient “arrêtez, le jour se lève !”, et la lumière était conçue si finement qu’on voyait la lumière filtrer à l’intérieur, comme si le spectacle avait duré toute la nuit et que l’aube se levait.
Philippe Caubère se remarquait vraiment, car il prenait la lumière, il était très sportif, se donnait vraiment. Ils étaient tous extraordinaires bien sûr, d’ailleurs Clémence Massart [programmée à l’Athénée dans L’Asticot de Shakespeare] était présente aussi, mais c’est lui qui a attiré mon attention : je l’avais vu dans d’autres spectacles, mais je ne l’avais jamais remarqué à ce point. On se disait “mais quel comédien !”
 
 

 Photo : Michèle Laurent
 
 
Notre première rencontre est intervenue à Avignon pour son Roman d’un acteur, que j’avais programmé à l’Athénée avant de le voir, car de toute façon personne ne l’avait vu : Bernard Faivre d’Arcier, le directeur du Festival d’Avignon, avait porté ce projet délirant dont on doit l’initiative au regretté Alain Crombecque, mais je ne suis pas sûr que beaucoup de directeurs l’aient suivi. Il n’y avait pas beaucoup de candidats pour programmer la totalité en effet, car il s’agissait de onze spectacles différents. J’avais vu un autre spectacle de Philippe, La Danse du Diable, et voulais le programmer, mais il m’avait répondu qu’il ne voulait plus le jouer : finalement, il l’a rejoué à l’Athénée en 2014…

 

 
 
Le Roman d’un acteur s’est donc joué à l’Athénée du 19 septembre au 26 novembre 1994, pour quarante-sept représentations ayant rassemblé presque 25 000 spectateurs, soit 531 personnes par soir pour un théâtre qui offre 570 places dont trente avec visibilité réduite. C’est un succès phénoménal pour une si longue période. Mais en fait, l’histoire de Philippe Caubère avec l’Athénée a commencé lorsque sa femme et collaboratrice Véronique Coquet avait demandé à Pierre Bergé une salle où jouer (si vous n’avez pas suivi, voir épisode précédent de Dans le bureau du directeur ici).
Le matin, on faisait le montage, et Philippe Caubère répétait l’après-midi. Comme il n’y avait pas de décor, il était possible d’enchaîner les répétitions et les représentations dans la même journée. Il fallait alors répéter l’après-midi le spectacle du lendemain, et jouer le soir le spectacle du jour. On ne parvenait pas à se souvenir de ce qu’il allait répéter, de l’heure à laquelle il arriverait, et même de ce qu’il allait jouer le soir… Comme il alternait les différentes pièces, le calendrier était difficile à mémoriser. On se demandait souvent : “qu’est-ce qu’il fait demain, déjà ?...”. Il était dans une forme éblouissante, puisqu’il travaillait 24 heures sur 24.
 
C’était une épreuve, une épreuve contre lui-même et pour le public.
 
La fin en est inoubliable : on s’était dit que c’était le spectacle le plus extraordinaire qu’on n’ait jamais accueilli, alors on avait commandé un nabuchodonosor de champagne pour la dernière. Philippe Caubère était très ému. Quelqu’un a dit qu’une bouteille comme ça, ça ne s’ouvrait pas, mais ça se sabrait.
La jeune femme du bar hésitait un peu. Un ami de Philippe Caubère a prétendu qu’il savait le faire et a littéralement explosé la bouteille : trente-quatre litres de champagne déversés sur la moquette… Donc non seulement la moquette était trempée et probablement détériorée, mais en plus il n’y avait plus rien à boire.
[NDLR Cette histoire a déjà été racontée en détail sur le blog : c’est à relire ici]

Après un pareil succès, il est difficile de continuer de la même manière. Nos routes se sont séparées et Philippe Caubère est allé se produire au théâtre du Rond-Point, avant de revenir à l’Athénée pour La Danse du diable. J’avais toujours ce regret, donc j’étais vraiment ravi qu’il la reprenne. Je ne regrette pas d’avoir tant attendu pour la faire, car sans doute il ne la jouera plus jamais.
 
 

 
 

Là, il est parti pour faire ses adieux à Ferdinand en trois spectacles, dont deux qui ont été programmés à l’Athénée cette année et un troisième pas encore créé. Alors qu’un seul était prévu au départ ! C’est la création, c’est plus fort que lui, ça le porte – et ça l’emporte !.

Jean-Luc Lagarce 


 Photo : Christian Berthelot
 
Pour Jean-Luc Lagarce, c’est une autre histoire évidemment. Elle est finie sans être finie, puisqu’il revient à l’Athénée dans sa mise en scène de La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco. J’ai connu le Jean-Luc Lagarce metteur en scène.
Il avait monté un Malade imaginaire fabuleux et une Cantatrice chauve que je voulais accueillir à l’Athénée, mais les droits en avaient été refusés par Eugène Ionesco qui avait donné l’exclusivité au Théâtre de la Huchette. Faute de Cantatrice chauve, nous avons accueilli un très beau spectacle : L’île des esclaves de Marivaux en 1993-1994, soit ma première saison en tant que directeur de l’Athénée.
 

 
 

Je dois dire que, curieusement, les comédiens de cette première saison, et de ce spectacle en particulier, n’ont pas le même statut que d’autres : ce sont les membres fondateurs de ma mythologie de l’Athénée. Même chose pour les comédiens de Huis Clos. Ils étaient comme des amis de la maison, plus que d’autres. L’Île des esclaves était un très beau spectacle.
 
Nous avons beaucoup échangé avec Jean-Luc Lagarce autour de La Cantatrice chauve. Il venait au théâtre accompagné de François Berreur [son collaborateur artistique et ami, également comédien] et ils me parlaient de leurs projets.
C’étaient mes débuts de directeur de théâtre à Paris, et j’avais l’impression de faire comme tous les directeurs de théâtre en parlant littérature avec les metteurs en scène que j’aimais. Le Journal de Jean-Luc Lagarce qui a été publié après sa mort montre l’importance de ces échanges pour lui, alors que je n’en avais aucune conscience à l’époque. Je m’en sens très flatté aujourd’hui. Dans les discussions que nous avions, il avait envie de débattre. C’était un débat permanent. Il était très généreux, bien loin d’être une star se complaisant dans son succès.

Mais je ne suis pas sûr qu’il ait eu le succès qu’il méritait à l’époque en tant que dramaturge. Moi-même, je n’ai jamais programmé de texte de lui et je m’en veux beaucoup. Je ne sais pas pourquoi : est-ce que je n’ai pas eu le courage, pas su les lire ?... À part ses Règles du savoir-vivre dans la société moderne que j’ai programmées oui, mais j’ai un peu l’impression que c’était l’exception qui confirmait la Règle (sans jeu de mots !).
 
 

  
 
Et puis nous avons accueilli la création de Lulu, qui est son dernier spectacle. C’était un grand projet. Il était très malade, déjà. Il avait eu de la peine à trouver des coproducteurs, qui étaient, outre l’Athénée, la scène nationale de Chambéry, La Coursive à Rochelle et le théâtre de Saint-Brieuc.
Ce qui risquait de se passer s’est produit : d’ailleurs, il le raconte dans son Journal quasiment jour par jour. Les répétitions s’étaient brièvement arrêtées, car la compagnie partait en tournée pour la reprise d’un spectacle. Jean-Luc Lagarce est resté à Paris seul, et il est mort.
C’est François Berreur qui a terminé la mise en scène du spectacle, où jouaient Jacques Alric, Emmanuelle Brunschwig, Christian Cloarec, Irina Dalle, Christophe Garcia, Roch Leibovici, Françoise Lebrun et Hervé Pierre. Daniel Emilfork, qui avait commencé les répétitions, n’a pas pu poursuivre. Lulu a été créé le 8 janvier 1996 à l’Athénée.

Puis l’exclusivité accordée au Théâtre de la Huchette pour La Cantatrice chauve a été levée après la mort d’Eugène Ionesco pour un spectacle joué à Limoges par un metteur en scène roumain de langue hongroise. Lorsque je suis allé voir Marie-France Ionesco pour lui demander son accord, elle a répondu que son père ne lui avait pas demandé de tenir le fameux engagement d’exclusivité après sa mort.
Elle a donc donné son autorisation pour que la pièce soit jouée à l’Athénée, d’abord dans la mise en scène de Gabor Tompa en 2000. Puis dans celle de Jean-Luc Lagarce, en 2007, en 2009 et maintenant en 2018, avec rigoureusement la distribution originale. Je ne sais si les artistes pourront accepter de reprendre une fois de plus ce spectacle inoubliable. En tout cas, François Berreur dit que c’est la dernière. Mais on connaît les serments d’ivrogne, comme Philippe Caubère qui prétendait faire ses adieux à Ferdinand cette année…

La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco dans la mise en scène de Jean-Luc Lagarce se jouera à partir de demain jusqu’au 3 février. Bonne semaine !
 
Clémence Hérout

D'hier à aujourd'hui

Dans le bureau du directeur (1) Patrice, Pierre et les autres

Posté le : 19 sept. 2017 06:00 | Posté par : Clémence Hérout
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Patrice Martinet est le directeur de l’Athénée. Il porte une barbe, des lunettes rondes en écaille et des costumes en tweed ou pied-de-coq du plus bel effet tout en officiant dans un bureau qui constituerait un parfait décor à une adaptation filmée de Blake et Mortimer. Il ne fume pas la pipe — ce que, d’un point de vue strictement vestimentaire, je regrette.


 
André Juillard d'après E.P. Jacobs
 
 
Patrice a toujours beaucoup d’histoires à raconter : cette nouvelle rubrique « Dans le bureau du directeur » vous permettra d’en profiter aussi.


Pierre Bergé a lui aussi été directeur de l’Athénée, de 1977 à 1981. La première fois que Patrice Martinet et lui se rencontrent, c’est dix ans après, le 18 juillet 1991.
Patrice est alors directeur du festival Paris Quartier d’Été et Pierre Bergé président de l’Opéra de Paris, où un spectacle mis en scène par Giorgio Strehler a été programmé par Patrice dans le cadre du festival. Enthousiasmé par la pièce, un Arlequin serviteur de deux maîtres de Goldoni, Pierre Bergé embrasse et félicite le responsable de sa programmation après la première.



Pierre Bergé en 2012 (c) Matthieu Riegler
 
 
Deux ans plus tard, Patrice Martinet est nommé à l’Athénée. Son premier réflexe consiste à aller présenter ses respects à Pierre Bergé, qui fut directeur de l’Athénée avant de le confier au Ministère de la Culture en 1982, faisant alors de l’Athénée un théâtre public.
Pierre Bergé le reçoit poliment, mais il est fâché : fâché, car il espérait que l’État prendrait l’Athénée en charge à la hauteur de ses besoins financiers.

Pierre Bergé avait racheté l’Athénée en 1977 : il adore ce théâtre depuis longtemps, mais c’est une représentation d’Equus à l’espace Pierre Cardin qui le conduit à son achat. Catastrophé en effet que l’exploitation d’Equus cesse, il acquiert tout simplement l’Athénée pour programmer ce spectacle qui l’a ébloui.
Avec Danièle Cattand qui codirige le théâtre, il propose ensuite une programmation exigeante rassemblant des artistes comme Claude Régy, Antoine Vitez, Delphine Seyrig, Jean Marais ou Alfredo Arias et crée les lundis musicaux.

 

 Salle Christian Bérard à l'Athénée (c) Dominique Lemaire
 
 
Il ouvre la deuxième salle sous les combles, qu’il baptise du nom du décorateur de Louis Jouvet, Christian Bérard. Il rénove également certains espaces (dont l’actuel bureau de Patrice Martinet, qui est dans l’état où Pierre Bergé l’a laissé) et crée le bar de la mezzanine.
Il fait aussi construire les toilettes en galerie, qui est un bon plan pour tous ceux qui n’aiment pas faire la queue et ne rechignent pas à monter des escaliers – vous en profiterez pour en admirer la porte, qui a apparemment coûté un bras, mais qui est bien mieux que la porte plane initialement installée que Pierre Bergé trouvait très moche.
La légende, enfin Patrice Martinet (mais vous verrez, c’est pareil) raconte que ces toilettes ont été créées après que Pierre Bergé, qui avait assuré à un spectateur que des toilettes se trouvaient à tous les étages, s’était rendu compte que la galerie en était dépourvue.


Au même moment, Pierre Bergé avait aussi acheté le bail du théâtre Édouard VII, à deux pas de l’Athénée. En 1981, alors que le bail touche à sa fin, il permet que s’y produise… Philippe Caubère.

C’est en effet Véronique Coquet, collaboratrice de Philippe et aujourd’hui devenue sa femme, qui avait contacté Danièle Cattand, à savoir la seule personne qu’elle connaissait dans le milieu théâtral à Paris, parce qu’elle et Philippe Caubère cherchaient un théâtre où jouer La Danse du diable.
Véronique Coquet ignore complètement à l’époque qui est Pierre Bergé mais, via Danièle Cattand, il leur donne littéralement les clés du théâtre Édouard VII pour un franc symbolique, avec pour seules conditions de réembaucher son personnel et de ne pas abîmer les portes d’entrée et les appliques en bronze. C’est ainsi que Philippe Caubère et Véronique Coquet se retrouvent quatre mois à la tête du théâtre Édouard VII, où triomphe La Danse du diable – Véronique se rappelle que la queue allait parfois jusqu’à L’Olympia.
 

 
 
Ils n’avaient jamais rencontré Pierre Bergé, jusqu’à l’automne dernier. C’est Philippe Caubère qui le raconte :
« Véronique et moi dînions à la brasserie Lipp, qui n’est vraiment pas le genre d’endroit où nous allons d’habitude. Et là, nous voyons arriver Pierre Bergé qui s’installe juste à côté de nous – sachant que chez Lipp, on est collés comme dans le métro. Je me souviens qu’il avait commandé et mangé un haddock ! Le truc le plus nul qu’on puisse trouver sur une carte. Mais je me suis dit qu’en fait, il devait adorer ça, mais n’en trouver nulle part ailleurs. Il n’y a que chez Lipp qu’on propose encore de tels plats !
Après avoir longuement hésité, j’ai fini par oser l’aborder : “je suis désolé de vous déranger, mais il faut que je vous parle. Je vous dois, à vous et à Danièle Cattand, la présence à Paris de mon premier spectacle. C’est merveilleux que l’occasion me soit offerte de pouvoir vous en remercier, car je n’avais jamais pu le faire auparavant et j’en gardais le remords.”
Nous avons ensuite parlé de Maryse Landolfo, que je connais depuis quelques années et qui était l’égérie du peintre Pierre Ambrogiani, très proche de Pierre Bergé, alors en couple avec Bernard Buffet. Là, son œil s’est allumé, il nous a demandé de ses nouvelles et nous a parlé d’elle et de leur jeunesse commune.
Je lui ai aussi raconté qu’après l’Édouard VII, je rêvais de jouer à l’Athénée, que j’avais découvert par les spectacles d’Antoine Vitez, mais qu’à l’époque et pendant de longues années, ça n’avait pas été possible. En fait jusqu’à ce que je rencontre Patrice Martinet. Et que, grâce à cela et par bonheur, ça l’était devenu aujourd’hui. Je voyais bien que je le dérangeais un peu, mais je m’en fichais. Je voulais vraiment le remercier pour ce vrai geste de grand seigneur qu’il avait eu au sujet de l’Édouard VII. Geste dont les conséquences ont été si importantes pour nous. Quand j’ai appris sa mort, en même temps qu’un vrai sentiment de tristesse, j’ai ressenti le soulagement d’avoir pu le saluer et l’en remercier de vive voix et de son vivant ».

 

 Façade de l'Athénée (c) Mirco Magliocca
 
 
Sans doute parce que Pierre Bergé ne pouvait diriger la maison de couture Yves Saint-Laurent et deux théâtres en même temps, il décide de s’en retirer après quatre ans de programmation, au début des années 1980. Il aurait pu céder l’Athénée à un directeur privé, mais cela aurait sans doute condamné ce théâtre qu’il aimait profondément à une carrière artistique moins ambitieuse qu’il le souhaitait – l’ayant dirigé, il s’était bien rendu compte que le théâtre d’art était rarement rentable. Convaincu que seul l’État pourrait y maintenir une réelle ambition artistique, il confie l’Athénée à la tutelle du ministère de la Culture en 1982.

Une fois le théâtre de l’Athénée cédé, Pierre Bergé a continué d’y venir régulièrement, en toute discrétion, mais toujours à la même place. La dernière fois, c’était il y a un peu plus d’un an, pour les travaux : Patrice Martinet souhaitait son avis sur la décoration des stucs au foyer-bar. L’état de santé de Pierre Bergé ne lui permettait plus de monter à l’étage, mais il se souvenait parfaitement des décors et a pu soutenir l’équipe dans son choix de les repeindre en couleurs, mais avait prévenu : « il faut un peintre italien ». Et il a eu raison : après quelques essais ratés, on a fini par faire appel à un peintre italien.

 

 (c) Mirco Magliocca
 
 
S’il refuse de se substituer à ce qui relève selon lui du rôle des pouvoirs publics, à savoir financer les frais de fonctionnement de l’Athénée, Pierre Bergé soutint généreusement de nombreux spectacles programmés par Patrice Martinet ainsi que des employés du théâtre, en suivant ses goûts et ses amitiés.

Par exemple, au moment du cinquantenaire de la mort de Louis Jouvet en 2001, Patrice Martinet propose à des metteurs en scène de revisiter des pièces méconnues du répertoire de Louis Jouvet. Pierre Bergé, qui avait vu L’École des femmes de Molière mis en scène par Louis Jouvet à l’Athénée lorsqu’il était enfant, propose de financer sa reprise dans le décor originel de Christian Bérard.

Le jour de la première, Pierre Bergé est assis comme d’habitude au premier rang de la corbeille, et Patrice Martinet dans la loge située quelques mètres derrière lui. Tout se passe bien, jusqu’à ce que Pierre Bergé s’agite en criant « les lustres bon sang, les lustres !!! ».
Une fois le spectacle terminé, Patrice Martinet s’enquiert des impressions de Pierre Bergé :
« – Patrice, les lustres, quel scandale !
– Quoi, les lustres ?
– Mais enfin, vous savez bien ! »

Eh bien non, personne n’a jamais su en quoi les lustres pouvaient différer de la version de Louis Jouvet et Christian Bérard, dont le décor avait pourtant scrupuleusement été reproduit d’après les documents de l’époque. Et, « parce que les lustres », ou plutôt, sans doute, parce que son souvenir d’enfance avait été gâché, Pierre Bergé n’apporta pas le soutien financier prévu.

 

 Photo prise sur le spectacle L'Île de Tulipatan des Brigands (c) Clémence Hérout
 

Pour Patrice Martinet, cette histoire raconte bien qui était Pierre Bergé : « ce n’était pas un mécène comme les autres, mais un artiste. Et il fallait le traiter comme l’artiste qu’il était. L’Athénée était un autre amour de sa vie ».

Lola Gruber, qui écrit les programmes et brochures du Théâtre, lui a d’ailleurs rendu hommage ainsi le jour de son décès le 8 septembre : « S’agissant des histoires amoureuses, les Français ont des aventures, les Anglo-Saxons des “affairs”. Réfutant cette opposition, Pierre Bergé a eu le talent rare de transformer ses affaires en aventures et ses aventures en affaires. »

Nous espérons donc vous retrouver très bientôt à l’Athénée pour de nouvelles aventures, qui commenceront le 6 octobre avec un week-end colombien imaginé par l’orchestre Le Balcon.
 

Clémence Hérout

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