Quand la vie fait bégayer

Marie-Sophie Ferdane est comédienne. Ancienne pensionnaire de la Comédie-Française, elle interprète Macha, l’une des Trois Soeurs actuellement à l’Athénée : c’est elle, tout à gauche sur la photo.

Athénée Trois Soeurs

(c) Roxane Kasperski

 

Je lui ai posé quelques questions dans sa loge avant une représentation.


« – Olga Knipper, comédienne et première interprète des pièces de Tchekhov, a écrit que “on pourra interpréter le même personnage [de Tchekhov] d’innombrables fois, sans qu’il perde sa vérité particulière, et on y découvrira toujours quelque chose de nouveau”. Es-tu d’accord avec cela ?

– Oui. Les textes de Tchekhov constituent une expérience dans le temps. Un acteur apprend différents textes plusieurs fois par an : ceux de Racine et de Tchekhov sont les seuls qui me restent vraiment en mémoire. Il ne se passe pas un mois sans que le monologue final de La Mouette ne me revienne en tête, par exemple, sans doute parce qu’il entre en résonance avec d’autres situations de jeu, de vie... Tchekhov connaissait bien les acteurs, et il me semble qu'il dit quelque chose de notre quotidien, de notre façon de vivre en groupe en étant seul. Il peut accompagner toute une vie avec quelques phrases, grâce à sa façon simple de donner un condensé poétique, un condensé de vie qui peut servir longtemps.
Parce que le travail de Christian Benedetti, qui met en scène Trois Soeurs à l’Athénée, demande une extrême rapidité, la façon dont le texte se décante en moi est différente. C’est une bombe à retardement, car Christian ne voulait pas s’attarder sur le sens pendant la création : certaines choses ne s’épanouissent donc que maintenant, dans la répétition du jeu.


– Qu’apporte l’extrême rapidité de la mise en scène de Christian Benedetti, selon toi?

– Christian Benedetti explique qu’il veut nettoyer le texte de toute psychologie, sentimentalisme ou affectation. Il veut le texte à l’os. Son but, c’est ça : donner l’urgence de la précipitation, comme si les gens trébuchaient sur les mots sans avoir le temps de les comprendre. On doit parler plus vite qu’on ne pense, dans une sorte d’absence à soi-même. Dès le premier jour des répétitions, il nous a demandé d’aller très vite, car il estime que c’est la forme qui fait le sens. Il s’agit d’aller de pause en pause.


– Ton personnage, Macha, répète souvent ces quelques mots : “Un chêne vert au bord de l'eau, ce chêne a une chaîne d'or, ce chêne a une chaîne d’or”. Qu’est-ce que cela signifie ?

– Il y a d’abord un sens concret : ce chêne vert au bord de l’eau, c’est une force vitale enchaînée. Il désigne la condition enfermée de Macha, qui est contrainte par un bijou, comme elle même est contrainte par cette bague de mariage qui l'enchaîne sans raison. Ces quelques mots expliquent son sentiment de devenir folle, soulignent les liens qu’elle subit.
Mais il arrive aussi que des phrases entrent en résonance dans nos vies sans que cela soit forcément explicable : un agencement de mots qui rappelle l’enfance, une musique obsédante. Ce n’est pas nécessairement le sens qui heurte, mais la répétition des mots, comme un bout de beauté qui tape dans la vie à un moment où il n’y en a justement plus, de beauté. Le langage bégaie, se répète et renvoie au gouffre de notre vie. Plus rien ne fait sens. Condensée en quelques vers, cette entité poétique agit comme révélateur de la tragédie de Macha. Dans la vie, on peut être traversé par un bout de poème qui remonte à l’enfance, à une forme pure qui reste en nous et dont le sens met des années à éclater. Macha finit là-dessus, sa vie achoppe sur cette énigme qu’elle n’a pas résolue. Comme on se raccroche à une comptine qu’on comprend sans comprendre : on la dit, comme un talisman, comme une parole magique, jusqu’à la perte de contrôle, quand la vie fait bégayer.»


Pour voir Trois Soeurs, c’est à l’Athénée jusqu’à samedi !

Clémence Hérout


Le Jeu du mercredi

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Il porte un pantalon à carreaux

Olga Knipper-Tchekhova était comédienne. Membre fondatrice du Théâtre d’Art de Moscou, elle interpréta de nombreuses pièces de Tchekhov, qu’elle épousa en 1901.  

Dans le recueil Tchekhov vu par ses contemporains paru chez Gallimard, on trouve un texte qu’elle avait écrit sur Tchekhov. En voici quelques extraits, où elle évoque le travail sur La Mouette, Oncle Vania et Les Trois Soeurs.


« Aux questions qu’on lui posait, il répondait d’une manière inattendue, comme à côté du sujet, et nous ne savions jamais s’il fallait ou non prendre sa réponse au sérieux. Mais ce n’était là qu’une première impression ; bientôt sa remarque, jetée comme en passant, vous pénétrait l’esprit et le cœur ; à l’aide d’un petit trait apparemment insignifiant, mais caractéristique il élucidait pour vous l’essence même de ses personnages.
Ainsi, lorsqu’un de nos acteurs demanda à Anton Pavlovitch [Tchekhov] de préciser le type de l’écrivain Trigorine, personnage de La Mouette, il s’entendit répondre : "Mais voyons, il porte un pantalon à carreaux." [...]

C’est précisément Tchekhov qui a introduit dans ses œuvres l’homme quelconque, l’homme simple avec ses joies et ses peines, son insatisfaction, ses rêves d’avenir et d’une vie "incroyablement belle".
[...]

Durant la saison 1899-1900, nous jouâmes Oncle Vania. Cette pièce n’eut pas d’emblée le succès de la précédente.
L’impression ressentie lors de la première fut presque celle d’un échec. Je crois que nous en étions nous-mêmes la cause. Les pièces de Tchekhov sont très difficiles à jouer. Il ne suffit pas d’être un bon acteur et d’interpréter parfaitement son rôle. Il faut encore aimer et comprendre le dramaturge, se laisser pénétrer par l’atmosphère qu’il fait lever autour de ses personnages, et surtout il faut aimer les hommes comme il les aimait lui-même, il faut se laisser immerger dans la vie de ses héros. Mais dès qu’on a compris ce qu’il y a chez Tchekhov d’éternellement vivant, on pourra interpréter le même personnage d’innombrables fois, sans qu’il perde sa vérité particulière, et on y découvrira toujours quelque chose de nouveau, d’encore inexprimé.
[...]

Lorsqu’il nous eut lu cette pièce [Les Trois Soeurs], à nous acteurs et metteurs en scène qui attendions depuis longtemps une nouvelle œuvre de notre auteur préféré, il y eut un silence embarrassé... Avec un sourire gêné et un toussotement nerveux, Anton Pavlovitch [Tchekhov] allait et venait parmi nous. Quelques observations furent enfin formulées ; on disait : “Mais ce n’est pas une pièce, ce n’est qu’un schéma...” “On ne peut pas jouer cela, il n’y a pas de rôles, seulement de vagues indications...” Un dur travail nous attendait ; il fallait labourer les âmes en profondeur.
Mais quelques années passèrent et déjà nous nous demandions avec étonnement : “Est-il possible que cette pièce, si riche d’émotion, si pleine de sens et qui découvre les replis les plus intimes de l’âme nous soit apparue comme un schéma et que nous ayons pu dire qu’elle ne contenait pas de rôles ?”

En 1917, après la Révolution d’Octobre, Les Trois Sœurs furent l’une des premières pièces que nous interprétâmes, et nous avions tous le sentiment de l’avoir jouée jadis sans bien la comprendre, sans attacher d’importance aux pensées, aux sentiments et surtout aux rêves qu’elle cachait. La résonance de cette pièce n’était plus la même ; nous sentions qu’il ne s’agissait pas là de rêves, mais de pressentiments et qu’en effet “quelque chose d’énorme avançait vers nous” et qu’un “puissant orage avait balayé la paresse, l’indifférence, les préjugés contre le travail, l’ennui morbide de notre société”. »


Trois Soeurs
de Tchekhov mis en scène par Christian Benedetti se joue jusqu’à samedi.

Clémence Hérout
 
 


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La semaine dernière

J’espère que ça va chez vous, parce que moi, pour tout vous dire, j’ai une grippe.

Confinée chez moi, je retrouve les photos que j’ai prises la semaine dernière, alors que l’équipe des Trois Soeurs venait d’arriver à l’Athénée :

Athénée - Trois Soeurs répétition Clémence Hérout

Nina Renaux et Laurent Huon écoutent les remarques de Christian Benedetti, metteur en scène.

 

Athénée Trois Soeurs Clémence Hérout

Philippe Crubézy a l’air suspicieux, mais c’est parce qu’il doit se concentrer pour entendre Christian Benedetti, qui était sans doute un peu loin à ce moment-là.
À droite, c’est Elsa Granat, dont je vous parlais lundi par tract interposé. Elle me charge de vous dire qu’elle a mis un autre spectacle en scène, Mon Amour Fou, qu’elle ne verra pas puisqu’il se joue en même temps que Trois Soeurs (c’est-à-dire maintenant), au Théâtre de La Loge.

Athénée Trois Soeurs Clémence Hérout
Marie-Sophie Ferdane

 

Athénée - Trois Soeurs répétition Clémence Hérout
À droite, Christian Benedetti prend la place de Nina Renaux face à Christophe Carotenuto pour montrer un placement.

Pour voir Trois Soeurs de Tchekhov à l’Athénée, vous avez jusqu’au 14 février !

Bon week-end.


Clémence Hérout

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