Mercredi, je vous présentais Étienne Hérout, qui travaille au quotidien avec des personnes atteintes d’Alzheimer.
Après avoir commenté ce que l’on voit dans Le Prix des boîtes dont l’un des personnages est atteint d’Alzheimer, il revient aujourd’hui sur la définition de la maladie et son traitement :
«— Comment définirais-tu la maladie d’Alzheimer pour les gens qui nous lisent?
— C’est compliqué. Et d’ailleurs, on ne peut établir un diagnostic d’Alzheimer avec certitude qu’après l’autopsie !
— Tu es en train de nous expliquer qu’on ne peut jamais être certain, du vivant de la personne, qu’elle est atteinte d’Alzheimer?
— On fait un diagnostic par élimination en testant toutes les mémoires qui existent. Il a moins de personnes que l’on ne le croit atteintes d’Alzheimer pur : Alzheimer est presque devenu un mot générique désignant toutes sortes de démences...
C’est devenu une construction sociale, le mal du 21e siècle, l’une des maladies les plus craintes. On en parle comme d’un fléau, avec des termes très négatifs : cela touche à la folie, donc ça fait peur dans l’imaginaire de tout le monde.
— Est-ce que tu peux quand même tenter une rapide définition de la maladie ?
— D’abord, il s’agit d’un vieillissement pathologique : c’est-à-dire que le processus de vieillissement s’accompagne de maladies qui lui sont directement ou indirectement liées. C’est une dégénérescence qui concerne le cerveau et altère la mémoire ainsi que d’autres fonctions mentales.
Si on se réfère aux critères de diagnostic, une démence doit comporter à la fois un trouble de la mémoire associé à un autre trouble cognitif, qui perturbent le déroulement des activités quotidiennes, et auxquels d’autre troubles vont s’associer suivant l’évolution.
La maladie d’Alzheimer commence dans l’hippocampe, touchant d’abord la mémoire immédiate, avant de se propager au reste du cerveau. En fonction des zones du cerveau touchées, les troubles ne sont pas les mêmes et n’arrivent pas dans le même ordre.
On pense que les personnes perdent leur personnalité mais ce n’est pas tout à fait vrai. Une personne reste toujours elle-même et aime toujours les mêmes choses : elle va manquer de mots, avoir des difficultés pour parler, voire ne plus rien dire... Mais elle a toujours des émotions : elle va s’émouvoir pour les mêmes choses qu’avant, mais elle sera dans une sorte de carcan qui l’empêchera de s’exprimer de la même manière.
— Dans Le Prix des boîtes, il est question à plusieurs reprises d’“augmenter les doses” –sous-entendu de médicaments. Or, tu viens de nous dire qu’il s’agissait d’une dégénérescence : c’est donc qu’il n’y a pas de traitement possible ? À quoi servent ces médicaments ?
— Il n’y a pas de thérapie médicamenteuse efficace. On utilise les médicaments pour enlever les troubles qui nous dérangent nous, mais cela ne soigne pas !
On peut agir sur l’environnement en l’adaptant ou en utilisant des aides-mémoire ou des techniques particulières pour éviter les situations problématiques. On peut également utiliser des thérapies non-médicamenteuses. Pour des stades évolués, on peut utiliser des outils comme la musicothérapie, l’art-thérapie, la relaxation, ou encore la technique Snoezelen qui consiste en de la stimulation sensorielle.
Pour une personne à un stade plus léger de la maladie, cela ne sert à rien de faire travailler la mémoire : ce n’est pas un muscle que l’on peut entraîner ! Par exemple, les jeux vidéos sur la Wii ou la Nintendo DS censés stimuler la mémoire (comme le “programme d’entraînement cérébral du docteur Kawashima”) sont une grande fumisterie, on apprend juste à savoir faire vite et bien les exercices que ces jeux proposent...
Pour toutes les personnes, quelque soit le stade de la maladie, il faut de toute façon faire des choses qui ont du sens pour eux plutôt que de faire des “ateliers mémoire”... Si une personne aimait les mots fléchés, c’est bien de continuer à en faire avec elle ; mais pousser une personne qui n’a jamais eu d’intérêt pour cela est contre-productif : si elle n’aime pas cela, elle ne sera pas motivée, n’en tirera rien et sera au final en situation d’échec.
— S’il n’y a aucun traitement possible, à quoi servent les institutions spécialisées destinées à accueillir les malades d’Alzheimer, comme les centres de jour ?
— À leur donner les moyens de vivre une vie heureuse jusqu’au bout ! Et à décharger les aidants, c’est-à-dire les personnes de leur entourage qui veulent s’occuper d’eux et qui ont tendance à s’épuiser et à s’isoler.
De mon point de vue, il faut au contraire rechercher la qualité de vie de ces personnes : un centre de jour doit être un endroit où faire des activités qui plaisent, rencontrer des gens, faire de la cuisine...
Toutes ces activités marchent sur la mémoire procédurale qui est conservée assez longtemps : une personne atteinte sévèrement de la maladie saura encore longtemps quoi faire si on la place devant une pomme de terre et un économe. Et les personnes m’apprennent encore beaucoup : un jour où je jardinais avec des patients, un monsieur assez atteint par la maladie m’a appris à faire des boutures de rosier (qui ont très bien prospéré par la suite!), a sarclé les radis sans en toucher un, a taillé les fleurs parfaitement... Ce sont des choses qu’il savait faire, et qu’il m’a apprises. Et j’ai encore de nombreux exemples de choses que mes patients, pourtant atteints de démence, m’ont enseignées.
En cuisinant ou en faisant du jardinage, ces personnes ont le sentiment d’être utiles (et le sont vraiment!) et d’avoir participé à une journée normale : cela vaut toutes les thérapies du monde.
Je vois aussi les gens à domicile en parallèle à la prise en charge : c’est important de conduire une éducation thérapeutique au niveau des familles, car les aidants sont souvent épuisés. J’essaie d’expliquer les troubles du comportement, pourquoi ils existent, comment les éliminer... Il s’agit de donner les moyens de comprendre la maladie et d’y faire face.
On peut aussi donner des conseils pour faciliter le quotidien ; par exemple, les cas où la personne n’arrive pas à s’habiller seule est difficile à gérer : le malade se sent mal de devoir se laisser habiller par son conjoint, le conjoint ne se sent pas dans son rôle et ne sait pas forcément comment s’y prendre, les deux s’énervent... C’est une situation qui devient insupportable, alors qu’il suffirait de poser les vêtements dans l’ordre et bien placés pour que la personne s’habille seule. Ce sont des petits détails, mais qui changent la vie des malades et de leurs aidants.
— Tu cherches à créer ton propre centre d’accueil de jour pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer : comment l’imagines-tu ?
— Déjà, installé dans une vraie maison, pour que l’endroit en lui-même ne donne pas d’emblée l’angoisse de l’institution. Une maison dont les gens sont partie intégrante, où l’on fait la cuisine, la vaisselle, le ménage, le jardinage, de la peinture, où l’on vient se rencontrer, échanger, discuter de ce qui s’est passé avant. Je souhaite créer un lieu de vie où l’on ne va chercher à absolument restaurer les capacités des personnes mais à les entretenir et leur donner envie de vivre.
Nicole Poirier, qui pratique au Québec depuis longtemps ce type d’approche, a intitulé son institution Carpe Diem : on profite de chaque jour qui reste à vivre pour que cela soit de bons moments.»
Étienne aimerait ouvrir son centre d’accueil de jour d’ici quelques mois dans les environs de Poitiers : en attendant, vous avez jusqu’à demain pour aller voir Le Prix des boîtes de Frédéric Pommier à l’Athénée.
Bon week-end !
Clémence Hérout