C'est gargantuesque

Il arrive de temps en temps que des inventions littéraires passent dans le langage courant, au point de faire oublier leur origine : on peut ainsi parler d’un pygmalion (Ovide), d’un tartuffe (Molière), de bovarysme (Flaubert), d’un amphitryon (Molière toujours) ou encore d’un mentor (Homère).

Ce phénomène a d’ailleurs un nom : l’antonomase (qui désigne également les noms de marques rentrant finalement dans la langue, comme kleenex, scotch, solex ou velux).

Chez l’écrivain François Rabelais, l’antonomase atteint des sommets, avec “pantagruélique”, “rabelaisien”, “gargantuesque” et “moutons de Panurge” entrés dans le dictionnaire français.


Pantagruélique, d’après le dictionnaire, rappelle le personnage de Pantagruel inventé par Rabelais, soit par son énorme appétit, soit par sa façon de mener joyeuse vie avec une insouciance de bon vivant.
Cela peut aussi désigner une chose énorme ou gigantesque, ou enfin s’employer comme adverbe (pantagruéliquement, que mon dictionnaire qualifie toutefois de “rare”)


En cherchant “pantagruélique” dans un dictionnaire de synonymes, on tombe sur :

Gargantua et gargantuesque : Gargantua est le père de Pantagruel, qui avait manifestement de qui tenir, puisque “un gargantua” désigne un gros mangeur.  
“Gargantuesque” définit ce qui est digne de Gargantua –soit, j’imagine, un repas qui lui aurait plu.


D’apparence plus banale, “rabelaisien” se rapporte d’abord à Rabelais, son œuvre, son style ou ses personnages, et bien sûr aux personnes qui l’étudient.

Un peu fourre-tout, l’adjectif peut cependant désigner aussi (au choix)
- ce qui est gigantesque
- une personne aimant bien manger et bien boire
- une personne grosse et bonne vivante
- ce qui est gai, licencieux, grivois, voire grossier et/ou cynique (tout cela, oui)

Enfin, l’expression “rire rabelaisien” définit un rire épanoui et moqueur.



Et les moutons de Panurge, dans tout cela ? J’avoue que j’étais persuadée que l’expression renvoyait à un épisode de la mythologie grecque, et que j’ai été surprise de  constater qu’il trouvait son origine chez Rabelais.

Ami de Pantagruel, Panurge prend toute sa place dans les chapitres 5, 6 et 7 du Quart livre de Rabelais : souhaitant se venger d’un marchand de moutons qui se trouve avec lui sur un bateau, il lui en achète un avant de le jeter à la mer. Tout le troupeau part à la suite du noyé, tout comme leur propriétaire qui s’était accroché au bélier.
C’est ainsi qu’un mouton de Panurge désigne une personne influençable qui se laisse mener avec les autres sans réfléchir.



Pantagruel de François Rabelais mis en scène par Benjamin Lazar commence demain soir à l’Athénée ! Il est couplé avec C'est la faute à Rabelais d'Eugène Durif à partir du 14 novembre.

Bon mercredi



Clémence Hérout


Tout le monde aime les culottes

"madame porte la culotte
quoi ?
madame porte la culotte
non, non, non
je n’aime pas les culottes
les culottes ça ne me va pas
comment tu peux dire ça
je le dis, c’est tout
je n’aime pas les culottes
tout le monde aime les culottes

C’est un extrait du texte Toute ma vie j’ai été une femme de l’écrivaine Leslie Kaplan, dont on a entendu parler à l’Athénée hier.

Hier soir en effet, l’Athénée accueillait le lancement de la saison 1 Égalité en Île-de-France promue par le mouvement H/F. Si vous vous souvenez de cette interview parue en juin 2012 sur le blog, vous savez peut-être déjà de quoi on parle.

H/F est une fédération d’associations luttant contre les inégalités entre hommes et femmes dans le spectacle vivant. On pourrait en effet imaginer que la culture fait partie des secteurs progressistes, mais les chiffres sont cruels et les mentalités souvent bloquées : entre autres exemples parlants, on peut rappeler que 96% des opéras en France sont dirigés par des hommes ou citer cet entretien improbable où le directeur du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris explique qu’il est particulièrement difficile pour une femme d’être cheffe d’orchestre (parce qu’il faut d’abord qu’elle s’occupe de ses enfants et que c’est compliqué de prendre l’avion).

Pourquoi si peu de femmes accèdent aux postes à responsabilité en général et dans l’art en particulier ? Les raisons tiennent autant à l’auto-censure des femmes elles-mêmes, à la reproduction sociale, aux idées reçues sur le travail et les compétences des femmes, aux clichés qui pèsent autant sur les filles que les garçons ou encore au système de cooptation à l’œuvre dans ces milieux (pour plus de détails, je vous renvoie à l’interview de Blandine, cofondatrice d’H/F Île-de-France, parue sur le blog de l’Athénée).

H/F vise à sensibiliser les acteurs du spectacle vivant à cette question, mais surtout à les pousser à agir. La saison Égalité regroupe donc des structures s’engageant à promouvoir davantage les femmes dans leur programmation ou leur gouvernance. En Île-de-France, vingt-cinq théâtres sont partenaires, dont l’Athénée.
C’est ainsi que, si vous regardez bien la programmation de l’Athénée cette année, six spectacles sur treize sont mis en scène ou dirigés par des femmes : c’était dernièrement le cas de Lucrèce Borgia de Victor Hugo mis en scène par Lucie Berelowitsch.

Pour le lancement de cette saison Égalité partagée par vingt-cinq théâtres, l’Athénée a donc accueilli des penseurs, artistes et acteurs du milieu culturel pour une soirée alliant discours, extraits de spectacles et interventions sur le matrimoine ou le sexisme ordinaire.

C’est ainsi que l’on a pu entendre Patrice Martinet, directeur de l’Athénée, expliquer comment il avait pris conscience du manque de femmes dans sa programmation ou Véronique Chatenay-Dolto, directrice de la DRAC Île-de-France, rappeler qu’il s’agissait d’un combat clairement politique.

J’ai également beaucoup ri avec les extraits de spectacles présentés, et plus particulièrement avec la lecture d’une véritable enquête parue en 1924 dans le journal Le Cri de Paris, intitulée “pourquoi y a t-il si peu de femmes auteurs dramatiques ?”.
On y découvre qu’Émile Fabre, alors administrateur de la Comédie-Française, estimait que les femmes manquaient trop de sens logique pour écrire des pièces, que Robert Trébor (écrivain) jugeait que le cerveau féminin n’était pas adapté au théâtre, ou encore qu’un journaliste considérait que les femmes réussissaient bien mieux les scènes de ménage en ville que sur un plateau...

Vous pouvez retrouver le programme complet de la soirée ici, sachant que d’autres régions (Rhône-Alpes, Normandie, Nord-Pas-de-Calais) se sont engagées dans l’égalité homme/femme dans le spectacle vivant.

Après le dessin publié par Le Tone demain, le blog de l’Athénée prendra quelques jours de vacances pour revenir le lundi 4 novembre. À bientôt !



Clémence Hérout


Il pleut des pardons ! Il grêle de la miséricorde !

Je ne connaissais pas du tout le texte de la pièce Lucrèce Borgia de Victor Hugo avant de la découvrir à l’Athénée le 3 octobre dernier. Ce qui m’a frappée, c’est évidemment son style à la fois lyrique et implacable, romantique et trivial, mais aussi son sens du suspense et surtout les nombreuses touches d’humour, que je n’aurais pas imaginées au premier abord.

Je vous livre des extraits de la première scène où Lucrèce Borgia (Dona Lucrezia) apparaît : incognito à Venise, elle s’entretient avec son serviteur Gubetta. On comprend que Gennaro, qui est endormi dans cette scène, est la raison de la venue de Lucrèce à Venise (mais on ne saura pourquoi que bien plus tard).



LUCRÈCE BORGIA DE VICTOR HUGO

ACTE 1, PARTIE 1, SCÈNE 2
Personnages : Gubetta et Dona Lucrezia. Gennaro endormi.

« Gubetta, seul. Oui, j’en sais plus long qu’eux ; ils se disaient cela tout bas. J’en sais plus qu’eux, mais dona Lucrezia en sait plus que moi, Monsieur De Valentinois en sait plus que dona Lucrezia, le diable en sait plus que Monsieur De Valentinois, et le pape Alexandre VI en sait plus que le diable.
Regardant Gennaro. —comme cela dort, ces jeunes gens !

Entre dona Lucrezia, masquée. Elle aperçoit Gennaro endormi, et va le contempler avec une sorte de ravissement et de respect.

Dona Lucrezia, à part. Il dort ! -cette fête l’aura sans doute fatigué ! —qu’il est beau ! Se retournant. —Gubetta !

Gubetta. Parlez moins haut, madame. -je ne m’appelle pas ici Gubetta, mais le comte de Belverana, gentilhomme castillan ; vous, vous êtes madame la marquise de Pontequadrato, dame napolitaine. Nous ne devons pas avoir l’air de nous connaître. Ne sont-ce pas là les ordres de votre altesse ? Vous n’êtes point ici chez vous ; vous êtes à Venise.

Dona Lucrezia. C’est juste, Gubetta. Mais il n’y a personne sur cette terrasse, que ce jeune homme qui dort ; nous pouvons causer un instant.

Gubetta. Comme il plaira à votre altesse. J’ai encore un conseil à vous donner ; c’est de ne point vous démasquer. On pourrait vous reconnaître.

Dona Lucrezia. Et que m’importe ? S’ils ne savent pas qui je suis, je n’ai rien à craindre ; s’ils savent qui je suis, c’est à eux d’avoir peur.

Gubetta. Nous sommes à Venise, madame ; vous avez bien des ennemis ici, et des ennemis libres. Sans doute la république de Venise ne souffrirait pas qu’on osât attenter à la personne de votre altesse ; mais on pourrait vous insulter.

Dona Lucrezia. Ah ! Tu as raison ; mon nom fait horreur, en effet.

Gubetta. Il n’y a pas ici que des vénitiens ; il y a des romains, des napolitains, des romagnols, des lombards, des italiens de toute l’Italie.

Dona Lucrezia. Et toute l’Italie me hait ! Tu as raison ! Il faut pourtant que tout cela change. Je n’étais pas née pour faire le mal, je le sens à présent plus que jamais. C’est l’exemple de ma famille qui m’a entraînée.
[...] Gubetta, écris en hâte au saint-père que je lui demande la grâce de Pierre Capra ! Gubetta, qu’on mette en liberté Accaioli ! En liberté Manfredi De Curzola ! En liberté Buondelmonte ! En liberté Spadacappa !

Gubetta. Attendez ! Attendez, madame ! Laissez-moi respirer ! Quels ordres me donnez-vous là ! Ah ! Mon dieu ! Il pleut des pardons ! Il grêle de la miséricorde ! Je suis submergé dans la clémence ! Je ne me tirerai jamais de ce déluge effroyable de bonnes actions !

Dona Lucrezia. Bonnes ou mauvaises, que t’importe, pourvu que je te les paie.

Gubetta. Ah ! C’est qu’une bonne action est bien plus difficile à faire qu’une mauvaise. -hélas ! Pauvre Gubetta que je suis ! à présent que vous vous imaginez de devenir miséricordieuse, qu’est-ce que je vais devenir, moi ?

Dona Lucrezia. Ecoute, Gubetta, tu es mon plus ancien et mon plus fidèle confident…

Gubetta. Voilà quinze ans, en effet, que j’ai l’honneur d’être votre collaborateur.

Dona Lucrezia. Hé bien ! Dis, Gubetta, mon vieil ami, mon vieux complice, est-ce que tu ne commences pas à sentir le besoin de changer de genre de vie ? Est-ce que tu n’as pas soif d’être béni, toi et moi, autant que nous avons été maudits ? Est-ce que tu n’en as pas assez du crime ?

[...]
Gubetta. Pas du tout. Quand je passe dans les rues de Spolette, j’entends bien quelquefois des manants qui fredonnent autour de moi : hum ! Ceci est Gubetta, Gubetta-poison, Gubetta-poignard, Gubetta-gibet ! Car ils ont mis à mon nom une flamboyante aigrette de sobriquets. On dit tout cela, et quand les voix ne le disent pas, ce sont les yeux qui le disent. Mais qu’est-ce que cela fait ? Je suis habitué à ma mauvaise réputation comme un soldat du pape à servir la messe.

Dona Lucrezia. Mais ne sens-tu pas que tous les noms odieux dont on t’accable, et dont on m’accable aussi, peuvent aller éveiller le mépris et la haine dans un cœur où tu voudrais être aimé ? Tu n’aimes donc personne au monde, Gubetta ?

Gubetta. Je voudrais bien savoir qui vous aimez, madame !

Dona Lucrezia. Qu’en sais-tu ? Je suis franche avec toi ; je ne te parlerai ni de mon père, ni de mon frère, ni de mon mari, ni de mes amants.

Gubetta. Mais c’est que je ne vois guère que cela qu’on puisse aimer.

Dona Lucrezia. Il y a encore autre chose, Gubetta.

Gubetta. Ah çà ! Est-ce que vous vous faites vertueuse pour l’amour de Dieu ?

Dona Lucrezia. Gubetta ! Gubetta ! S’il y avait aujourd’hui en Italie, dans cette fatale et criminelle Italie, un coeur noble et pur, un cœur plein de hautes et de mâles vertus, un cœur d’ange sous une cuirasse de soldat ; s’il ne me restait, à moi, pauvre femme, haïe, méprisée, abhorrée, maudite des hommes, damnée du ciel, misérable toute-puissante que je suis ; s’il ne me restait dans l’état de détresse où mon âme agonise douloureusement qu’une idée, qu’une espérance, qu’une ressource, celle de mériter et d’obtenir avant ma mort une petite place, Gubetta, un peu de tendresse, un peu d’estime dans ce cœur si fier et si pur ; si je n’avais d’autre pensée que l’ambition de le sentir battre un jour joyeusement et librement sur le mien ; comprendrais-tu alors, dis, Gubetta, pourquoi j’ai hâte de racheter mon passé, de laver ma renommée, d’effacer les taches de toutes sortes que j’ai partout sur moi, et de changer en une idée de gloire, de pénitence et de vertu, l’idée infâme et sanglante que l’Italie attache à mon nom ?

Gubetta. Mon dieu, madame ! Sur quel ermite avez-vous marché aujourd’hui ?

[...]
Dona Lucrezia, lui saisissant vivement le bras, et l’attirant près de Gennaro endormi. Vois-tu ce jeune homme ?

Gubetta. Ce jeune homme n’est pas nouveau pour moi, et je sais bien que c’est après lui que vous courez sous votre masque depuis que vous êtes à Venise.

Dona Lucrezia. Qu’est-ce que tu en dis ?

Gubetta. Je dis que c’est un jeune homme qui dort couché sur un banc, et qui dormirait debout s’il avait été en tiers dans la conversation morale et édifiante que je viens d’avoir avec votre altesse.

Dona Lucrezia. Est-ce que tu ne le trouves pas bien beau ?

Gubetta. Il serait plus beau, s’il n’avait pas les yeux fermés. Un visage sans yeux, c’est un palais sans fenêtres.

Dona Lucrezia. Si tu savais comme je l’aime !

Gubetta. C’est l’affaire de don Alphonse, votre royal mari.

[...] Dona Lucrezia, contemplant Gennaro. Quelle noble figure !

Gubetta. Je trouve qu’il ressemble à quelqu’un…

Dona Lucrezia. Ne me dis pas à qui tu trouves qu’il ressemble ! —laisse-moi.

Gubetta sort.»


Vite! Vite ! Lucrèce Borgia avec Marina Hands mise en scène par Lucie Berelowitsch se termine cette semaine. Bon lundi.


Le papillon d'Eugène

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On veut du Rabelais

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