Faire un spectacle avec son voisin de palier

Hier sur le blog, Daniel Larrieu, chorégraphe et interprète de Divine, écrivait ceci : "Lorsque Gloria Paris, m'a proposé de travailler et de dire et de danser Divine, j'ai vu là, sans le savoir vraiment, (je m'en pensais bien incapable, voilà un an) la possibilité de faire vivre en moi, mon Daniel des Fleurs, que nous portons toutes et tous, de donner corps à l'imagination d'un Genet en prison, jamais aussi libre intérieurement. Restait le travail immense de prendre la parole…"

J'ai demandé à Gloria Paris, qui a eu l'idée du projet et l'a mis en scène, de nous raconter la genèse de Divine.

« — Daniel Larrieu et moi-même sommes voisins d'immeuble : nous ne nous connaissions pas, mais nous avons fait connaissance et chacun a découvert le travail de l'autre. À l'époque, je travaillais déjà sur Jean Genet, et nous en parlions à chaque fois que nous nous croisions dans la cage d'escalier, de plus en plus longuement.
Un matin, en voyant la fenêtre de Daniel s'ouvrir, j'ai réalisé qu'il fallait que nous travaillions ensemble sur Jean Genet, et je suis arrivée chez lui avec son premier roman, Notre-Dame-des-Fleurs. Je lui ai demandé de choisir les extraits qu'il aimait, et c'étaient les mêmes que les miens…

Je voulais qu'il danse et qu'il joue.


Toute l'écriture de Genet est traversée par le corps du danseur ; ce roman a en outre été écrit en prison, et il contient toute la révolte, le désespoir, la sensualité, le sublime et le dérisoire de l'œuvre de Genet. La danse est le langage idéal pour rendre compte du silence que contient Notre-Dame-des-Fleurs : j'ai donc demandé à quelqu'un qui pratique le silence depuis trente ans de venir parler sur scène.

Je n'aurais pas eu cette idée sans avoir rencontré Daniel Larrieu : Divine ne serait pas là sans son désir de parole et mon désir de corps dansant.
Daniel incarne les sentiments les plus obscurs de l'être humain en transformant en poésie l’audace de l'écriture de Genet. Ce texte parle d'abord du manque, du désir et de la rencontre avec l’autre



Divine se joue jusqu'à demain, ainsi que Les Bonnes de Jean Genet mises en scène par Jacques Vincey.
Demain à 17h, une rencontre aura lieu au foyer-bar de l'Athénée pour explorer les liens entre Les Bonnes et la psychanalyse : intitulé "Les Bonnes sur le divan", le débat réunira le metteur en scène Jacques Vincey et le psychanalyste et pédopsychiatre François Ansermet. L'entrée est gratuite.

La semaine prochaine, en accord avec les froids polaires de ces derniers jours, c'est Voyage d'Hiver de Schubert qui s'installera à l'Athénée !

Le blog prend prend un week-end prolongé et reviendra mercredi. A très vite...


On sent bien la difficulté du voyage

Depuis que Daniel Larrieu (l'interprète et chorégraphe de Divine d'après Jean Genet) est à l'Athénée, nous avons échangé beaucoup de mails. 

Je ne résiste pas à vous livrer celui qu'il m'a envoyé mardi, alors que je l'interrogeais sur son cv : chorégraphe et danseur, Daniel a commencé par faire des études d'horticulture avant de se former à la danse bien sûr, mais aussi au feng-shui et à la psycho-généalogie.

Le texte vous paraîtra un peu long de bon matin mais je vous assure, il mérite d'être lu et relu.


Voici la question que j'ai posée à Daniel : « Quel est le lien entre l'horticulture, la danse, le feng-shui et la psycho-généalogie ? »


Et sa réponse :
« Du corps à la maison et de la maison à la nature, tout de l'horticulture à la choré-culture parle bien de ses orientations intérieures, sa boussole : on dirait "ne pas perdre le nord..."

Car nos orientations intérieures, nos choix, nos désirs, nos épreuves, sont des formes de traversées, d'expériences à vivre.
Une aventure avec le monde, les autres et soi-même, comme ce que disait Myrto Procopiou [NDLR : actrice dans Les Bonnes, jouées en même temps que Divine à l'Athénée], en plaisantant à moitié à propos des Bonnes, "c'est comme une croisière en Grèce, mais sans l'Ouzo, sans le soleil et sans la mer".
On sent bien la difficulté du voyage, on en rit, car c'est, bien sûr, très dur.


L'horticulture, lointaine formation, m'a appris à observer, à voir le sens de la croissance du végétal, son expansion, son cycle aussi. Même les arbres ont une durée de vie, c'est un cycle complexe.
Gilles Clément parle des migrations (graines, pollen...) On pourrait dire que pour passer d'une saison à une autre, il nous faut en saisir la respiration, pour glisser de la nature au corps, souplement.


La danse qui est une forme de rituel, comme le mouvement de la danseuse de Bali est un signe qui peut mettre en branle un monde car il procède d'un monde dont le sens nombreux est inavouable (Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet)  ; c'est une pratique du silence en soi, de trouver à chaque instant un geste qui s'invente, qui croît, qui vient, qui éclôt, qui vit et disparaît et qui exige un seul apprentissage d'aimer "apprendre à apprendre".


J'ai voulu en quittant l'institution en 2002, comprendre comment, déboussolé par tant de travail et d'ardeur, ma vie s'était bâtie : de rencontres, une carrière curieuse, faites de choix, une culture du mouvement, dans la culture elle-même dont on peut ou pas, se sentir en croissance ou en décroissance, appartenir !

J'ai commencé un travail patient en trans-générationnel qui est une forme d'analyse de l'être, de jardiner son présent, de le visiter avec plus de détails de finesse, d'en saisir les obstacles, les flux et puis je me suis engagé dans une formation dans ce domaine.
J'ai écouté d'autres, parlé aussi, bien accompagné, compris que nos boussoles intérieures sont des outils de composition de notre présent.
Dans le cadre de cette formation, une question éclairante : quel corps, quelle maison!


"Dans cette grande mansarde montmartroise où par la lucarne entre les bouillonnés de mousseline rose qu'elle a fait elle même, Divine voit sur une mer bleue et calme voguer des berceaux blancs, si près qu'elle en distingue les fleurs, d'où sort un pied cambré par la danse…" (Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet)

On comprend que Divine est bricoleuse, qu'elle rêve, qu'elle sait voir, qu'elle aime les choses légères, que sa piaule est réduite, mais grande intérieurement! Que son corps est tout pareil dans la vision de Genet. Un grand coeur (corps d'ange dans un monde de brutes, qu'elle adorera bien sûr, prête à disparaître d'elle-même)...

Ainsi nous pouvons toujours imaginer que nos lieux de vies, de travail, sont des images de nous-même : j'ai rencontré dans l'art du Feng-shui une personne qui à partir de l'analyse de son lieu de vie, sa carte énergétique, de son centre de gravité, éclaire une expérience à traverser ! Pas trop à voir avec la couleur des rideaux, mais bien avec le courage qu'il nous faut pour être ce que nous sommes, en profondeur, d'en accepter les conditions d'y faire face.


Tout aussi végétal que le texte de Genet, j'ai constitué avec toutes ces rencontres des ponts entre danse, horticulture, corps, cycles, saisons.


Lorsque Gloria Paris, m'a proposé de travailler et de dire et de danser Divine [NDLR : texte établi à partir de Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet], j'ai vu là, sans le savoir vraiment, (je m'en pensais bien incapable, voilà un an) la possibilité de faire vivre en moi, mon Daniel des Fleurs*, que nous portons toutes et tous, de donner corps à l'imagination d'un Genet en prison, jamais aussi libre intérieurement.

Restait le travail immense de prendre la parole… de faire l'expérience de la rencontre entre texte, corps et le public, d'être l'interprète, le passeur, le jardinier!


Divine enfant savait danser, juste en lisant un article dans Cinémonde... il avait aussi appris le violon, il préfère les vierges en plâtre colorié (Notre-Dame-des-Fleurs) pour que le miracle opère, il, elle a choisi une vie toute personnelle !

Au moment de ma rencontre avec l'équipe des Bonnes, tout anxieux de savoir comment j'allais m'en sortir avec ce défi joyeux, Marilu Marini [NDLR : actrice dans Les Bonnes, jouées en même temps que Divine à l'Athénée] me donna une nouvelle clé, joyeuse...
"Marilu Marini : — Comment va Divine?
Je lui répondis mes grandes peurs pour attaquer la montagne de Notre-Dame-des-Fleurs de Genet en bon soldat...
Marilu Marini : — Laissez-la faire... "

Il me restait un seul geste à faire, laisser ma boussole dans ma loge… et tous les soirs tenter une rencontre avec Divine, troquer mes chaussures de marches pour les escarpins...

* me suis fait nommer ainsi par le directeur technique de l'Athénée... Denis Léger...
 »




Demain, fin de la semaine spéciale "interventions extérieures sur le blog" pour un entretien avec Gloria Paris qui nous expliquera comment elle a proposé à Daniel Larrieu de le mettre en scène dans Divine.
Et fin également de Divine et Les Bonnes qui se terminent ce samedi… Je précise qu'il y a deux représentations des Bonnes samedi, à 15h et 20h.


Faire une cocotte réaliste

Je vous livrais hier le début de la rencontre qui a eu lieu entre l'équipe des Bonnes et ses spectateurs. Voici aujourd'hui la suite et fin des questions/réponses.

 

Une spectatrice : — Votre travail est-il plus d'ordre corporel ou intellectuel ?
Jacques Vincey, metteur en scène : — On travaille forcément d'abord sur le sens.
Hélène Alexandridis, actrice : — C'est un mélange des deux, le cerveau n'irait pas sans le corps ni sans l'émotion. Et une fois qu'on est arrivé à un endroit, on ne sait plus très bien par où on avait commencé…
Myrto Procopiou, actrice : — Pour moi, le corps est très important. Le corps, c'est tout : un coeur, de la chair, un cerveau… Enfin quand on en a un….


Une spectatrice : — J'étais étonnée de la façon dont vous avez traité le rôle de Madame, interprétée par Marilu Marini. N'est-elle pas censée être gentille, voire trop gentille ?
Jacques Vincey : —À force d'en parler, Madame apparaît comme si elle sortait de l'imaginaire de deux bonnes. Claire et Solange ont besoin de cette présence, mais c'est comme une apparition : cette Madame se prête donc au jeu demandé par les bonnes….
Vanasay Khamphommala, assistant à la mise en scène : — On compose aussi avec l'univers des actrices : et avec quelqu'un comme Marilu Marini, c'était de toutes façons difficile de faire une cocotte réaliste…
Lola Gruber, modératrice de la rencontre : — Je précise quand même qu'il y a quelques années, Marilu Marini jouait précisément Les Bonnes à l'Athénée, cette fois dans le rôle de Solange, et que c'était le metteur en scène, Alfredo Arias, qui tenait le rôle de Madame : je ne me prononcerai pas sur son potentiel de cocotte réaliste…

Une spectatrice : — Toujours sur le rôle de Madame, j'ai eu l'impression que vous en faisiez une caricature sociale…
Jacques Vincey : — Il est beaucoup question de rapport de domination et de soumission dans le texte, plus que d'un simple rapport de classe d'ailleurs. Nous avons un peu décalé cet aspect pour lui apporter une dimension fantastique qui nous permettait d'attraper un autre imaginaire.
Vanasay Khamphommala : — Les choses ne sont pas aussi caricaturales qu'on le croit, car la vulgarité bourgeoise est une réalité… La phrase "Vous avez de la chance qu'on vous donne des robes. Moi, si j'en veux, je dois les acheter" qui figure dans le texte, Genet affirme l'avoir vraiment entendue.

Un spectateur : — Genet est-il un auteur plus difficile à jouer qu'un autre ?
Hélène Alexandridis : — Chaque écriture donne des difficultés. Genet ne me semble pas plus difficile qu'un autre… Jouer à jouer, comme c'est le cas dans Les Bonnes, est d'ailleurs assez jouissif !
Myrto Procopiou : — Je pense à un auteur particulièrement dur à jouer qui s'appelle Galère… Euh… Je veux dire Valère… Pardon ! Valère Novarina donc, ce n'est plus du jeu dans le jeu, c'est carrément du saut à l'élastique.
Hélène Alexandridis : — Thomas Bernhard est un auteur difficile à jouer aussi.
Myrto Procopiou : — Bernhard, Genet et Novarina sont trois auteurs à la langue difficile qui ont connu un enfermement d'une manière ou d'une autre. Je ne sais pas si c'est lié !
Lola Gruber : — Après avoir parlé d'enfermement, je propose qu'on libère tout le monde… Bonne soirée à tous.

Pendant toute la rencontre, Daniel Larrieu, qui joue Divine d'après Genet dans la petite salle de l'Athénée en même temps que Les Bonnes, était debout au fond du foyer-bar, équilibrant de sa présence discrète et attentive le joyeux petit chahut de la discussion.

Les Bonnes et Divine se jouent tous les soirs à l'Athénée jusqu'au 4 février.


Les Bonnes, c'est comme une croisière en Grèce, mais sans l'Ouzo, sans le soleil et sans la mer

Mardi dernier, l'équipe des Bonnes rencontrait les spectateurs de l'Athénée pour une discussion au foyer-bar animée par Lola Gruber.
Ce soir, c'est l'équipe de Divine qui sera disponible pour échanger après le spectacle : restez en salle Christian-Bérard après la représentation de ce soir !

Disponible à l'écoute ici, la rencontre autour des Bonnes fut une belle occasion de démontrer, s'il en était besoin, que l'humour se marie très bien avec l'intelligence.


Je vous livre une première partie aujourd'hui. La seconde partie arrive demain !

Lola Gruber, auteure des programmes et brochures de l'Athénée :
—Pourquoi avoir choisi d'interpréter sur scène le prologue de la pièce ?
Jacques Vincey, metteur en scène : —Le prologue a été écrit quelques années après la création des Bonnes à l'Athénée en 1947, sans doute en réaction de Genet aux mises en scène de sa pièce. Il y écrit des choses sur le théâtre en général qui rejoignent mes propres conceptions : et comme il s'agit d'une pièce où l'on fait du théâtre jusqu'à l'épuisement voire à la mort, il fallait partir de soi… J'imaginais d'ailleurs que ce seraient les trois actrices qui diraient ce prologue et non Vanasay Khamphommala.

Vanasay Khamphommala, assistant à la mise en scène et acteur :
— Ma présence est liée au souhait de Jacques Vincey d'apporter un contrepoids en même temps qu'un contrepoint aux trois actrices. Quant à ma nudité lors de ce prologue, elle tient à la volonté de prendre Genet au pied de la lettre lorsqu'il écrit que le théâtre est une façon pour lui de se mettre à nu. Et elle était d'autant plus justifiée que le prologue est un doigt d'honneur de Genet aux metteurs en scène…
Lola Gruber : — Et pourtant, vous avez pris des gants, si j'ose dire...
Vanasay Khamphommala : — Si je porte des gants dans ce prologue, c'était pour donner une forme ludique à ce doigt d'honneur tout en déplaçant le signe de la pudeur sur les mains. Le gant reste un signe social qui diffracte les différents étages sociaux, et ils sont d'ailleurs évoqués dès le début de la pièce…

Lola Gruber : — Faut-il tenir compte de ce prologue et des indications que Genet y apporte sur la mise en scène des Bonnes ?
Jacques Vincey : — Le prologue donne une certaine matière, mais Genet a érigé la trahison comme vertu cardinale… Il est beaucoup question de cela dans Les Paravents ou ses romans.
Lola Gruber : — L'on peut donc trahir Genet avec sa bénédiction ?
Jacques Vincey : —En tout cas, ce prologue est pour moi à la fois une déstabilisation du public et une ouverture vers ce théâtre inconfortable.

Lola Gruber : — Hélène Alexandridis et Myrto Procopiou, comment appréhende t-on l'interprétation de ces rôles imposants de Claire et Solange ?
Hélène Alexandridis, interprète de Solange : — On passe évidemment son temps à chercher comment interpréter un texte pareil…
Myrto Procopiou, interprète de Claire : —Travailler sur Les Bonnes, c'est un peu comme faire une croisière en Grèce, mais sans l'Ouzo, sans le soleil et sans la mer. Bref, c'est la merde.

 

Les Bonnes et Divine se jouent jusqu'à ce week-end.


Soutenons-nous les uns les autres

Un souteneur est à la fois une personne dont l'action favorise la réussite de quelque chose et un homme vivant de la prostitution de plusieurs femmes en donnant l'apparence de les protéger.

Si le roman Notre-Dame-des-Fleurs de Genet dont est tiré le spectacle évoque la prostitution, c'est bien au premier genre de souteneurs que Divine a fait appel.

Comme beaucoup de monde en ce moment, le spectacle Divine manquait de moyens. Souhaitant trouver de nouvelles formes de financement du projet en hommage à l'esprit de Notre-Dame-des-Fleurs, Daniel Larrieu, chorégraphe et interprète du spectacle fit, selon ses propres termes, «une forme bien honnête de racolage culturel de circonstance (en tout bien tout honneur). Les très bien-pensants du monde de la communication diraient "une levée de fond"...»

L'idée était de demander un peu d'argent à des mécènes en leur proposant à chacun une lecture privée du texte de Divine par Daniel Larrieu lui-même ainsi qu'un compte-rendu régulier du déroulement des répétitions.

Divine compte donc dix souteneurs grâce à qui le spectacle a pu se créer, sans compter les personnes qui ont fait un apport direct de leurs compétences sur le spectacle.

Particuliers ou théâtres, les souteneurs sont cités dans la bible (ou programme de salle), et chacun(e) a une représentation dédicacée. Certains ont souhaité garder l'anonymat et se sont choisis un pseudonyme tiré du nom des personnages de Notre-Dame-des-Fleurs.

Divine existe donc grâce au soutien de Mimosa 1, Mimosa 3, Wild Daffodil, Marie-Thérèse Allier, Michèle Levy, Alfredo Arias, Laurent P. Berger, Le Tone, Le Manège de Reims, L'Échangeur de Fère-en-Terdenois, le Théâtre de Vienne et la Comédie de Picardie.

Divine d'après Genet mis en scène par Gloria Paris et chorégraphié par Daniel Larrieu se joue jusqu'au 4 février en petite salle.
Les Bonnes de Genet mises en scène par Jacques Vincey sont représentées en même temps dans la grande salle.



Merci à Daniel, Anne et Colin.


"Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes"

Il y a quelques semaines, Audrey, une spectatrice de l'Athénée, adressait à ma collègue Églantine un extrait d'un roman de Henri Calet publié en 1951 —précisément l'année de la mort de Louis Jouvet, qui fut directeur de l'Athénée pendant presque vingt ans.

Au-delà de l'anecdote sur la date, c'est surtout parce que l'Athénée est cité dans ce passage qu'Audrey nous l'a envoyé. On apprend ainsi qu'on fumait à l'Athénée, et des cigarettes de bonne qualité :

(NB : c'est moi qui souligne dans le texte pour plus de lisibilité)


« Des cigares ? Mon père n’en a jamais fumé beaucoup, en dehors de ceux que nous passions pour lui en contrebande à Quévy. Il avait voulu le prendre de haut avec le gros monsieur des Champs-Elysées. On ne me croirait pas si je disais qu’il a toujours aimé les mégots. Il y a eu certainement une époque où, comme tout le monde, il a su apprécier le bon tabac frais. C’est progressivement qu’il s’est mis à raffoler des mégots. Il leur trouve une saveur délectable. Oh, il ne refuse pas une cigarette toute faite, mais il est évident qu’elle lui paraît un peu fade. C’est une déformation du goût, pas autre chose.
Actuellement, il a deux fournisseurs de mégots : le balayeur de la rue Serpollet et Louise, une amie de toujours.
Le balayeur n’est qu’un intermédiaire de bonne volonté entre mon père et le barman du Manitoba, un établissement chic de la rue. A jours fixes, le barman remet au balayeur un petit paquet joliment ficelé destiné à mon père, que d’ailleurs il ne connaît pas. A vrai dire, les mégots du Manitoba ne sont pas excellents :
– Trop d’anglaises et d’américaines, dit mon père.
Mais en les mélangeant avec ceux de l’Athénée, il parvient à en faire une mixture passable.
Les mégots de l’Athénée lui sont fournis de façon tout aussi régulière par Louise, qui est femme de ménage dans ce théâtre. Elle est, pour ainsi dire, à la source. Je suis persuadé que l’opération du triage procure déjà à mon père une vive satisfaction : bouts de cigare d’un côté, tabacs orientaux de l’autre… Les bouts de cigare, il les coupe très finement au moyen d’une lame de rasoir. Il en est arrivé à pouvoir différencier, presque à coup sûr, les mégots des soirs de générale de ceux des soirées ordinaires, à leur seule qualité. Lorsque le sac contient beaucoup de cigarettes à demi consumées seulement et marquées de rouge à lèvres, il dit à Louise :
– Tiens, vous avez eu une première cette semaine !
Il est rare qu’il se trompe dans ses déductions. »


Henri Calet, Les Grandes largeurs. Balades parisiennes, Paris, Gallimard « L’imaginaire », 1951, p. 43-44.



"Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes" est la dernière phrase écrite par Henri Calet dans Peau d'Ours, recueil de notes publié à titre posthume.

Je ne sais pas pourquoi, mais je l'imagine bien aussi dans la bouche de Jean Genet, dont deux textes sont actuellement représentés à l'Athénée : Divine et Les Bonnes se jouent jusqu'au 4 février.


Un chant d'amour

En 1950, Jean Genet, l'auteur des Bonnes et de Notre-Dame-des-Fleurs actuellement joués à l'Athénée, réalisait un film muet de vingt-cinq minutes : Un chant d'amour.

À la limite de la pornographie (ce qui explique pourquoi je vous laisserai chercher tous seuls sur YouTube "Genet Chant d'amour" pour le regarder), Un chant d'amour aborde la vie amoureuse de prisonniers dans leur cellule.

À l'époque, la censure existe encore : le tournage se déroule donc dans la clandestinité.
Tous amateurs à l'exception d'un seul (qui fait la doublure du sexe d'un acteur pudique), les comédiens sont des amis et amants de Genet ou des personnes qu'il a rencontrées dans les bas-fonds de Montmartre.
Du côté de l'équipe technique, on trouve en revanche des professionnels reconnus comme le chef-opérateur Jacques Natteau (qui a travaillé avec Marcel Carné ou Jean Renoir), le décorateur Maurice Colasson (décorateur pour Marguerite Duras ou Terence Young) ou les laboratoires Éclair qui développeront les pellicules dans le secret.
Après un essai décevant au format amateur 16 mm, la pellicule 35 mm sera fournie par Henri Langlois. Jean Genet avait apparemment aussi l'idée de commander la musique du film à Stravinski, mais elle n'a pas été réalisée.

Le tournage dura deux mois et eut lieu au cabaret La Rose Rouge à Saint-Germain-des-Prés ainsi que dans les jardins de la propriété de Cocteau à Milly-la-Forêt. Budget total du film : plus de trente mille euros.

Une sortie dans les salles était inimaginable du fait de la nature érotique (ou pornographique, selon les sensibilités) du film.
Mais surtout, au-delà de la légende selon laquelle le film aurait été censuré pendant vingt-cinq ans, on sait en fait que Genet n'essaya tout simplement pas de demander l'agrément auprès de la commission de classification du Centre National du Cinéma, déniant de fait toute existence légale à son film.

C'est donc clandestinement qu'Un chant d'amour rencontra son public : Genet vendit les copies du film à des riches collectionneurs en faisant croire à chacun qu'il était le seul détenteur de l'exemplaire soi-disant unique de la bande du film afin d'en faire monter le prix. Projeté dans des cercles privés en France comme à l'étranger, le film acquit une petite notoriété, cependant limitée aux milieux underground.

Vingt-cinq ans après le tournage, Nico Papatakis, qui a produit Un chant d'amour, décide de présenter le film au Centre National du Cinéma pour obtenir son visa de censure et ainsi pouvoir l'exploiter de manière commerciale.
Dire qu'il a été réalisé par Genet en 1950 avouerait de fait que le film a été tourné dans l'illégalité : Papatakis le fait donc passer pour un court-métrage américain et obtient ainsi le visa espéré —le film sera quand même interdit aux moins de dix-huit ans.

Sauf que Genet n'a pas été consulté, et qu'il ne souhaite ni que son film soit adoubé par la commission de classification, ni qu'il soit diffusé.
Il conclue ainsi sa lettre ouverte publiée dans L'Humanité en août 1975 : « j'ajoute encore que je m'opposerai toujours à la projection publique d'un film que j'avais réalisé pour en vendre des copies à des particuliers, comme après tout j'ai vendu des tirages restreints de mes livres, en me réservant le droit (c'est la loi) d'en modifier la forme définitive. Que personne —sauf moi— ne juge donc encore cette "esquisse d'une esquisse"! »

Un chant d'amour de Jean Genet fait aujourd'hui partie de la collection du Museum of Modern Art de New York et du British Film Institute de Londres, a été récemment réédité en DVD et est visible sur YouTube.

Côté texte, vous pouvez découvrir Genet dans Les Bonnes mises en scène par Jacques Vincey (grande salle) ou Divine mis en scène par Gloria Paris et chorégraphié par Daniel Larrieu (petite salle), tous les deux jusqu'au 4 février.


Le blog prend un week-end de trois jours et sera de retour lundi !

Source : "L'Histoire chaotique d'un film controversé" de Marine Jaffrézic in Portrait Jean Genet, livre-DVD-CD produit par EPM, Danièle Delorme et SWProductions, avec le concours de l'INA, du CNC et du CNL


"C'est déjà fini, et tu n'as pas pu aller jusqu'au bout"

Deux textes de Genet arrivent à l'Athénée : Divine d'après Notre-Dame-des-Fleurs dont je vous parlais hier et avant-hier qui se jouera dans la petite salle Christian-Bérard, et Les Bonnes qui commencent vendredi dans la grande salle.

Comme la plupart des œuvres de Genet, Les Bonnes créent le malaise : intégrant du théâtre dans le théâtre, utilisant l'outrance et le travestissement dans une ambiance de messe noire très loin de tout naturalisme, le texte vise explicitement à bousculer les spectateurs autant que les conventions théâtrales.
Le style d'écriture change en fonction des scènes, et la pièce ne se plie à aucune des interprétations qu'on aimerait bien lui coller : Genet lui-même expliqua ne pas avoir voulu écrire un plaidoyer sur le sort des domestiques et démentit s'être inspiré du fait divers des soeurs Papin qui assassinèrent leurs maîtresses.

L'histoire est celle de deux domestiques, Claire et Solange, qui visent à tuer leur maîtresse et répètent le meurtre en interprétant leur propre rôle ou celui de leur supposée victime.

Dans leur forme, Les Bonnes relèvent de la tragédie où l'on retrouve la mécanique implacable qui mène à l'issue fatale, mais la détournent : par la cérémonie théâtrale que jouent Claire et Solange d'abord, en donnant la parole à ceux qui ne sont d'habitude que les confidents des royaux protagonistes ensuite (dans sa première version, la pièce s'appelait d'ailleurs La Tragédie des confidentes), et enfin parce que l'issue mortelle n'est pas forcément celle qu'on attendait.

Les Bonnes ont une histoire particulière avec l'Athénée : la pièce y fut créée en 1947 par Louis Jouvet, alors directeur du Théâtre.
Les Bonnes sont revenues à l'Athénée en 2001 avec l'actrice Marilu Marini qui interprétait le rôle de Solange dans la mise en scène d'Alfredo Arias.
Pour cette version 2012 mise en scène par Jacques Vincey, Marilu Marini sera là également, cette fois dans le rôle de Madame. Ceux qui ont vu l'année dernière Le Récit de la servante Zerline la connaissent déjà puisqu'elle interprétait le rôle-titre.

La pièce commencera vendredi et se jouera jusqu'au 4 février. Divine commencera le 17 janvier dans la salle Christian-Bérard jusqu'à la même date.


La gare Saint-Lazare, c'est la gare des vedettes de cinéma.

Divine commencera la semaine prochaine : le projet est un peu différent de ce que l'on voit d'habitude à l'Athénée, puisqu'il s'agit d'une variation théâtrale chorégraphiée autour du roman Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet.
Daniel Larrieu, chorégraphe, et Gloria Paris, metteure en scène, ont choisi une vingtaine d'extraits du roman Notre-Dame-des-Fleurs. C'est Daniel Larrieu, chorégraphe et danseur que vous connaissez peut-être pour ses spectacles Waterproof, On était si tranquille, Cenizas ou LUX, qui interprète ces extraits sur scène en mêlant danse et théâtre.

Notre-Dame-des-Fleurs est un jeune homme d'une grande beauté qui entretient une relation avec un travesti nommé Divine ; il commettra un meurtre pour lequel il sera jugé. Voici l'un des extraits du roman que vous pourrez entendre dans le spectacle :

 "La gare Saint-Lazare, c'est la gare des vedettes de cinéma.
Notre-Dame-des-Fleurs, encore et déjà vêtu de son léger, flottant, jeune, fou de minceur et pour tout dire fantomal costume de flanelle grise qu'il portait le jour du crime et portera le jour de sa mort, y vint afin de prendre un billet pour Le Havre. Au moment qu'il entrait sur le quai, il laissa tomber son portefeuille bourré des vingt billets. Il sentit qu'il le perdait et se retourna juste à temps pour le voir ramasser par Mignon. Calme et fatal, Mignon l'examina, car, s'il était un authentique cambrioleur, il ne savait pas néanmoins être à l'aise dans d'originales attitudes et copiait gangsters de Chicago et gangsters marseillais.
Mignon compta les billets. Il en prit dix pour lui, qu'il mit dans sa poche, et tendit le reste à Notre-Dame, éberlué. Ils devinrent amis.
Mignon fut heureux de trouver cet argent ; toutefois, par un manque extrême d'à-propos, il ne put que dire sans desserrer les dents : « Pas con, le copain. » Notre-Dame rageait. Mais que faire ? Il avait trop l'habitude de Pigalle-Blanche pour savoir qu'on ne doit pas crâner trop en face d'un vrai mac. Mignon portait, bien visibles, les marques extérieures du mac. « Faut se mettre en veilleuse », sentit en lui Notre-Dame. Donc, il perdit son portefeuille, qu'aperçut Mignon. Voici la suite : Mignon conduisit Notre-Dame-des-Fleurs chez un tailleur, un chausseur, un chapelier. Il y commanda pour tous deux ces bagatelles qui font l'homme fort et doué d'un grand charme : une ceinture de daim, un chapeau souple, une cravate écossaise, etc., puis ils descendirent dans un hôtel de l'avenue Wagram ! Wagram bataille gagnée par des boxeurs !
Ils vécurent à ne rien faire. Remontant et descendant les Champs-Élysées.
C'étaient des enfants gouapes à qui le sort donne de l'or."


Divine d'après Jean Genet mis en scène par Gloria Paris et chorégraphié par Daniel Larrieu se répète à l'Athénée depuis décembre et se jouera à partir de la semaine prochaine !
Les Bonnes de Jean Genet se jouera aussi dans la grande salle mais commencera un peu plus tôt, ce vendredi.
Bon mardi.


Bizarre, bizarre...

«—Bizarre, bizarre…
— Qu'est-ce qu'il a ?
— Qui ?
— Votre couteau!
— Comment ?
— Vous regardez votre couteau et vous dites "bizarre, bizarre". Alors je croyais que ...
— Moi, j'ai dit "bizarre, bizarre", comme c'est étrange ! Pourquoi aurais-je dit "bizarre, bizarre" ?
— Je vous assure,  cher cousin, que vous avez dit "bizarre, bizarre".
— Moi, j'ai dit "bizarre"... Comme c'est bizarre. »
 

En 1937, dans Drôle de drame de Marcel Carné, Louis Jouvet et Michel Simon jouaient avec beaucoup de sérieux un dialogue absurde qui allait devenir culte.

 

La scène dure deux minutes.
Si vous ne voyez pas la vidéo sur YouTube, cliquez ici.

 

 

Louis Jouvet a été le directeur de l'Athénée de 1934 à sa mort en 1951.

C'est en son hommage qu'un lecteur du blog, Pierre, m'a envoyé une carte de voeux créée par ses soins et dont je vous fait profiter également pour vous souhaiter la bonne année :

 

Si vous ne voyez pas l'image, cliquez sur "charger/afficher les images" dans votre messagerie ou allez sur le blog en cliquant ici.


Encore mes meilleurs voeux pour 2012 et à demain !

 

 

Le sondage sur la définition de l'opéra-bouffe est toujours en ligne sur le blog. Pour vous aider, le petit article que j'avais écrit en 2009 sur le sujet se trouve ici

La Botte secrète se joue jusqu'à ce week-end!

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