Nous avons les moyens de vous assister

Contrairement à ce que l’on pourrait peut-être penser, assister le metteur en scène ne consiste pas à lui apporter du café et l'aider à porter ses paquets, mais il faut bien préciser que le mot prend, selon les équipes, des sens assez caractérisés.

Au cours de la saison passée, l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet a accueilli quelques pièces montées par des metteurs en scène assistés: avec En attendant Godot, Cosi fan tutte et La Cantatrice chauve, explorons cette fonction souvent cachée mais surtout très variée.

La Cantatrice chauve - François Berreur

François Berreur a mis en scène l’opéra La Cantatrice chauve donné du 30 avril au 3 mai à l’Athénée et présentera deux spectacles la saison prochaine: Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Largarce et La Cantatrice chauve d’Ionesco dont il reprend la mise en scène du même Jean-Luc Lagarce.
Il faut dire que François Berreur a été très proche de l’auteur et metteur en scène disparu en 1995 et que leur collaboration s’est construite sur la durée, François Berreur étant parfois assistant de Lagarce sur certains spectacles.
Chargé de l’organisation pratique de la mise en scène, François Berreur explique qu’il était là également en tant que regard extérieur, disant si ce qu’il voyait sur scène correspondait à la ligne que Jean-Luc Lagarce avait exprimée.
François Berreur est ensuite passé de l’assistant au metteur en scène dans la continuité: au décès de Jean-Luc Lagarce, il a achevé la mise en scène de Lulu d’après Wedekind que celui-ci avait commencée sans avoir le temps de la terminer. Grâce à François Berreur, Lulu dans la mise en scène de Jean-Luc Lagarce a ainsi été créé en décembre 1995 à… l’Athénée.

La Cantatrice chauve - Gilda Cavazza

L’assistant passé metteur en scène n’a pas perdu l’habitude de travailler à plusieurs, et Gilda Cavazza a été son assistante sur l’opéra La Cantatrice chauve. Sortant d’une expérience d’assistanat avec un autre metteur en scène, elle a pu nous donner deux points de comparaison.
Sur ce spectacle précédent, il s’agissait d’une tâche assez complète où elle réfléchissait autant à la dramaturgie, au jeu, à la scénographie ou aux comédiens, ayant un rôle artistique même si les idées qu’elles soumettaient n’avaient peut-être pas la légitimité d’un véritable collaborateur artistique.
Ce qui l’a plus marquée dans La Cantatrice chauve reste le rapport au lieu même de l’Athénée: étant dans un lieu extérieur n’appartenant pas au metteur en scène, il s’agissait non seulement de faire la jonction entre les équipes techniques et artistiques mais aussi de prendre en charge les trois hiérarchies différentes créées par cet accueil, à savoir la compagnie théâtrale, l’orchestre Lamoureux et l’Athénée.
De même, le temps très court de la création a poussé l’équipe artistique a être extrêmement rapide et efficace, d’autant que l’équipe technique de l’Athénée a vite eu besoin d’éléments précis.
Pendant les répétitions, sa tâche était d’observer et ensuite, après les répétitions, d’aller faire part de ses impressions essentielles à François Berreur concernant des points techniques, dramaturgiques ou visuels; il s’agissait donc d’un travail d’observation et de réflexion sur le travail en cours, sans que Gilda Cavazza se définisse pour autant comme un regard extérieur.
Hors du temps des répétitions, Gilda Cavazza prenait en charge l’organisation technique, logistique et humaine de la mise en scène, comme l’élaboration des différents plannings, la gestion de problèmes techniques ou encore la réception des costumes (entre autres nombreux exemples!) : véritable pont communiquant, Gilda Cavazza faisait le lien entre tous les membres de l’équipe.
Malgré la diversité de ces expériences d’assistanat à la mise en scène, Gilda Cavazza n’estime pas pour autant qu’il s’agit d’un métier si flou: selon elle, l’assistant a toujours un rôle précis même s’il existe différents types d’assistants et différents processus par rapport à la création qui peuvent varier d’un metteur en scène à l’autre, voire d’un spectacle à l’autre, y compris des spectacles créés par la même équipe. Si le début est souvent incertain et que l’assistant doit d’abord être aux aguets pour comprendre où se situe exactement sa place, son rôle est rapidement défini et ses tâches très concrètes.
 

Cosi fan tutte - Marie-Édith Le Cacheux

Pour Cosi fan tutte qui s'est joué à l'Athénée du 31 mars au 4 avril, le metteur en scène Yves Beaunesne s'est adjoint les services de Sophie Petit et Marie-Édith Le Cacheux, toutes deux désignées comme "assistantes à la mise en scène", mais chacune dans deux rôles bien distincts, d'autant qu'Yves Beaunesne avait également choisi un collaborateur artistique à la mise en scène, Jean Gaudin.
Sophie Petit et Marie-Édith Le Cacheux étaient dans un rapport de complémentarité, la première ayant une grande expérience de l’opéra là où la seconde vient plutôt du milieu théâtral, toutes deux aux côtés d’Yves Beaunesne, metteur en scène de théâtre travaillant de plus en plus à l’opéra.
Sophie Petit prenait en charge la notation de la mise en scène et l’établissement des plannings de répétition avec une relation directe avec le metteur en scène et les chanteurs, tandis que Marie-Édith Le Cacheux avait surtout un rôle technique de mémoire des répétitions, prenant des notes sur la partition de Cosi fan tutte au fur et à mesure de l’avancée du travail.
Marie-Édith le Cacheux ne se revendique donc pas comme une collaboratrice artistique, se voyant davantage comme un régisseur chargé de faire le lien entre Yves Beaunesne et ses autres collaborateurs comme le costumier, les décorateurs ou l’orchestre, d’organiser les répétitions et d’accompagner le metteur en scène au quotidien dans son travail.

Sur Cosi fan tutte, Marie-Édith Le Cacheux cumulait également son rôle d’assistante à la mise en scène avec d’autres fonctions: responsable de la logistique de la tournée de Cosi fan tutte (il s’agit alors d’organiser la tournée au niveau très pratique des voyages, réservations d’hôtel ou des relations avec les salles accueillant le spectacle), elle était également chargée du surtitrage de l’opéra où il s’agit de saisir sur le logiciel de surtitres la traduction française du livret de Da Ponte et d’assurer sa projection au fur et à mesure du spectacle pendant la représentation.
(Et nous ne pouvons donc que lui souhaiter d’avoir pu prendre des vacances après Cosi fan tutte)

En attendant Godot - Jean-Luc Vincent

Jean-Luc Vincent était à la fois dramaturge et assistant aux côtés du metteur en scène Bernard Levy sur En attendant Godot qui s'est joué à l'Athénée en mars dernier.
Le dramaturge désigne souvent l'auteur de textes de théâtre, mais dans notre cas il s'agit du deuxième sens que l'on donne au mot : autrement dit, le dramaturge est l'intellectuel de l'équipe qui, aux côtés du metteur en scène, travaille avant les répétitions sur le texte, l'étudie, l'analyse et prend en charge les recherches historiques, biographiques, littéraires (et caetera) à effectuer pour compléter la réflexion sur la mise en scène. Véritable caution intellectuelle, il contribue évidemment à la création artistique du spectacle.

Pendant les répétitions dont il avait conçu le calendrier, Jean-Luc Vincent assistait Bernard Levy et tenait une sorte de journal des répétitions où il prenait tout en note: mémoire de l'équipe, il aidait les acteurs à reproduire de jour en jour les scènes selon le travail effectué la veille mais était également le garant du respect du texte qu'il suivait toujours des yeux. Intervenant peu pendant le travail avec les acteurs, il discutait toujours beaucoup avec Bernard Levy hors du temps de répétitions.


Pour la saison 2009-2010 de l’Athénée, d’autres assistants à la mise en scène viendront contribuer aux nombreux spectacles théâtraux qu’offre l’Athénée: pour les découvrir, cliquez ici!

Bon mardi.


Flash-back

La saison 2008-2009 de l’Athénée s’est terminée avec Les Mains sales et Les Justes (ou Les Mains justes, pour ceux qui voudront aller plus vite), mais vous souvenez-vous des spectacles qui ont habité l’Athénée et ce blog depuis septembre dernier?
Flash-back (ou analepse, pour ceux qui préfèrent éviter les anglicismes) très subjectif:

 

Le texte oublié sur le banc de Rêve d’automne
de Jon Fosse mis en scène par David Géry.



«Il y a quelque chose qui pourrait toucher à la pornographie dans l’opéra.»
Paul-Alexandre Dubois, le metteur en scène de L’Opéra de quatre notes de Tom Johnson en entretien sur le blog.

Extrait du Tribun/Finale de Mauricio Kagel mis en scène par Jean Lacornerie:
«La police, c’est vous!»

 

La seule photo que j’avais réussi à prendre de Claus Peymann/Sik Sik,
le spectacle double de Carlo Cecchi.

 

«Si tu veux essayer de plaire à tout prix, tu pleures dès que tu en entends un tousser dans la salle! Si je peux te donner un conseil : pense à ta grand-mère et fais une œuvre!»
Céline Sallette, actrice dans après la répétition d'Ingmar Bergman mis en scène par Laurent Laffargue, à des étudiants en art venus voir le spectacle.

 

Le Magazine, l’émission de Lionel Esparza diffusée sur France Musique en direct de l’Athénée à l’occasion des voix d’Olivier Messiaen.

 

«Cette compagnie est un véritable collectif, une troupe où on travaille dans le sens de l'œuvre et non dans celui des individualités. C'est un dialogue constructif où tout le monde va dans la même direction.»
Jean-Philippe Salerio, le metteur en scène de l’opérette La Cour du Roi Pétaud, en entretien sur le blog.

 

Les bouts de bois que l’on frappe l’un contre l’autre dans
La Puce à l’oreille de Georges Feydeau mis en scène par Paul Golub pour faire un bruit de claque.

 

Les enfants partant du premier concert de Claire-Marie Le Guay, pianiste en résidence à l’Athénée: un deuxième concert a suivi, et vous pourrez la retrouver l’année prochaine!

 

Le lustre magnifique de l’opéra Les Enfants terribles de Jean Cocteau et Philip Glass mis en scène par Paul Desveaux.

 

«Dans En attendant Godot, chaque réplique ouvre mille portes…»
Patrick Zimmermann, comédien dans En attendant Godot de Samuel Beckett mis en scène par Bernard Levy, en entretien sur le blog.



La traduction française de la morale de Cosi fan tutte, l’opéra de Mozart et Da Ponte mis en scène par Yves Beaunesne et dirigé par François Bazola:
«Heureux celui qui, malgré les ennuis, arrive à prendre la vie du bon côté…»

 

Chantal et Gérard: c’est le prénom des deux spectateurs qui, après avoir vu Riders to the Sea de Ralph Vaughan Williams d’après John Millington Synge à l’Athénée, ont décidé de se rendre sur les îles d’Aran où se déroulait l’action de l’opéra.

Un concentré (et une sélection!) des effets sonores que l’on pouvait entendre dans La Cantatrice chauve, un opéra de Jean-Philippe Calvin d’après Eugène Ionesco mis en scène par François Berreur.
(Retrouvez la vidéo ici sur YouTube)

 


«À quel monde meilleur rêvez-vous? Et comment allez-vous le construire?»
étaient les questions posées pour le cinquième forum de discussion des jeunes organisé par l’Athénée: le 15 mai dernier, quatre cents lycéens ont ainsi pu débattre à l’Athénée avec Daniel Cohn-Bendit, François Durpaire, Susan Georges et Bruno Rebelle.

 

Après trois ans de résidence et quatre concerts cette saison à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, le Quatuor Psophos tire sa révérence avec le concert de clôture, Brahms/Strauss, dans le décor des Mains sales.



«Le théâtre de l’engagement, c’est peut-être vouloir défendre le texte dans un monde où les paroles sont sommées de laisser la place à l’image, où le fond cède à la forme. Mais quand il n’y a plus de paroles, c’est le début de la barbarie! C’est ce que nous combattons.»
Guy-Pierre Couleau, le metteur en scène des Mains sales de Jean-Paul Sartre et des Justes de Camus, en entretien sur le blog.

La troupe des Justes d’Albert Camus mis en scène par Guy-Pierre Couleau salue pour sa dernière représentation à l’Athénée.

Le public de la présentation de la saison 2009-2010 de l’Athénée commençant à sortir du théâtre: si vous n’avez pas pu y assister, cliquez ici pour découvrir les spectacles que vous propose l’Athénée à partir de septembre prochain!

 

 

Et vous, qu’avez-vous retenu de cette saison 2008-2009 de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet? Pour nous le dire, cliquez ici et laissez un commentaire sur le blog!

Bon début de semaine à tous.


PS : des commentaires au billet de jeudi se sont ajoutés pendant le week-end, promis, je vous réponds aujourd’hui! Le sondage sur votre lecture du blog est toujours actif.

 


Le zootrope (3)

Lorsqu’il y a des opéras à l’Athénée, comme Cosi fan tutte la semaine dernière et Riders to the Sea à partir de mercredi, les chanteurs ont la plupart du temps la possibilité de suivre le chef d’orchestre par écran interposé : disposé dans un coin de la scène, il permet aux artistes d’être ensemble sur la musique sans avoir besoin de lorgner sans arrêt du côté de la fosse.

Voici donc à quoi ressemble François Bazola, directeur musical de Cosi fan tutte, découvert jeudi par ses légendes photographiques improvisées et ici en répétition, sur ce petit moniteur : à partir de mercredi, c’est Jean-Luc Tingaud qui prendra sa place pour Riders to the Sea !

 

 

Je vous rappelle que l’Athénée organise une projection du documentaire L’Homme d’Aran de Robert Flaherty en partenariat avec le cinéma Le Balzac : c’est ce soir à 20h en présence de l’équipe du spectacle!
Quant à l’opéra Riders to the Sea, il dure une heure et se joue de mercredi à samedi à l’Athénée . Bonne journée!


Cosi fa Bazola

Entretien avec François Bazola

On aurait pu interroger François Bazola, directeur musical de Cosi fan tutte, sur ses études au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, sa collaboration avec William Christie à l’ensemble des Arts Florissants, sa direction de l’Ensemble PhilidOr ou sa carrière de baryton-basse.

On a préféré prendre en photo quelques éléments du décor de Cosi fan tutte pour le laisser en écrire les légendes :

 

«Don Alfonso appelle ses complices pour qu’ils fassent retentir l’appel militaire afin de faire croire que nos deux héros partent à la guerre : c’est le début de la machination…»

 

«Cosi fan tutte est un vrai travail d’équipe : 15 musiciens dans la fosse tous les soirs pour une équipe de 24 au total pour assurer toute la tournée, 9 chanteurs dont 6 par représentation, sans compter le reste de l’équipe technique et artistique! C’est une très belle équipe et c’est un réel plaisir de travailler avec eux.
Quant à l’inscription “trinity” au-dessus de la photo… La Sainte Trinité de Cosi fan tutte pourrait être Da Ponte, le librettiste, Mozart, le compositeur, et  peut-être  Constance, sa femme.»

 

«La Grande-Bretagne est un pays étonnant : très respectueuse des traditions, la société britannique cultive pourtant beaucoup la transgression. Cela a été notre démarche : dépoussiérer l’opéra, l’adapter, mais sans le trahir…
Quant au poème à côté, je me rends compte que je ne l’ai jamais lu! Le titre, “Eternity”, rappelle l’universalité du génie de Mozart comme la pérennité du propos de Cosi fan tutte qui porte sur les sentiments et la trahison amoureuse, des sujets qui nous parlent toujours : c’est nous, tout cela…»

 

«En tant qu’artistes, nous cherchons toujours à viser au centre : le centre, c’est ce qu’il y a au fond de nous, mais c’est également le cœur du public. Il faut viser juste, et j’espère que l’on arrive à donner ce que nous avons à nos spectateurs!»

 

«J’aimerais bien que ces gens, que je ne connais pas et que je ne connaîtrai jamais, aient un jour le bonheur d’entendre Cosi fan tutte

 

«Cosi fan tutte est une partie d’échecs où Don Alfonso contrôle à la fois les blancs et les noirs, tout comme Mozart et Da Ponte nous dominent!»

 

«C’est là que les personnages de Cosi fan tutte mettent tout leur barda : on ne fait que remplir notre armoire pendant toute notre vie, et on l’ouvre plus ou moins selon les gens que l’on rencontre.»

 

«On essaie d’oublier le savoir et la mémoire au moment où il faut donner l’émotion au public!»

 

«Les six ampoules seraient les personnages tandis que la boule au centre pourrait représenter Mozart et Da Ponte : je les cite tous les deux car ils avaient une relation de travail particulière, d’autant que Mozart possédait un grand sens du théâtre.»

 

«Ce buste représente Épicure. “ Fortunato l’uom che prende ogni cosa pel buon verso”, c’est la morale finale de Cosi fan tutte : heureux celui qui, malgré les ennuis, arrive à prendre la vie du bon côté…»

 

Continuez à prendre la vie du bon côté avec Cosi fan tutte jusqu'à samedi.
L'Athénée accueille ensuite à partir de mercredi l'opéra Riders to the Sea, composé en 1937 par le compositeur britannique Ralph Vaughan Williams à partir d'une pièce de John Millington Synge : des photos et extraits du spectacle sont disponibles sur le site de l'Athénée!

Bonne journée...


Coulisses d’avril

Le décor de Cosi fan tutte qui a commencé hier soir à l’Athénée est bien trompeur : il suffit de quelques lampes bien placées, de repères blancs collés et d’un raccord lumières en cours pour que le collège anglais côté scène se transforme en repère psychédélique côté coulisses…




Pour vous aider à comprendre ce que vous voyez, sachez qu’il y a, en vrac : un escalier aux marches fluorescentes, plusieurs portes dérobées, des flèches pour se repérer, des guirlandes en guise de rampe et des tapis rouges accidentés.

Bon mercredi 1er avril et à bientôt à l’Athénée pour Cosi fan tutte de Mozart mis en scène par Yves Beaunesne avec une direction musicale de François Bazola : les représentations ont lieu jusqu’au 4 avril et laisseront ensuite la place à un autre opéra, Riders to the sea.


Toutes les mêmes - interview

Entretien avec Yves Beaunesne

L’opéra Cosi fan tutte de Mozart commence ce soir à l’Athénée dans la mise en scène d’Yves Beaunesne et la direction musicale de François Bazola. Interview téléphonique avec le premier en fin d’après-midi d’un dimanche ensoleillé :

«_ Cosi fan tutte, avec ses histoires d’amoureux qui se travestissent pour éprouver la fidélité de leur fiancée, est-il un léger marivaudage où se déroule le jeu de l’amour et du hasard ?
_ Cosi fan tutte relève de Marivaux, mais pas vraiment du marivaudage… Je suis parti du sous-titre, “l’école des amants” : l’histoire débute sur un pari complètement stupide lancé par Don Alfonso qui veut montrer à deux jeunes hommes que leurs fiancées ne sont pas fidèles, en poussant chacun à essayer de séduire la compagne de l’autre. Ce qui se passe ensuite est plutôt tragique.
L’école est celle du libertinage, c’est-à-dire ce sport qui consiste à multiplier les partenaires, à ne manquer aucune occasion, la dernière personne rencontrée étant toujours la plus belle. On pourra dire que la nouveauté ici est que le libertinage n’est plus incarné d’abord par des hommes mais par des femmes. Mais la désinvolture est partagée autant par les unes que par les autres, et ce sont quand même les hommes qui acceptent un pari fumeux. Les femmes suivront leur inspiration, la fièvre de jouer, "un certain picotement dans les veines" et non un réflexe d’orgueil.
Don Alfonso se pose en maître à penser misogyne et presque terroriste : il souhaite transmettre un “enseignement” qui est de l’ordre de la douleur personnelle et cherche par tous les moyens à montrer à ces jeunes hommes qu’ils se trompent sur la fidélité des femmes. Son cynisme va bien au-delà de la leçon ou de l’apprentissage : loin de toute bienveillance envers ses “élèves”, il s’emploie davantage à déconstruire leur univers qu’à les faire progresser…
Il entraîne en outre la servante, Despina, dans cette expérience destructrice, sans lui expliquer ce dont il retourne exactement. Ce qui rattache encore Cosi fan tutte à Marivaux, c’est notamment la dimension sociale, le rapport entre maîtres et valets, et le travestissement.

_ Lors de la présentation de saison en juin dernier dont la vidéo est disponible sur le site de l’Athénée, vous aviez parlé d’une expérience personnelle qui vous a marqué et à laquelle vous reliez Cosi fan tutte
_ Oui, j’étais dans un lycée de garçons catholique de gauche, et nous avions fait tout un week-end à la campagne dans un monastère où se trouvait également un groupe de jeunes filles. Cela a été deux journées assez folles où nous avons été plongés dans l’eau bouillante alors que nous nous trouvions depuis des années dans l’eau tiède de nos familles bien-pensantes : à notre retour, l’un de mes camarades s’est suicidé… Il y a effectivement pour moi des réminiscences de cette expérience d’un week-end dans ma mise en scène de Cosi fan tutte.
Tout y est jeu et travestissement, et on ne sait pas du tout si les couples se recomposent à la fin! Les hommes semblent découvrir le désir multiple et les femmes l’amour profond. C’est aussi, par le biais du personnage de Don Alfonso, la vengeance d’un adulte sur la jeunesse, la volonté de leur faire connaître la trahison et de leur faire perdre leurs illusions.
La musique elle-même suscite l’infidélité, puisque le premier couple est formé par une mezzo-soprano et un ténor, le deuxième par une soprano et un baryton, alors qu’une mezzo irait mieux avec un baryton et une soprano avec un ténor... Les voix autant que les caractères initiaux sont donc difficiles à mettre ensemble, et rien n’indique que tout rentre dans l’ordre à la fin : la dissymétrie est-elle la garantie du bonheur ? Je n’en sais rien…Mais lorsqu’il leur révèle le complot, Don Alfonso ne leur demande qu’une chose : s’embrasser et se taire.
Il y a d’ailleurs une certaine divergence d’intention entre le livret de Da Ponte, très cynique, et la musique de Mozart qui s’interroge sur le caractère éphémère de l’amour - on peut d’ailleurs relier Cosi fan tutte à une lettre qu’il avait écrite à sa femme et où il l’interpellait sur la fidélité : cette contradiction entre texte et musique donne sa modernité et sa richesse à l’opéra et empêche toute fin univoque…

_ Puisque l’on parle de musique, pourquoi décider de représenter Cosi fan tutte en version de chambre?
_ C’est une idée de Pierre-François Roussillon, directeur de la Maison de la Culture de Bourges et excellent clarinettiste, ancien musicien professionnel : il a eu l’intuition de s’inspirer de la composition orchestrale de la Gran Partita que Mozart a écrite juste avant Cosi fan tutte. L’idée était donc de refaire l’orchestration de Cosi fan tutte en suivant celle de la Gran Partita afin de retrouver la couleur baroque de la musique de Mozart mais aussi de marier instrumentistes et chanteurs : l’orchestre n’étant désormais composé que d’instruments à vent, tout le monde est dans le souffle… D’autre part, au niveau de la démocratisation culturelle, cela réduit les coûts et permet ainsi à de nombreux théâtres d’accueillir pour une fois de l’opéra.

_ Le titre peut se traduire par “ainsi font-elles toutes”, ou “toutes les mêmes” : pourquoi ne faire référence qu’aux femmes ?

_ Ce titre est une réplique de Don Alfonso : son propos est misogyne, mais celui de Mozart et Da Ponte ne l’est pas! Cosi fan tutte a même quelque chose de féministe où les femmes demandent pardon pour leurs erreurs, ce dont les hommes sont incapables… On y voit l’initiation forcée de ces jeunes filles, victimes de la violence d’une société menée par les hommes, et le comique de l’opéra renforce d’ailleurs cette cruauté. Les femmes ont du mal à se faire leur place, mais leur sensibilité dépasse largement celle des hommes, dans l’opéra.
Cela m’a conduit à mener un vrai travail d’acteur avec ces chanteurs, à leur demander un grand investissement pour qu’ils puissent donner à la fois la sincérité (l’intimité de l’amour, la désillusion) et la théâtralité (le travestissement) de Cosi fan tutte.

_ Votre parcours n’est pas banal, puisque vous avez obtenu deux agrégations, l’une de droit et l’autre de lettres, avant de vous tourner vers le théâtre…
_ En tant que fils obéissant d’un avocat, j’ai voulu faire plaisir à mon père en faisant du droit. Et en tant que petit-fils d’un instituteur, j’ai voulu faire plaisir à mon grand-père en faisant des lettres. Puis est venu le moment de me faire plaisir en faisant du théâtre… »


Pour voir Cosi fan tutte à l’Athénée, c’est jusqu’à samedi.
L’Athénée accueillera ensuite un autre opéra abordant différemment la question de la fidélité : Riders to the sea, de John Millington Synge et Ralph Vaughan Williams mis en scène par Christian Gangneron. Bon mardi !


Sur des charbons ardents

Lorsque j’ai pris cette photo, le gril de l’Athénée était vide de toute présence humaine et servait à soutenir les décors et projecteurs d’En attendant Godot.

En théâtre, le gril n’a en effet pas grand chose à voir avec le supplice, hormis pour les personnes atteintes de vertige : il s’agit d’un plancher à claire-voie situé au-dessus de la scène, comme un faux plafond, et qui sert à fixer les projecteurs et les éléments de décor.
Sur cette photo, je suis dessus, et si l’on regardait à mes pieds, on apercevrait la scène quatorze mètres plus bas…

En attendant Godot
s’est terminé samedi, et les techniciens de l’Athénée s’activent actuellement sur ce gril (et en-dessous. Et autour. Partout, en fait.) pour préparer les représentations de Cosi fan tutte de Mozart mis en scène par Yves Beaunesne dans la direction musicale de François Bazola.

À demain donc, pour le début de deux semaines d’opéra à l’Athénée : après Cosi fan tutte qui commence demain, Riders to the sea prendra la relève dès le 8 avril!


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