On enlève le bas

J'ai souvent eu l'occasion d'exprimer combien l'équipe de l'Athénée était déterminante dans le contenu et la longévité de ce blog (j'en profite pour le redire).

C'est le même esprit qui souffle dans les murs du Théâtre et, comme le soulignait un metteur en scène programmé récemment à l'Athénée, "on sent tout de suite qu'il y a un souffle, une personnalité, quelque chose d'humain, ici".

Ainsi, au-delà du blog, l'Athénée a également son profil Facebook alimenté par l'équipe de la communication et des relations publiques.
À l'occasion des Bonnes et de Divine, Alexandra, Constance, Églantine, Florence et Isabelle nous ont livré au fil des jours une série de photos et vidéos que je ne résiste pas à vous faire découvrir…
Il faut savoir, pour ceux qui n'ont vu aucun des deux spectacles, que l'un utilise des gants de vaisselle pendant que l'autre évoque beaucoup la problématique du corps (et des chaussures à talons).

 

(Je précise que je ne suis pas l'auteure de ces photos et vidéos et que je ne porte aucune responsabilité dans leur réalisation)

 

 

Vendredi 13 janvier 2012

"Ce soir, première des Bonnes, la com' vous dévoile le haut !
Mardi première de Divine, on vous montre le bas…"

 

 

 

Mardi 17 janvier 2012

"Ce soir première de Divine, et comme promis on vous montre le bas !"

 

 

Vendredi 20 janvier 2012

"Le vendredi à partir de 18h c'est le quart d'heure glam de la com' ! ?
Leçon n°1 : rester chic avec des gants de vaisselle."


 

 

Vendredi 27 janvier 2012

"C'est l'heure du 1/4 d'heure glam de la com !
Leçon n°2 : rester divine en talons aiguille (avec Maître Daniel Larrieu)"

 

 

La question du positionnement des lieux culturels sur internet agite beaucoup le monde culturel depuis un ou deux ans : après quelques réticences, les "professionnels de la profession" (l'expression est de Jean-Luc Godard) s'intéressent dorénavant au sujet, et de nombreuses rencontres professionnelles sont organisées sur le thème des blogs et réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter.
C'est ainsi que j'ai pu intervenir dernièrement au nom du blog de l'Athénée aux Biennales Internationales du Spectacle à Nantes la semaine dernière, aux journées de La Scène en octobre à Bruxelles, pour les formations ACT' et à l'occasion de nombreuses rencontres professionnelles.

Décalés et participatifs, ces médias permettent d'instaurer une autre relation avec les artistes et les spectateurs
, même si, comme tout outil, ils présentent évidemment des limites.

Pour suivre l'Athénée sur Facebook, c'est ici.
Le blog a également sa propre page ici.


Bon lundi ! Les Bonnes et Divine se jouent jusqu'à ce week-end.


Soutenons-nous les uns les autres

Un souteneur est à la fois une personne dont l'action favorise la réussite de quelque chose et un homme vivant de la prostitution de plusieurs femmes en donnant l'apparence de les protéger.

Si le roman Notre-Dame-des-Fleurs de Genet dont est tiré le spectacle évoque la prostitution, c'est bien au premier genre de souteneurs que Divine a fait appel.

Comme beaucoup de monde en ce moment, le spectacle Divine manquait de moyens. Souhaitant trouver de nouvelles formes de financement du projet en hommage à l'esprit de Notre-Dame-des-Fleurs, Daniel Larrieu, chorégraphe et interprète du spectacle fit, selon ses propres termes, «une forme bien honnête de racolage culturel de circonstance (en tout bien tout honneur). Les très bien-pensants du monde de la communication diraient "une levée de fond"...»

L'idée était de demander un peu d'argent à des mécènes en leur proposant à chacun une lecture privée du texte de Divine par Daniel Larrieu lui-même ainsi qu'un compte-rendu régulier du déroulement des répétitions.

Divine compte donc dix souteneurs grâce à qui le spectacle a pu se créer, sans compter les personnes qui ont fait un apport direct de leurs compétences sur le spectacle.

Particuliers ou théâtres, les souteneurs sont cités dans la bible (ou programme de salle), et chacun(e) a une représentation dédicacée. Certains ont souhaité garder l'anonymat et se sont choisis un pseudonyme tiré du nom des personnages de Notre-Dame-des-Fleurs.

Divine existe donc grâce au soutien de Mimosa 1, Mimosa 3, Wild Daffodil, Marie-Thérèse Allier, Michèle Levy, Alfredo Arias, Laurent P. Berger, Le Tone, Le Manège de Reims, L'Échangeur de Fère-en-Terdenois, le Théâtre de Vienne et la Comédie de Picardie.

Divine d'après Genet mis en scène par Gloria Paris et chorégraphié par Daniel Larrieu se joue jusqu'au 4 février en petite salle.
Les Bonnes de Genet mises en scène par Jacques Vincey sont représentées en même temps dans la grande salle.



Merci à Daniel, Anne et Colin.


Un chant d'amour

En 1950, Jean Genet, l'auteur des Bonnes et de Notre-Dame-des-Fleurs actuellement joués à l'Athénée, réalisait un film muet de vingt-cinq minutes : Un chant d'amour.

À la limite de la pornographie (ce qui explique pourquoi je vous laisserai chercher tous seuls sur YouTube "Genet Chant d'amour" pour le regarder), Un chant d'amour aborde la vie amoureuse de prisonniers dans leur cellule.

À l'époque, la censure existe encore : le tournage se déroule donc dans la clandestinité.
Tous amateurs à l'exception d'un seul (qui fait la doublure du sexe d'un acteur pudique), les comédiens sont des amis et amants de Genet ou des personnes qu'il a rencontrées dans les bas-fonds de Montmartre.
Du côté de l'équipe technique, on trouve en revanche des professionnels reconnus comme le chef-opérateur Jacques Natteau (qui a travaillé avec Marcel Carné ou Jean Renoir), le décorateur Maurice Colasson (décorateur pour Marguerite Duras ou Terence Young) ou les laboratoires Éclair qui développeront les pellicules dans le secret.
Après un essai décevant au format amateur 16 mm, la pellicule 35 mm sera fournie par Henri Langlois. Jean Genet avait apparemment aussi l'idée de commander la musique du film à Stravinski, mais elle n'a pas été réalisée.

Le tournage dura deux mois et eut lieu au cabaret La Rose Rouge à Saint-Germain-des-Prés ainsi que dans les jardins de la propriété de Cocteau à Milly-la-Forêt. Budget total du film : plus de trente mille euros.

Une sortie dans les salles était inimaginable du fait de la nature érotique (ou pornographique, selon les sensibilités) du film.
Mais surtout, au-delà de la légende selon laquelle le film aurait été censuré pendant vingt-cinq ans, on sait en fait que Genet n'essaya tout simplement pas de demander l'agrément auprès de la commission de classification du Centre National du Cinéma, déniant de fait toute existence légale à son film.

C'est donc clandestinement qu'Un chant d'amour rencontra son public : Genet vendit les copies du film à des riches collectionneurs en faisant croire à chacun qu'il était le seul détenteur de l'exemplaire soi-disant unique de la bande du film afin d'en faire monter le prix. Projeté dans des cercles privés en France comme à l'étranger, le film acquit une petite notoriété, cependant limitée aux milieux underground.

Vingt-cinq ans après le tournage, Nico Papatakis, qui a produit Un chant d'amour, décide de présenter le film au Centre National du Cinéma pour obtenir son visa de censure et ainsi pouvoir l'exploiter de manière commerciale.
Dire qu'il a été réalisé par Genet en 1950 avouerait de fait que le film a été tourné dans l'illégalité : Papatakis le fait donc passer pour un court-métrage américain et obtient ainsi le visa espéré —le film sera quand même interdit aux moins de dix-huit ans.

Sauf que Genet n'a pas été consulté, et qu'il ne souhaite ni que son film soit adoubé par la commission de classification, ni qu'il soit diffusé.
Il conclue ainsi sa lettre ouverte publiée dans L'Humanité en août 1975 : « j'ajoute encore que je m'opposerai toujours à la projection publique d'un film que j'avais réalisé pour en vendre des copies à des particuliers, comme après tout j'ai vendu des tirages restreints de mes livres, en me réservant le droit (c'est la loi) d'en modifier la forme définitive. Que personne —sauf moi— ne juge donc encore cette "esquisse d'une esquisse"! »

Un chant d'amour de Jean Genet fait aujourd'hui partie de la collection du Museum of Modern Art de New York et du British Film Institute de Londres, a été récemment réédité en DVD et est visible sur YouTube.

Côté texte, vous pouvez découvrir Genet dans Les Bonnes mises en scène par Jacques Vincey (grande salle) ou Divine mis en scène par Gloria Paris et chorégraphié par Daniel Larrieu (petite salle), tous les deux jusqu'au 4 février.


Le blog prend un week-end de trois jours et sera de retour lundi !

Source : "L'Histoire chaotique d'un film controversé" de Marine Jaffrézic in Portrait Jean Genet, livre-DVD-CD produit par EPM, Danièle Delorme et SWProductions, avec le concours de l'INA, du CNC et du CNL


Bouffons

La Botte secrète actuellement à l'Athénée est définie comme un opéra-bouffe. Mais qu'est-ce que cela signifie, exactement ?


L'opéra-bouffe est
- un opéra où alternent passages chantés et passages dansés
- un opéra où il était permis de manger dans la salle lors des représentations
- un opéra humoristique
- une opérette en quatre actes


Pour répondre à la question, cliquez ici pour cocher une réponse dans la colonne "sondage" à votre droite.

 

Indice : j'avais fait une tentative de distinction sur le blog entre opérette, opéra-bouffe et opéra-comique à l'occasion des représentations d'Au Temps des Croisades à l'Athénée il y a deux ans.

Bonne chance !


La Botte secrète
se joue jusqu'au 8 janvier.


Rencontre au sommet

J'espère que vous avez passé un bon Noël/un joyeux Hanouka/un chouette week-end (rayez les mentions inutiles).

Jeudi dernier, Philippe Cathé, musicologue, venait à l'Athénée pour présenter La Botte Secrète à ceux qui souhaitaient en savoir davantage sur l'œuvre de Claude Terrasse et Franc-Nohain.

Dans une salle Christian-Bérard bondée jusqu'aux marches (note pour plus tard : arriver à l'heure pour espérer être assis dans un fauteuil), Philippe Cathé a commencé par distinguer deux genres comiques en se référant au Roman comique de Scarron, qui relève du burlesque, et au Lutrin de Boileau, qui se rattache à l'héroï-comique.

Si l'on suit la distinction de Charles Perrault qui explique que l'on rit de la "disconvenance de l'idée qu'on donne d'une chose avec son idée véritable", le burlesque consisterait à "parler bassement des choses les plus relevées", c'est-à-dire de traiter un sujet noble (la royauté, la divinité, etc.) de manière vulgaire ou ridicule.
À ce stade et en guise d'illustration, Philippe Cathé s'est lancé avec beaucoup de panache dans une interprétation convaincue d'un extrait de Pâris ou le bon juge de Claude Terrasse où Vénus, Junon, Minerve et Pâris n'ont de divin que le titre.

De l'autre côté, le genre héroï-comique se reconnaîtrait dans sa tendance à parler "magnifiquement des choses les plus basses" : c'est à cette définition du comique qu'appartiendrait La Botte secrète de Claude Terrasse.
Partant d'une histoire assez triviale, à savoir la recherche d'une chaussure de taille, Claude Terrasse et son librettiste Franc-Nohain créent un opéra-bouffe ambitieux en affectant de prendre leur sujet de départ très au sérieux.

Claude Terrasse résume les choses ainsi : "Un déguisement de carnaval, des folles paroles accompagnées d'une folle musique écrite sans souci de forme, la recherche du rire pour le rire : voilà le burlesque ;
un vêtement trop correct, un quadrille écrit classiquement sur des thèmes sévères, un préjugé étalé avec tant de complaisance que son mensonge apparaît à ceux qui le professent : voilà le bouffe"

Musicalement parlant, si l'on étudie l'agencement des tonalités ou les glissements chromatiques, La Botte secrète a été ostensiblement écrite de manière classique.
Ayant donné l'apparence d'une œuvre musicalement très sérieuse, Claude Terrasse bouscule ensuite les codes musicaux de manière presque imperceptible, en décalant par exemple le rythme du texte par rapport au rythme de la musique —ici, Philippe Cathé nous a encore fourni lui-même une illustration maison très parlante que je ne peux malheureusement pas reproduire ici.
Comme on l'a souvent dit d'Offenbach, la musique de Terrasse dans La Botte secrète tourne ainsi en dérision la musique même.

Considéré en effet comme l'héritier d'Offenbach au point que de nombreux critiques se sont exclamés qu'avec Terrasse, Offenbach n'était plus mort, Claude Terrasse était extrêmement connu à son époque (de la fin du 19e siècle à la première guerre mondiale), créant deux œuvres par an qui rencontraient à chaque fois un très grand succès. La première guerre mondiale entraîna une évolution du genre de l'opérette (et de son public) et même après 1918, Claude Terrasse ne retrouva plus son succès d'antan.

Il collabora beaucoup avec Franc-Nohain qui, d'abord en parallèle de sa carrière en préfecture, lui écrivit de nombreux livrets d'opérettes et d'opéra-bouffe comme La Botte secrète, Les deux Augures, Au Temps des croisades ou Vive la France. Franc-Nohain fut par ailleurs l'auteur du livret de L'Heure espagnole de Maurice Ravel, grâce d'ailleurs à Claude Terrasse qui avait permis aux deux hommes de se rencontrer.

Le format en un acte de La Botte secrète est typique de la collaboration de Franc-Nohain et Terrasse qui montent ici une espèce de machinerie absurde, rejoignant ainsi le genre de ce que le musicologue Robert Pourvoyeur appelle "l'opérette parodique", par opposition à "l'opérette de rêve".

Le prochain "D'abord" où un musicologue vous éclaire sur l'œuvre programmée aura lieu le 15 février à l'occasion du Voyage d'hiver de Schubert : le musicologue sera Jacques Amblard. D'ici-là, il est encore temps de découvrir La Botte secrète qui se joue jusqu'au 8 janvier !


Être, c'est être vu

Vendredi commencera à l'Athénée une pièce de Samuel Beckett mise en scène et interprétée par Robert Wilson.

L'Athénée a programmé plusieurs textes de Beckett ces dernières années : Fin de partie, En attendant Godot et Oh les beaux jours en particulier. C'est en cherchant des curiosités afin de ne pas me répéter sur le blog par rapport aux années précédentes que je suis tombée sur un film écrit par Samuel Beckett et interprété par Buster Keaton.

Si vous ne voyez pas la vidéo, cliquez ici

 

Il s'agit de Film (tout simplement), un court-métrage d'une vingtaine de minutes écrit par Beckett et réalisé par Alan Schneider en 1965. L'on y voit un homme de dos, joué par Buster Keaton qui, après avoir terrorisé des passants par sa simple présence, se calfeutre chez lui pour se soustraire à la lumière et au regard des autres.

Étrange objet muet où l'on voit apparaître en filigrane les thèmes de la solitude, de la fuite, du regard des autres, la peur de la mort, le face à face avec soi-même ou de la tentation du rien, sans se départir pour autant d'une légère sensation d'absurde où transparaît l'humour noir de Beckett.

Ce que Samuel Beckett écrivit lui-même sur son film exprime sans doute son point de départ essentiel :  "La recherche du non-être par suppression de toute perception étrangère achoppe sur l'insupprimable perception de soi"
(publiée dans Comédie et actes divers, Minuit, 1972, p. 113).
Il cite également la citation latine Esse est percipi, qui sera peut-être plus claire : être, c'est être perçu.

À l'Athénée, Krapp's Last Tape se joue à partir de vendredi pour sept représentations.


Bibliographie : "Film de Beckett : l'hypoténuse de l'oeil" in La Pénultième est morte : spectographies de la modernité, Jean-Michel Rabaté, Éditions Champ Vallon, Seyssel, 1993
Page consacrée à l'exposition Beckett donnée en 2007 au Centre Georges Pompidou.


Il y a beaucoup de parachutistes qui s'ignorent

Il y a quelques années, en cours de cinéma, un professeur nous montrait à moi et mes camarades le court-métrage Césarée réalisé par Marguerite Duras.

C'est en cherchant ce court-métrage pour vous le montrer que je suis tombée sur une interview de Duras qui m'a semblé plus intéressante : comme son évocation de l'an 2000 frappait par sa clairvoyance (c'est ici sur le blog), ses propos sur l'insolence, le pouvoir ou l'industrie culturelle résonnent toujours pleinement aujourd'hui et témoignent d'un réel engagement.


Pour ceux qui n'auraient pas le temps d'écouter 15 minutes d'entretien, voici quelques morceaux choisis :


"— Est-ce qu'il vous arrive de cultiver l'insolence pour votre plaisir ?
Pour ma santé peut-être. [...]
Dans l'insolence, je trouve tout de même qu'il y a quelque chose de douteux : c'est quand même un dialogue avec l'ennemi.  [...]

Tout le monde se dit marxiste aujourd'hui de nos jours. Même la droite. [...]

Il y a des producteurs [de cinéma] fauchés, ça existe. Mais il y a les producteurs qui produisent les grosses productions du samedi soir, ce que j'appelle le cinéma des travailleurs, celui qui ne se choisit pas, ces salles dans lesquelles les gens s'engouffrent comme on va à l'usine… Ces gens se disent qu'il y a du fric là et qu'ils vont le prendre, qu'ils vont le piquer… C'est déjà un comportement de droite. Vous, ça ne vous intéresserait pas de faire une chose abominable, très très ennuyeuse, uniquement pour gagner de l'argent… [...]
Je ne connais pas les cinéastes en place : toute cette clique commerciale, je ne la connais pas, pensez-vous, j'aurais honte de sortir avec. [...] [Il faudrait instaurer] un mot d'ordre très bref : insultez-les. [...]

Les films sur la guerre m'ont toujours parus suspects : quand vous avez envie de faire un film sur la guerre, c'est ce que vous traînez derrière vous une sorte de nostalgie —peut-être pas de la guerre à proprement parler, mais en tout cas de la violence. [...]
Ces films ont beaucoup de succès, toujours : il y a beaucoup de parachutistes qui s'ignorent. [...]

Elle est tout, notre époque. C'est un chaos. Mais la place de l'insolence y est peut-être moins grande que celle de la colère ou du refus. [...]

Bien sûr qu'il faut se battre contre la tour, contre tout ce qu'elle suppose. Mais on peut se battre avec humour : on peut dire qu'elle penche par exemple. Ce que tout le monde sait. La tour penche. Maintenant qu'elle est faite, on peut bien l'avouer. [...]

Je n'insulte personne dans la rue. Je fais comme beaucoup d'autres femmes par exemple, je déclare que je me suis fait avorter. Dans ce cas-là, on m'insulte dans la rue. Les gens m'insultent parce que j'ose le dire."

 

 

Vous pouvez écouter l'entretien ici ou cliquer ci-dessous, sur l'image :


Je ne connais pas l'origine exacte de l'interview, la description sous la vidéo étant rédigée en vietnamien
(véridique) et rien ne m'ayant permis d'en trouver une autre occurrence. D'après un autre site internet, il s'agirait d'un entretien avec André Halimi réalisé en décembre 1973, mais rien d'autre ne me permet de le confirmer : peut-être serez-vous vous meilleur détective que moi ?


Ce soir, je pars interviewer Philippe Sireuil, le metteur en scène de Savannah Bay : l'entretien paraîtra la semaine prochaine sur le blog ! Savannah Bay et Le Shaga de Duras se jouent jusqu'à samedi prochain. Bon week-end.


Mes lecteurs sont formidables

Mes difficultés à trouver des informations sur l'opéra L'Egisto qui se joue en ce moment à l'Athénée ont réveillé les talents de chercheurs de certains d'entre vous, à commencer par Jérôme et Mister K qui se sont employés à trouver des traces de la partition.

À vrai dire, Jérôme et Mister K m'ont autant embrouillée qu'ils m'ont aidée, car leurs recherches ont soulevé quelques problèmes à résoudre.


Mister K a d'abord commencé à me faire remarquer dans un commentaire que, contrairement à ce que j'avais affirmé sur le blog, L'Egisto de Marazzoli et Mazzocchi ne serait pas le premier opéra à avoir été joué en France. Je vous recopie son intervention :

"Je me rappelle avoir eu entre les mains, chez un grand libraire de la rive gauche en mars 2007 un magnifique ouvrage ayant appartenu à Henri Jules de Bourbon, prince de Condé (1643 1709), donc le fils du grand condé.
Cet ouvrage, je l'ai revu quelques mois plus tard à New York à la Morgan Library. Il suffit d'aller sur le site The Morgan Library et de taper
Finta Pazza (cf catalogue Fêtes & entrées, catalogue 17, mars 2007, Benoît Forgeot)

En effet,
La Finta Pazza, opéra de Giulio Strozzi fut représentée à Paris en 1645 devant la reine Anne d'Autriche, Louis XIV enfant et toute la cour. Mazarin avait fait venir de Venise des acteurs pour plaire à la reine. Ils représentèrent La Finta Pazza ou La folie feinte dont le sujet est Achille à Scyros. Giacomo Torelli dirigea le jeu des machines. Succès considérable au théâtre du Petit Bourbon..

En tapant Julio Strozzi sur Internet, l'on trouve des informations sur cet opéra qui permit à Mazarin de conforter son pouvoir. La musique est de Francesco Sacrati, première représentation à Venise le 14 février 1641"


Ainsi, La Finta Pazza de Giulio Strozzi aurait été représenté en France en 1645, soit un an avant L'Egisto —ce que me confirmèrent d'autres recherches.

Un coup de fil à Barbara Nestola, musicologue, permit de lever le mystère : La Finta Pazza est un opéra, créé comme tel à Venise en 1641. Mais à sa reprise en décembre 1645 à Paris, il ne fut pas entièrement chanté : la plupart des dialogues étaient parlés comme pour une pièce de théâtre, et l'on y avait intercalé des airs et danses.
En bref, si La Finta Pazza est bien une partition lyrique, elle n'a pas été jouée comme un opéra lors de sa reprise à Paris.
L'Egisto
de Marazzoli et Mazzochi fut donc bien, techniquement, le premier opéra joué en France, en 1646.



Jérôme lui, soulève un autre problème : j'avais compris en discutant avec Jérôme Correas, le chef d'orchestre de L'Egisto, que la partition avait été perdue avant d'être retrouvée par Barbara Nestola l'année dernière.

Or, voici son commentaire :
"Pour ce qui est de l'Egisto qui nous intéresse, son livret et sa partition sont conservés dans le ms Barb. lat. 4386 de la Vaticane et ont été publiés en fac-similé en 1982 (New York, Garland Publications). Fac-similé hélas presque aussi rare que le manuscrit, puisque je n'en ai pas trouvé d'exemplaire dans les bibliothèques françaises, ni sur Abebooks."

Jérôme enfonça ensuite le clou en me scannant les pages du New Grove Dictionary of Opera de Margaret Murata où figure un article sur L'Egisto (je vous en joins deux extraits Chi Soffre speri est l'autre titre de L'Egisto).

 

 

 

Ainsi, la partition était conservée à Rome et les musicologues en avait bien connaissance.

Cette fois, c'est un coup de fil à Jérôme Correas qui leva l'ambiguïté : si elle n'a jamais été vraiment perdue, la partition n'a pas été réellement éditée, hormis en fac-similé, c'est-à-dire sans travail d'édition destiné à reconstituer l'opéra en tant que tel.
(Jérôme Correas explique d'ailleurs dans sa réponse à ma deuxième question ici le travail musical qui a dû être effectué pour habiller une partition où ne figuraient qu'une ligne de chant et une ligne de basse)

A priori, l'opéra n'a d'ailleurs pas été joué en France depuis plusieurs siècles, et il était connu sous le nom de Chi soffre speri et non L'Egisto.

Troisièmement, la partition était également conservée à la Bibliothèque Nationale de France, mais sans mention de noms de compositeurs : la musicologue Barbara Nestola l'a découverte classée dans les compositeurs anonymes et a ensuite déterminé qu'il s'agissait de L'Egisto de Mazzocchi et Marazzoli.

Enfin, cet Egisto a longtemps été confondu avec celui de Cavalli suite à une erreur du musicologue Henry Prunières : on a cru que L'Egisto de Cavalli avait été le premier opéra joué en France alors qu'il s'agissait en fait de celui de Mazzocchi et Marazzoli.


L'enquête musicologique étant résolue, il ne vous reste plus qu'à aller à l'Athénée d'ici dimanche pour entendre enfin cet Egisto.
Si vous avez encore des interrogations et questions sur l'œuvre, vous pourrez rencontrer Barbara Nestola demain entre 19h et 19h30 à l'Athénée.


La parution de ce billet étant bien tardive (c'est long, de jouer à l'inspecteur Clémence), je ne vous souhaite plus qu'une bonne fin de journée.


Merci à Barbara Nestola et Jérôme Correas, et évidemment à Jérôme et Mister K.


Brit, Britain, Britten

Le Tour d'Écrou, Mort à Venise, Le Viol de Lucrèce, Le Songe d'une nuit d'Été, Owen Wingrave : à l'époque où l'on tenait le genre de l'opéra pour mort, Benjamin Britten a composé les plus grands chefs-d'œuvre lyriques de la seconde moitié du 20e siècle.

Né en 1913 dans le sud-est de l'Angleterre, Benjamin Britten se met rapidement à composer. À vingt-deux ans, il est compositeur officiel des musiques de films documentaires de la GPO Film Unit.
À vingt-quatre, il accède à la reconnaissance internationale lorsque son œuvre Variations sur un thème de Franck Bridge est créée au Festival de Salzbourg.

En 1937, il se lie avec le chanteur Peter Pears qui deviendra son compagnon jusqu'à sa mort et le principal interprète de ses œuvres lyriques et vocales. Deux ans plus tard, ils s'exilent aux États-Unis d'où ils reviendront en 1942.

Influencé par Chostakovitch, Moussorgski ou Debussy, Britten n'en développe pas moins son propre style brillant, coloré et féerique.
Grand amateur de poésie et de littérature, il compose sur des textes de Rimbaud, Maupassant, Auden, Melville ou Thomas Mann, mais crée également des œuvres de circonstances : Gloriana est écrit pour le couronnement d'Elisabeth II tandis que la création du War Requiem, l'une de ses partitions les plus connues, allie des chanteurs anglais, russes et allemands pour célébrer la réouverture de la cathédrale de Coventry après les destructions de la seconde guerre mondiale.

Reconnu mais marginal, composant une musique à la fois novatrice et facile d'accès, Britten remporte de nombreuses récompenses et distinctions sans jamais abandonner ses convictions ni son style singulier.
Modeste et moderne, sa musique témoigne de la difficulté d'être au monde ou de la perte de l'innocence mais aussi de la nécessité de l'engagement.

C'est en 1954 qu'est créé à Venise Le Tour d'Écrou, composé à partir d'une nouvelle d'Henry James : mystérieuse et dérangeante, l'histoire déconcerte le public italien de l'époque qui ne lui réserve qu'un accueil mitigé.

L'opéra se joue à l'Athénée à partir de jeudi dans une mise en scène d'Olivier Bénézech et  une direction musicale de Jean-Luc Tingaud.
Pour en écouter le début de l'acte 1 sous la direction de Daniel Harding, cliquez ici.


Les esthètes de la décadence

La bataille des Paravents de Genet, épisode 2 :

Comme je vous l'écrivais jeudi, les représentations des Paravents de Jean Genet au Théâtre de l'Odéon en 1966 ont donné lieu à des manifestations violentes de groupes fascisants accusant la pièce de nuire à l'image de la France (et surtout de son armée).

Quelques mois après la première, des députés relaient la polémique au sein même des débats de l'Assemblée Nationale, proposant la suppression de la subvention au Théâtre de l'Odéon (alors appelé Théâtre de France).

La discussion passionnante qui en découle témoigne des difficultés, toujours d'actualité, posées par le subventionnement de lieux culturels par la puissance publique : un artiste soutenu par l'État a t-il le droit de lui cracher à la gueule ? L'État doit-il subventionner les arts ?
Une pièce de théâtre ne provoquerait sans doute plus autant de débats dans l'hémicycle aujourd'hui, mais la qualité des interventions de chacun, la diminution de crédits utilisée comme censure et la question de l'aide de l'État aux secteurs considérés comme d'utilité publique ont beaucoup de résonances aujourd'hui.

Le député Christian Bonnet, membre du Mouvement Républicain Populaire, dépose à l'automne 1966 au nom de la Commission des finances une proposition d'amendement visant à retirer la subvention du Théâtre de l'Odéon ; en cas de rejet de cet amendement n°48, il propose à titre personnel l'amendement de repli n°85 visant à la réduction de la subvention de l'Odéon de 270 000 francs (soit le montant estimé du coût de la création des Paravents).

Comme il l'explique le 27 octobre 1966 à l'Assemblée Nationale, son problème n'est pas exactement la pièce de Jean Genet mais bien le fait qu'elle ait été montée dans un théâtre subventionné :
L'Odéon « ne répond pas à la définition que M. le ministre des affaires culturelles donnait il y a un instant des maisons de la culture : le lieu où les gens se rencontrent pour rencontrer ce qu'il y a de meilleur en eux.
L'amendement que j'aurai l'honneur de défendre tout-à-l'heure ne procède pas d'une réaction de pudibonderie ni d'un réflexe de santé à l'encontre d'un texte ordurier […].
Le Parlement […] a pour mission de contrôler l'utilisation des fonds publics. C'est pourquoi, insensible aux criailleries hypocrites des esthètes de la décadence, j'en suis venu à penser qu'il n'appartenait pas à une scène subventionnée —tout est là —[…] de monter, aux frais de contribuables dont certains ont eu la douleur de perdre un fils en Algérie, une pièce comme Les Paravents.»


Le député Bertrand Flornoy (Union pour la nouvelle République - Union démocratique du travail), précisant qu'il ne votera pas en faveur de l'amendement, ajoute tout de même :
« Nous prenons au sérieux la société de demain, nous essayons de la rendre fraternelle pour les jeunes et non odieuse ou méprisable […] Je m'interroge : n'est-ce pas le rôle de l'État d'aider exclusivement —je dis bien exclusivement— ces initiatives, ces efforts de dévouements ? […]
Un certain nombre de mes amis et moi, nous ne voterons pas l'amendement tendant à supprimer la subvention allouée au Théâtre [de l'Odéon]. Mais jamais le mot de subvention ne nous a paru aussi haïssable, et jamais la charité […] ne nous a paru aussi misérable.»


Christian Bonnet ajoutera après l'intervention d'André Malraux : « je maintiens que […] Goya n'a très certainement pas été soutenu financièrement par l'État espagnol pour peindre bon nombre de ses tableaux. […] il n'est pas au pouvoir du contribuable de se soustraire à l'impôt et si je dis que Monsieur Jean Genet n'a pas passé la mesure en souhaitant que sa pièce soit montée sur une scène, je dis et je maintiens que la direction du Théâtre [de l'Odéon] a, elle, passé la mesure en la montant sur une scène subventionnée.
Je hais l'intolérance, je réprouve la censure. Les hommes de notre génération savent bien à quels excès l'une et l'autre peuvent mener. Mais je pense qu'un théâtre ne peut à la fois demander à l'État près de 300 millions d'anciens francs […] et refuser tout droit de regard de la puissance publique et du parlement sur son activité.
On nous dira alors : vous allez scléroser les théâtres nationaux. Je réponds à cela que jusqu'à présent il n'apparaît pas que tant et tant d'auteurs aient été découverts par ces théâtres nationaux. […] M. Jean Genet a fait une pièce admirable : Les Bonnes qui a été, si ma mémoire est exacte, jouée au Théâtre de l'Athénée [NDLR : l'Athénée était privé à cette époque] et était déjà une valeur consacrée avant d'être redécouverte par le Théâtre [de l'Odéon] »

Monsieur Fernand Grenier, député du Parti Communiste, intervient :
« Si un film ou une pièce met en cause […] des médecins, des avocats, des architectes […], l'ordre des médecins, des avocats, des architectes pourra en demander l'interdiction.
On ne peut s'engager dans une telle voie.
Nous connaissons trop les responsabilités de la censure dans la crise du cinéma: la censure officielle, la censure des producteurs, l'auto-censure des auteurs qui n'ont plus osé aborder aucun sujet social important dans les films en raison de la censure officielle. […]
Cette censure, vous voulez l'imposer au théâtre par le biais d'une diminution de crédit.»


La réponse de Malraux sera conforme à son style : lyrique et cinglante. Rendez-vous mercredi pour la lire ainsi que la suite des débats.



La pièce Splendid's de Genet ne connaîtra pas le même parfum de scandale, et pour cause : elle ne fut publiée et jouée que dans les années 1990. Pour la découvrir dans la mise en scène de Cristèle Alves Meira, c'est encore toute la semaine à l'Athénée.

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