8 Mars Attack

Lundi dernier, c’était la journée internationale du droit des femmes. Vénus s’inspirant de l’histoire vraie d’une femme, Sarah Baartman, dont on avait décidé que son corps ne lui appartenait pas, il était tout naturel de lui rendre hommage ce jour-là.

Les Amis de Vénus écoutant Cristèle Alves Meira,
metteure en scène de
Vénus, leur présenter la soirée.

 

Les mécènes qui ont choisi de soutenir le spectacle Vénus étaient donc conviés lundi 8 mars à l’Athénée pour une soirée où ils ont pu rencontrer l’équipe du spectacle et découvrir des textes présentés par Geneviève Fraisse, philosophe et chercheuse au CNRS spécialiste de la pensée féministe et de l’égalité des sexes, et Carole Sandrel, auteure d’un livre à paraître sur l’histoire de Sarah Baartman, Vénus et Hottentote.

 

Geneviève Fraisse entourée de Cristèle Alves Meira, metteure en scène de Vénus, et de Julien Béramis, comédien dans le spectacle.


Cette soirée fut l’occasion de retracer la courte vie de Sarah Baartman, femme sud-africaine aux grosses fesses exhibée en Angleterre et en France et qui, après sa mort à l’âge de vingt-six ans, fut disséquée pour être exposée dans trois musées parisiens jusqu’en 1974. Sa dépouille ne fut restituée à son pays d’origine qu’en 2002 après le vote d’une loi spéciale destinée à contourner le principe de l’inaliénabilité des collections des musées français (autrement dit, le fait que les objets conservés dans les musées appartiennent au domaine public et ne peuvent être cédés).
Sarah Baartman fut également l’objet d’un procès à Londres pour déterminer si elle était consentante ou esclave mais qui fut rapidement détourné sur la question de l’atteinte aux bonnes moeurs: en montrant ses fesses, était-elle coupable d’attentat à la pudeur?

 

Debout, Carole Sandrel, l'auteur de Vénus et Hottentote.
À gauche, Mickaël Gaspar et Laurent Fernandez, comédiens du spectacle.

 

Après une intervention de Geneviève Fraisse et de Carole Sandrel, les comédiens du spectacle Vénus ont lu des textes historiques portant sur la vie de Sarah Baartman, en particulier des articles parus dans les journaux de l’époque, des débats à l’Assemblée nationale et au Sénat portant sur la restitution de sa dépouille ainsi que le discours du président d’Afrique du Sud lors de la cérémonie funéraire de Sarah Baartman en 2002.

 

Debout, Susan George, auteure du texte Irruption du corps de couleur dans un Occident malade de sa modernité. Derrière, Julien Béramis, Gina Djemba et Cédric Appietto, comédiens du spectacle.

 

Les lectures furent conclues par Susan George, membre du conseil scientifique et cofondatrice d’Attac et également membre du comité d’honneur des Amis de Vénus, qui nous a lu son texte Irruption du corps de couleur dans un Occident malade de sa modernité, avant que mécènes et membres de l’équipe du spectacle se retrouvent autour d’un verre de vin au nom prédestiné!...

 

 

Pour rappel, le comité d’honneur des Amis de Vénus est présidé par Geneviève Fraisse et composé de Gisèle Blanchard (inspectrice générale de la Mairie de Paris), Tanella Boni (philosophe et écrivaine), Marie-Paule Cani (chercheuse et professeure), Catherine Clément (philosophe et romancière), Dyana Gaye (réalisatrice), Susan George et Carole Sandrel.

Quatre-vingt-cinq particuliers et cinq entreprises ont choisi de devenir mécènes de Vénus.

La première est ce soir!


Bonne journée à tous.


Kiss-moi

Qui connaît Suzan-Lori Parks? En France, pas grand-monde.

Suzan-Lori Parks fait pourtant partie des écrivains les plus renommés aux États-Unis: auteure en résidence au Public Theater de New York, elle a reçu de nombreuses bourses et distinctions et fut la première femme afro-américaine à remporter le prix Pulitzer.

Sa pièce Vénus sera pour la première fois jouée en France à partir de la semaine prochaine à l’Athénée, mais vous avez peut-être eu l’occasion de découvrir son écriture particulière il y a trois ans: en 2007, l’Athénée créait déjà en France Topdog/Underdog dans une mise en scène de Philip Boulay.

Si ses discours et interviews nous font découvrir une personne chaleureuse, modeste et pleine d’humour, ses textes témoignent d’une écriture à la fois singulière et très accessible.

Abordant souvent la question raciale, Suzan-Lori Parks ne tombe jamais dans le cliché: à la fois réalistes et lyriques, tragiques et drôles, secs et émouvants, ses textes heurtent la langue sans jamais la détruire et donnent une dimension étrangement poétique à des dialogues quotidiens.

La cruauté du sujet de Vénus (la pièce raconte l’histoire vraie de S. Baartman, femme sud-africaine exhibée comme une bête de foire en Europe à la fin du 19e siècle) est bien présente, mais Suzan-Lori Parks ne fait pas de son personnage principal une simple victime et n’hésite pas à convoquer la légèreté et l’humour.

Pour exprimer l’étrangeté d’une femme originaire d’une Afrique du Sud colonisée par les Pays-Bas qui est emmenée en Grande-Bretagne puis en France, Suzan-Lori Parks lui invente un langage insolite où les langues étrangères se mélangent : “Kiss-moi”, répète-t-elle ainsi souvent -parce qu’on ne vous l’a pas encore dit, mais Vénus est aussi une histoire d’amour.

Cet après-midi, l’équipe du spectacle Vénus sera présente à la Manufacture des Abbesses dans le cadre du festival Au Féminin: vous pourrez entendre une lecture de la pièce par les comédiens à partir de 15h30. L’entrée est libre et se fait au 7 rue Véron dans le 18e arrondissement de Paris (métro Blanche ou Abbesses)

Le spectacle aura lieu du 11 au 27 mars à l’Athénée.

Bonne journée!


Monsieur Sarkozy fait ses voeux, version 2010!

Le 14 janvier 2009, je m’étais permis de vous faire une synthèse des voeux présentés par Monsieur le Président de la République au monde de la culture: si ces voeux avaient fait parler d’eux l’année dernière par l’annonce de l’instauration de la gratuité des musées nationaux pour les moins de vingt-cinq ans, force est de constater que, cette année, le discours est passé plus inaperçu dans les médias généralistes.

Monsieur Sarkozy, qui était d'ailleurs présent hier soir à l'Athénée avec son épouse pour y voir le spectacle de Guillaume Gallienne Les Garçons et Guillaume, à table!, a présenté ses voeux à la culture le 7 janvier 2010 à la Cité de la Musique à Paris devant des représentants du milieu culturel français.

 

Congratulations !

Après s’être excusé de son retard, il a réaffirmé le caractère essentiel de la culture dans un contexte de crise avant de rappeler les supposés succès de la France en la matière:

- la hausse de la fréquentation dans les musées et cinémas

- la création de grands chantiers comme la construction de la Philharmonie à Paris ou l’ouverture d’une antenne du Louvre à Lens

- la suppression de la publicité sur France Télévisions en soirée

- le vote de la loi HADOPI qui est censée conduire à la mise en place d’une «organisation efficace qui respecte les libertés»

- la réforme du marché de l’art votée au Sénat

- les quarante-six monuments rénovés en un an dans le cadre de la dotation de 400 millions d’euros par an pendant dix ans allouée en janvier 2009 à la rénovation du patrimoine architectural français

- les projets initiés par le Conseil pour la Création Artistique dirigé par Marin Karmitz tels qu’une «fête des créateurs» qui aura lieu dans huit villes françaises à partir de cette année

- la multiplication des spectacles créés en France

- ou encore le crédit d’impôt accordé aux films tournés en France.


J'annonce

Monsieur le Président a ensuite annoncé une série de mesures et d’orientations plus ou moins précises, reprenant ou précisant parfois ce qu’il avait déjà affirmé dans ses voeux à la culture version 2009, comme:

- le dégel de l’intégralité du budget de la culture 2010

- l’importance de l’architecture pour les villes françaises, et en particulier dans le cadre du chantier du Grand Paris

- l’annonce de partenariats culturels dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée et, plus généralement, d’un volet culturel inclus dans tous les partenariats stratégiques noués avec des pays étrangers

- la réaffirmation du souhait présidentiel de voir entrer Albert Camus au Panthéon

- le rappel du projet annoncé l’année dernière d’ouvrir une Maison de l’histoire de France: le lieu et les équipes de ce musée devraient être annoncés avant le printemps -et l’on ne peut s’empêcher de se demander en quelle mesure ce musée sera lié à la question polémique de l'«identité nationale», même si Monsieur le Président s'est défendu de vouloir construire une histoire officielle.

- l’annonce d’un budget de 750 millions d’euros consacré à la restauration et à la numérisation d’un patrimoine dit «immatériel», c’est-à-dire comprenant des livres, films, archives de presse ou collections musicales, avec un appel à contribution fait aux entreprises.

- la nécessité de dissuader le piratage grâce à
. la loi HADOPI
. le développement de l’offre légale de téléchargement avec une centralisation des catalogues mis à disposition sur les différents sites
. la création d’une carte d’achat musique destinée à habituer les jeunes à acheter ce qu’ils écoutent où l’État paierait la moitié des achats musicaux effectués par les jeunes (l’âge des jeunes concernés et le montant maximum  de cette carte musique restent à préciser)

- la proposition au Conseil Européen d’une Taxe sur la Valeur Ajoutée réduite sur l’ensemble des produits culturels

- le lancement d’une réflexion sur la taxation des revenus publicitaires des moteurs de recherche tels que Google, ceux-ci étant uniquement imposés dans leurs pays siège

- le caractère essentiel de l’éducation artistique. Sur cette question tarte à la crème de la politique culturelle française qui fait régulièrement l’objet d’exhortations sur le mode de la prophétie auto-réalisatrice, quels que soient les camps politiques, notons l’annonce de mesures à peu près concrètes pour favoriser l’accès à la culture via la sensibilisation artistique, comme:
. le développement des certifications à l’enseignement de l’histoire de l’art pour les professeurs,
. l’inauguration de deux sites internet permettant de réunir les ressources des institutions culturelles par région ou de visionner des films, captations de spectacles ou promenades virtuelles dans les musées.
Monsieur le Président a ainsi annoncé, peut-être un peu  rapidement, que les ministères de la culture et de l’éducation s’entendraient pour faire en sorte que des spectacles ou expositions soient filmés pour être diffusés dans les écoles sans que cela pose de problèmes pour la gestion des droits d’auteur.
. la mise en place d’orchestres et de chorales dans les écoles ainsi que la création d’un orchestre dans les «quartiers difficiles» du grand Paris (une opération pilote regroupant 450 enfants aurait déjà été lancée)
. la signature obligatoire de conventions entre toutes les écoles et les lieux de culture qui les entourent (pas de précision toutefois sur la nature de ces conventions)
. Notons ce qui semble relever du lapsus avec la petite phrase: «avec 2500 lycées en France, imaginez ce que cela représente pour vous comme publics potentiels pour demain», ou comment laisser entendre que tous les efforts conduits en matière d’éducation artistique seraient seulement destinés à accroître le public et équilibrer le budget des institutions culturelles.


Déclarations d’intention

Citons enfin quelques affirmations plus générales:

- «c’est la mission d’un pays tel que la France, de s’ouvrir à toutes les cultures, de les accueillir toutes sur son sol, et de les promouvoir à l’étranger»

- la culture n’est pas un divertissement mais «une vigie fidèle qui nous prémunit de tout ce qui peut porter atteinte à notre humanité et qui nous aide à nous élever»

- le droit d’auteur fait partie des «principes intangibles»

- «J’ai demandé que les aides soient accordées en fonction de l’excellence artistique des projets, de leur vertus pédagogiques et éducatives, de la qualité de leur gestion, de la diversité des esthétiques, et non pas en fonction des traditions ou des habitudes. Je sais qu’il faut marcher sur des œufs: celui qui a déjà une subvention demande l’inflation, celui qui n’en a pas dit: “quand est-ce que le portillon s’ouvre?” C’est normal. ».
Si ce passage a le mérite de pointer les problèmes soulevés par les critères de subventionnement par les pouvoirs publics, il semble aussi, malheureusement, enfoncer quelques portes ouvertes tant nous sommes ici confrontés à ce qui semble être une aporie.
La solution proposée quelques secondes plus tard est ainsi la construction d’une «administration capable de redéfinir des programmes nationaux, revoir la carte des labels, les cahiers des charges, recourir aux meilleurs experts pour instruire et évaluer les projets».

- «toutes les collectivités, des communes aux régions en passant par les intercommunalités et les départements, continueront à exercer leur compétence culturelle après le vote de la loi réformant les responsabilités des collectivités territoriales».
La déclaration contourne tout de même les interrogations des élus locaux portant surtout sur la question des ressources financières mises à leur disposition.

- «2010 va être une grande année»



Sur ce souffle d’optimisme, je resterai modeste en vous souhaitant seulement un bon mercredi.


Que pensez-vous du mécénat citoyen pour soutenir la culture?

Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’évoquer avec vous sur le blog, un projet de mécénat a été lancé pour soutenir le spectacle Vénus qui se jouera en mars prochain à l’Athénée.

Alors que le mécénat est habituellement réservé aux entreprises, il s’élargit cette fois aux gens comme vous et moi qui peuvent soutenir le spectacle à partir de 15 euros, soit 5 après déduction d’impôts si vous êtes imposable -le mécénat n’est en effet possible que grâce à un dispositif mis en place par l’État qui accorde un crédit d’impôts sur le revenu de  66% sur le montant du don versé.

De nombreuses entreprises ont investi dans la culture depuis la loi sur le mécénat d’août 2003 qui leur permet, à elles aussi, de bénéficier d’un crédit d’impôts.
Les dons en provenance de particuliers, s’ils sont importants en matière caritative, n’ont en revanche investi le monde de la culture que récemment et souvent de manière légèrement détournée.
En permettant ainsi à tout un chacun de devenir producteur d’une œuvre, le label MyMajorCompany qui put lancer le chanteur Grégoire, ou la société de production Touscoprod, notamment autour du film Le bel Âge de Laurent Perreau, tablaient davantage sur la notion de production citoyenne que de mécénat citoyen: si l’exploitation de l’album ou du film engrange des bénéfices, ceux-ci sont reversés aux personnes qui avaient misé dessus proportionnellement au montant de leur participation.

Dégager des bénéfices étant quasiment impossible en matière théâtrale*, c’est bien un projet de mécénat citoyen qui a été mis en place pour la pièce Vénus de Suzan-Lori Parks mise en scène par Cristèle Alves Meira.
Comme c'est très souvent le cas pour les entreprises mécènes, les mécènes citoyens du spectacle bénéficient d'une certaine forme de contrepartie, en pouvant par exemple rencontrer les artistes, assister à de nombreuses répétitions  (j’en avais parlé ici) ou prendre part à des événements créés pour eux.

* (Pour aller vite, le coût des billets dans les théâtres subventionnés, fixé assez bas pour faciliter l’accès à la culture, ne permet souvent même pas de couvrir les frais engagés pour la production d’un spectacle, même si les salles sont pleines)

 

Si certains d’entre vous ont déjà choisi de soutenir Vénus, je serais curieuse de recueillir votre avis à tous sur cette initiative:

Que pensez-vous du micro-mécénat (ou mécénat citoyen) en matière culturelle?


Vous pouvez développer votre réponse en écrivant votre commentaire à ce billet (c’est ici) mais aussi me donner une indication en choisissant l’une de ces quatre possibilités, forcément restreintes (pour choisir un item, c’est là en regardant à droite):
1- Je n’y suis pas favorable, c’est à l’État de soutenir la culture.
2- Je n’y suis pas favorable, je préfère soutenir des associations caritatives.
3- J’y suis favorable mais je ne peux/souhaite pas donner moi-même.
4- J’y suis favorable et ai décidé de devenir mécène de Vénus.

J’attends votre avis avec impatience! À très vite et bonne journée à tous.


Peut-on parler tout seul?

La définition de base du monologue est la suivante: “discours qu'un personnage seul en scène se tient à lui-même”.

Censé représenter la pensée du personnage, le monologue ne semble pas appeler d’interaction ou de réponse, d’où la connotation péjorative que le verbe “monologuer” a pu prendre dans le langage courant: dire d’une connaissance qu’il a “monologué toute la soirée” l’apparente ainsi à un personnage plus grossier que théâtral.

En théâtre, le soliloque est quant à lui une adresse à un interlocuteur muet mais présent.

Parce que l’on parle finalement toujours à quelqu’un au théâtre, à commencer par le public, le monologue n’est pas aussi solitaire qu’il en a l’air.
Très présent dans le théâtre de Koltès, Beckett ou Bernhard, le monologue souligne l’impossibilité de parler seul et, paradoxalement, l’incapacité de connaître un véritable dialogue.

Le monologue suppose surtout une écoute, de la part du public bien sûr, mais aussi de l’acteur qui adapte son jeu aux réactions des spectateurs.
Pour écouter le comédien Guillaume Gallienne dans le spectacle qu’il a lui-même écrit, c’est à l’Athénée jusqu’au 20 février dans Les Garçons et Guillaume, à table!.

Bonne journée à tous.


C’est moi, ou il y a comme un problème?

Pourquoi se documenter quand on peut raconter n’importe quoi?


La semaine dernière, commentant, ou plutôt pérorant, sur la polémique concernant des éventuels quotas d’élèves boursiers au sein des Grandes Écoles françaises, le chroniqueur Éric Zemmour parlait en ces termes de Pierre Bourdieu sur la radio RTL:

“Vous vous souvenez, Vincent [Parizot], cet intellectuel d’extrême-gauche qui dénonçait à la fin des années soixante-dix l’école républicaine comme l’école des héritiers! Pour Bourdieu, la culture générale, le français, l’histoire-géographie, le latin, le grec n’étaient qu’un cache-sexe pour dissimuler et légitimer la reproduction et la domination de la bourgeoisie. Il fallait donc abaisser le niveau d’exigence culturel de l’école pour lutter contre les inégalités sociales, programme largement accompli depuis lors!”.

Si je remercie ce chroniqueur d’avoir enfin trouvé un responsable à la supposée faillite de notre système éducatif (depuis le temps qu’on le cherchait) et de nous rappeler, s’il en était besoin, que l’honnêteté intellectuelle relève pour certains du superflu, j’ai l’impression qu’il y a comme un très gros malentendu -ou plusieurs gros malentendus d’ailleurs, mais dans le cadre de ce blog consacré à la culture, restons sur le cas Pierre Bourdieu.

S’il est toujours extrêmement périlleux de vouloir réduire la pensée d’un grand intellectuel à quelques principes, permettez-moi de tenter de mettre en exergue, en les synthétisant, quelques points fondamentaux développés par Bourdieu concernant la culture. J’espère également montrer en creux et par la même occasion que, si la synthèse oblige à faire des raccourcis, elle ne produit pas nécessairement de contre-sens.

 

La sociologie est un sport de combat


Tout d’abord, Pierre Bourdieu (1930-2002) était sociologue et non pas homme politique: ses ouvrages relèvent donc bien davantage de l’analyse et de l’étude que des préconisations à l’emporte-pièce.
Si ses ouvrages ont beaucoup été discutés et critiqués (et le sont encore aujourd’hui), ils sont aussi considérés comme incontournables pour la sociologie.

Pierre Bourdieu s’est particulièrement employé à étudier l’éducation et la culture en se fondant sur la notion de bien symbolique: sur le modèle du capital économique, chaque individu posséderait également un capital social et culturel.
Dépassant les théories marxistes fondant la lutte des classes sur des critères économiques, Bourdieu s’est donc attaché à montrer que les inégalités sont aussi d’ordre culturel -ce qui nous paraît d’ailleurs aujourd’hui évident. Pour le dire de manière lapidaire, la pauvreté peut être économique mais aussi sociale ou intellectuelle.

Bourdieu définit des habitus, c’est-à-dire des modes de vie et de pensée, propre à chaque classe: chaque individu aurait ainsi des jugements esthétiques et des pratiques culturelles en fonction de sa position sociale et de son éducation.

Mettant de côté l’idée selon laquelle on ne discuterait pas des goûts et des couleurs et que le jugement esthétique de chacun serait entièrement personnel, Pierre Bourdieu pose le concept de la culture légitime: si les pratiques culturelles sont liées à l’éducation ou à l’extraction familiale et géographique, il apparaîtrait donc qu’une certaine forme de culture est légitimée par les classes dominantes.

Il y aurait donc d’un côté une culture qui s’imposerait comme supérieure, parce que pratiquée et validée par les classes dominantes et, par conséquent, les institutions, et de l’autre une culture considérée comme illégitime parce qu’appartenant aux groupes dominés.
Ce processus de légitimation culturelle est d’ailleurs confirmé par les pouvoirs publics qui financent souvent la culture légitime, même si certaines formes artistiques comme le hip hop ou la bande dessinée ont été progressivement reconnues.
Plus tard, Bernard Lahire ou Olivier Donnat postuleront cependant l’idée d’une légitimité culturelle à géométrie variable, montrant qu’un même individu peut avoir une pratique culturelle légitime dans un domaine et illégitime dans un autre -par exemple, regarder des captations d’opéra sur Arte et lire du Marc Lévy.
 
On le voit, Pierre Bourdieu entendait surtout démontrer l’importance de la reproduction sociale dans le domaine intellectuel et les processus de domination culturelle et n’a jamais, à moins que quelque chose m’échappe, préconisé d’annihiler l’histoire et la philosophie de l’enseignement ou de démonter l’Opéra de Paris.


Sur ce, bon jeudi!


Réduit en pièces

Le théâtre au service de l’opéra

Si nombre de compositeurs ont préféré s’inspirer de légendes ou composer sur des textes conçus de bout en bout par leurs librettistes, les pièces de théâtre ont souvent été réutilisées pour l’opéra.

Parce qu’elles apportent une intrigue ramassée déjà prévue pour la scène et une caractérisation des personnages bien établie, elles donnent une réelle articulation dramatique à la musique et rappellent la définition première de l’opéra: drame mis en musique.

Verdi est le maître du genre avec par exemple Otello, Rigoletto ou Ernani tirés de Shakespeare et Victor Hugo, mais Beaumarchais se retrouve ainsi chez Rossini (Le Barbier de Séville) ou Mozart (Le Mariage de Figaro), tandis que Prokofiev compose L’Amour des trois oranges sur une pièce de Gozzi et que Janacek adapte l’écrivain tchèque Capek pour L’Affaire Makropoulos.

Gardons le rythme!

Si le rythme des pièces de théâtre est essentiellement donné par la mise en scène, il en va bien autrement lorsqu’elles sont adaptées en opéra.

Comme le metteur en scène François Berreur l’avait déclaré la saison dernière sur le blog pour La Cantatrice chauve version opéra, c’est le compositeur qui dicte les silences d’un dialogue, la rapidité d’une entrée ou la durée d’une scène, d’autant que les pièces sont très souvent remaniées par les compositeurs et leurs librettistes dans une volonté de synthèse.

L’art d’adapter

Ainsi le texte et l’action sont-ils la plupart de temps plus ramassés dans l’opéra afin de laisser la place à la musique au point de poser la question de l’adaptation: peut-on comparer le livret d’un opéra adapté d’une pièce de théâtre à son original?

Parce que Verdi condense à l’extrême le Macbeth de Shakespeare pour son opéra du même nom, éliminant de nombreux personnages, ne conservant que les scènes essentielles et harcelant son librettiste Piave pour qu’il utilise le moins de mots possibles, la critique lui reproche de méconnaître  Shakespeare.

L’opéra au service du théâtre

Dans son essai sur Verdi, Claudio Casini définit La Traviata comme un «drame fondé sur la conversation»: car si le texte s’est le plus souvent plié à la musique, la forme de l’opéra a aussi évolué en fonction des pièces dont il s’inspirait.
Reprenant Büchner dans Wozzeck ou Wedekind dans Lulu, Berg s’éloigne ainsi du chant pour aller vers la déclamation: ses personnages semblent chanter et parler à la fois et l’opéra se rapproche étroitement du théâtre.

En adaptant La Cantatrice chauve, «anti-pièce» d’Eugène Ionesco, Jean-Philippe Calvin créait quant à lui un «anti-opéra» qui exacerbait la portée de la pièce et où des effets électroacoustiques venaient amplifier, découper et déformer les voix des chanteurs (c’était à l’Athénée en avril-mai dernier)

L’opéra peut en effet faire ressortir le sens d’une pièce ou en exalter l’essentiel: la musique du Don Giovanni de Mozart (dont il faut préciser qu’il n’est pas inspiré d’une pièce spécifique mais plutôt du mythe de Don Juan développé dans de nombreuses pièces, à commencer par celles de Tirso de Molina ou de Molière), en alternant passages comiques et moments tragiques, met en évidence le caractère ambivalent du personnage dont l’on ne sait pas toujours s’il vaut mieux en rire ou en pleurer.

Quant à Philippe Boesmans, il apporte une sensualité discrète à l’atmosphère de son Julie inspiré de Strindberg: pour découvrir cet opéra d’une heure, c’est à l’Athénée à partir de vendredi dans une mise en scène de Matthew Jocelyn et une direction musicale de Jean-Paul Dessy.


À vendredi pour la première, et bon mardi!




PS: vous séchez pour l’objet-mystère d’hier. Je vous donne un indice: cela porte le nom d’un petit animal.


PPS: Philip Glass a inventé l’opéra inspiré du cinéma de Cocteau avec La Belle et la Bête et Orphée: il sera bientôt à l’Athénée avec un opéra inspiré d’une nouvelle de Kafka, Dans la Colonie pénitentiaire, mais pour cela, il faudra attendre le mois d’avril prochain.


Vous allez en bouffer, de l’opéra

Au Temps des croisades, actuellement à l’Athénée dans une mise en scène de Philippe Nicolle et une direction musicale de Christophe Grapperon, est un opéra-bouffe.

 

L’opéra-bouffe

Même s’il est beaucoup question de nourriture dans Au Temps des croisades, l’opéra-bouffe n’est pas un endroit où l’on mange plus qu’ailleurs: il s’agit en fait d’une expression tirée de l’italien “opera-buffa” (“opéra bouffon”) et qui désigne un opéra humoristique, souvent satirique.
Citons, outre Au Temps des croisades de Claude Terrasse, La Vie parisienne et La Belle-Hélène d’Offenbach (et beaucoup d’œuvres d’Offenbach en général, même si Offenbach a également fait de l'opérette, oui je vous embrouille), ou encore Les Noces de Figaro de Mozart.

 

L’opéra-comique

L’opéra-comique n’a souvent quant à lui de comique que le nom et désigne des œuvres où alternent passages chantés et passages parlés.
Seule la langue française a adopté cette terminologie qui désigne surtout, au sens strict, des œuvres allant de la fin du 18e siècle au début du 19e.
Parmi les opéras-comiques pas forcément drôles, donc, on trouve Carmen de Bizet, Le Médecin malgré lui de Gounod (d’après la pièce de Molière) ou Manon de Massenet.

 

L’opéra-ballet

Dans la catégorie alternance, citons aussi l’opéra-ballet qui comprend des parties chantées et des parties dansées et concerne surtout les 17e et 18e siècles.
Exemples : L’Europe galante de Campra, Les Indes Galantes et Platée de Rameau.

 

L’opérette

On confond souvent, moi la première, opéra-bouffe et opérette. L’opérette est en effet une œuvre de théâtre musical où alternent chant, danse et dialogues parlés.
L’opérette n’est pas issue de l’opéra, c’est même le contraire: elle s’inscrit contre l’opéra. Il ne s’agit donc pas d’une comédie mise en musique mais plutôt d’une œuvre qui se moque de la musique: l’action est certes souvent comique (en tout cas gaie), mais la musique y est très légère là où l’opéra-bouffe est souvent du même niveau musical que l’opéra sérieux.
L'on fait toutefois souvent la distinction entre opéra-bouffe et opérette par l'époque de composition, l'usage le plus répandu étant de considérer que l'opéra-bouffe couvre le 18e siècle là où l'opérette date du 19e siècle: cette distinction ne permet pas toutefois de solder le cas Offenbach qui a désigné certaines de ses oeuvres comme des opérettes et d'autres comme des opéras-bouffe.
Côté opérette, citons Arsène Lupin banquier de Marcel Lattès déjà vu à l’Athénée monté par les Brigands, Ta Bouche de Maurice Yvain (déjà vu à l’Athénée etc.), La Chauve-Souris de Johann Strauss, Le Mariage aux lanternes d'Offenbach, La Belle de Cadix (a des yeux de velouuuuuuurs) de Francis Lopez...

 

L’opéra de chambre

Pour l’opéra de chambre, c’est plus simple: pour faire vite, disons qu’il s’agit d’un opéra à effectif réduit.
Par exemple, le Cosi fan tutte de Mozart a été interprété l’année dernière à l’Athénée dans une version de chambre, mais plusieurs opéras ont été écrits pour des orchestres dits de chambre, comme Le Tour d’écrou de Britten ou Le Prisonnier de Dallapiccola.
En avril prochain, vous pourrez découvrir à l’Athénée Dans la Colonie pénitentiaire de Philip Glass.



L’on pourrait également parler de comédie musicale, de théâtre musical, de films musicaux et autres récitals, mais je propose que l’on s’arrête pour aujourd’hui à tout ce qui commence par “opér” pour éviter l’indigestion (pas forcément vite arrivée avec l’opéra-bouffe, si vous avez bien suivi)

Que les spécialistes de la musique me pardonnent le caractère lapidaire de ces définitions destinées à indiquer des repères et à bientôt à l’Athénée pour Au Temps des croisades par les compagnies des Brigands et des 26000 Couverts!

Bon début de semaine - pour voir l'exposition du graphiste de l'Athénée, Malte Martin dont je vous parlais le 2 décembre dernier, vous avez jusqu'à mercredi!


Soutenez la création d’un spectacle!

Le spectacle Vénus se jouera à l’Athénée d’ici quelques mois et a besoin de vous!


Mécène : personne qui, par souci de favoriser le développement des lettres, des arts et des sciences, aide ceux qui les cultivent en leur procurant des moyens financiers ou des travaux, éventuellement en instituant et finançant des prix.


Hottentot : relatif à un peuple pasteur et nomade de l'Afrique du Sud-Ouest. L’origine du mot est assez discutée : si elle est hollandaise, il s’agirait d’un sobriquet donné par les colons et venant du mot “bègue” pour caractériser la langue parlée par ce peuple.


Stéatopyge :
caractérisé par un développement exagéré du tissu adipeux des fesses.
Femme aux fesses énormes.


Vénus : principe de l’amour.
Femme considérée comme le type de la beauté féminine à une époque et un endroit donnés.
Prostituée.


Macronymphie : chez la femme, élongation des petites lèvres.


Suzan-Lori Parks :
écrivaine américaine née en 1964, lauréate du prix Pulitzer en 2002 pour Topdog/Underdog joué à l’Athénée en 2007.
Depuis 2008, est auteure en résidence au Public Theater de New York.


Vénus : pièce écrite en 1996 par Suzan-Lori Parks et s’inspirant de l’histoire vraie de Saartjie Baartman dite “la vénus hottentote”.

Née en Afrique du Sud à la fin du 19e siècle
, la jeune femme présente deux particularités physiques: elle est stéatopyge et macronymphe. Emmenée à Londres vers 1810, elle y est exhibée comme une bête de foire. Elle subit ensuite le même sort à Paris où elle se retrouve également objet d’études au Muséum. Tombée gravement malade, elle décède en 1816 à l’âge estimé de vingt-six ans.

Après son décès, son corps est transmis au Muséum où il est entièrement moulé, disséqué et plongé dans du formol. Son moulage et son squelette seront exposés dans trois musées parisiens jusqu’en 1974. Après une bataille juridique de longue haleine, sa dépouille est enfin rendue à l’Afrique du Sud en 2002 où elle est inhumée.


La pièce Vénus sera jouée à l’Athénée en mars 2010 dans une mise en scène de Cristèle Alves Meira de la compagnie Arts-en-Sac, déjà créatrice des Nègres de Genet joué en 2007 à l’Athénée.

Pour l’accueil de Vénus à l’Athénée en mars prochain, l’Athénée et Arts-en-Sac lancent un projet inédit et vous associent à la création du spectacle: pour vous engager dans la production de Vénus et aider à diffuser l’histoire de cette femme symbole de l’aliénation et du trafic humain, devenez mécène du spectacle!

Tous les détails sont sur le site de l’Athénée: vous pouvez devenir mécène à partir de 15 euros (soit 5 euros après déduction de l’impôt sur le revenu). Les donateurs bénéficieront de nombreux avantages liés au spectacle en fonction du montant de leur don.

À bientôt parmi les amis de Vénus !

Bonne journée à tous.


“Je n’ai ni les moyens de crier plus fort, ni de rajouter du bruit au bruit.”

Vous connaissez déjà Malte Martin pour son travail de graphiste à l’Athénée: face à la surenchère des images et des couleurs, Malte Martin renoue avec ce qu’il appelle la “basse tension” en utilisant le texte ou le noir et blanc pour investir l’espace public autrement et sortir de la logique publicitaire.


Vous connaissez sans doute aussi Malte Martin pour son travail de graphiste au Théâtre 71 de Malakoff
, même si vous ne pensiez sans doute pas que l’auteur des affiches à lettrage était le même que celui des affiches fluos:

Pour mieux découvrir le travail de Malte et de ses collaborateurs, Adeline Goyet et Vassilis Kalokyris, et après la participation de leur atelier à la nuit blanche parisienne du 3 octobre dernier, rendez-vous à la galerie Anatome pour l’exposition “Malte Martin - Double vie”.

Vous pourrez y contempler le travail graphique réalisé pour l’Athénée et le Théâtre 71 de Malakoff mais également les installations de l’association Agrafmobile, fondée par Malte Martin dans le but de créer des événements artistiques dans les domaines de l’art visuel et du spectacle vivant.
L’exposition dure jusqu’au 23 décembre 2009, et c’est à la galerie Anatome, 38 rue Sedaine dans le 11e arrondissement de Paris (métros Bastille, Bréguet-Sabin ou Voltaire).


Bon mercredi à tous et à demain pour la première des Règles du savoir-vivre dans la société moderne !

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