"Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes"

Il y a quelques semaines, Audrey, une spectatrice de l'Athénée, adressait à ma collègue Églantine un extrait d'un roman de Henri Calet publié en 1951 —précisément l'année de la mort de Louis Jouvet, qui fut directeur de l'Athénée pendant presque vingt ans.

Au-delà de l'anecdote sur la date, c'est surtout parce que l'Athénée est cité dans ce passage qu'Audrey nous l'a envoyé. On apprend ainsi qu'on fumait à l'Athénée, et des cigarettes de bonne qualité :

(NB : c'est moi qui souligne dans le texte pour plus de lisibilité)


« Des cigares ? Mon père n’en a jamais fumé beaucoup, en dehors de ceux que nous passions pour lui en contrebande à Quévy. Il avait voulu le prendre de haut avec le gros monsieur des Champs-Elysées. On ne me croirait pas si je disais qu’il a toujours aimé les mégots. Il y a eu certainement une époque où, comme tout le monde, il a su apprécier le bon tabac frais. C’est progressivement qu’il s’est mis à raffoler des mégots. Il leur trouve une saveur délectable. Oh, il ne refuse pas une cigarette toute faite, mais il est évident qu’elle lui paraît un peu fade. C’est une déformation du goût, pas autre chose.
Actuellement, il a deux fournisseurs de mégots : le balayeur de la rue Serpollet et Louise, une amie de toujours.
Le balayeur n’est qu’un intermédiaire de bonne volonté entre mon père et le barman du Manitoba, un établissement chic de la rue. A jours fixes, le barman remet au balayeur un petit paquet joliment ficelé destiné à mon père, que d’ailleurs il ne connaît pas. A vrai dire, les mégots du Manitoba ne sont pas excellents :
– Trop d’anglaises et d’américaines, dit mon père.
Mais en les mélangeant avec ceux de l’Athénée, il parvient à en faire une mixture passable.
Les mégots de l’Athénée lui sont fournis de façon tout aussi régulière par Louise, qui est femme de ménage dans ce théâtre. Elle est, pour ainsi dire, à la source. Je suis persuadé que l’opération du triage procure déjà à mon père une vive satisfaction : bouts de cigare d’un côté, tabacs orientaux de l’autre… Les bouts de cigare, il les coupe très finement au moyen d’une lame de rasoir. Il en est arrivé à pouvoir différencier, presque à coup sûr, les mégots des soirs de générale de ceux des soirées ordinaires, à leur seule qualité. Lorsque le sac contient beaucoup de cigarettes à demi consumées seulement et marquées de rouge à lèvres, il dit à Louise :
– Tiens, vous avez eu une première cette semaine !
Il est rare qu’il se trompe dans ses déductions. »


Henri Calet, Les Grandes largeurs. Balades parisiennes, Paris, Gallimard « L’imaginaire », 1951, p. 43-44.



"Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes" est la dernière phrase écrite par Henri Calet dans Peau d'Ours, recueil de notes publié à titre posthume.

Je ne sais pas pourquoi, mais je l'imagine bien aussi dans la bouche de Jean Genet, dont deux textes sont actuellement représentés à l'Athénée : Divine et Les Bonnes se jouent jusqu'au 4 février.


Bizarre, bizarre...

«—Bizarre, bizarre…
— Qu'est-ce qu'il a ?
— Qui ?
— Votre couteau!
— Comment ?
— Vous regardez votre couteau et vous dites "bizarre, bizarre". Alors je croyais que ...
— Moi, j'ai dit "bizarre, bizarre", comme c'est étrange ! Pourquoi aurais-je dit "bizarre, bizarre" ?
— Je vous assure,  cher cousin, que vous avez dit "bizarre, bizarre".
— Moi, j'ai dit "bizarre"... Comme c'est bizarre. »
 

En 1937, dans Drôle de drame de Marcel Carné, Louis Jouvet et Michel Simon jouaient avec beaucoup de sérieux un dialogue absurde qui allait devenir culte.

 

La scène dure deux minutes.
Si vous ne voyez pas la vidéo sur YouTube, cliquez ici.

 

 

Louis Jouvet a été le directeur de l'Athénée de 1934 à sa mort en 1951.

C'est en son hommage qu'un lecteur du blog, Pierre, m'a envoyé une carte de voeux créée par ses soins et dont je vous fait profiter également pour vous souhaiter la bonne année :

 

Si vous ne voyez pas l'image, cliquez sur "charger/afficher les images" dans votre messagerie ou allez sur le blog en cliquant ici.


Encore mes meilleurs voeux pour 2012 et à demain !

 

 

Le sondage sur la définition de l'opéra-bouffe est toujours en ligne sur le blog. Pour vous aider, le petit article que j'avais écrit en 2009 sur le sujet se trouve ici

La Botte secrète se joue jusqu'à ce week-end!


Femmes et corsaires

Créateur des décors et costumes de beaucoup de spectacles mis en scène par Louis Jouvet (directeur de l'Athénée de 1934 à 1951), Christian Bérard a donné son nom à la petite salle de l'Athénée, où sera donné Le Shaga de Marguerite Duras à partir de vendredi.

Christian Bérard illustrait également certains des programmes vendus lors des spectacles donnés à l'Athénée.

Voici la couverture respective de deux programmes, celui de L'École des femmes de Molière (mise en scène de Louis Jouvet en 1936) et du Corsaire de Marcel Achard (1938). Les dessins sont de Christian Bérard.

 

 

 

 

Après sa semaine de vacances, le blog fait aussi relâche demain en l'honneur du 1er novembre.

Je vous dis donc à mercredi !


La liberté n'a pas toujours les mains propres

La bataille des Paravents, dernier acte

Je vous parlais la semaine dernière puis avant-hier du scandale provoqué par la représentation des Paravents de Jean Genet au Théâtre de l'Odéon en 1966.

Après avoir subi des attaques physiques de groupes d'extrême droite (billet de jeudi dernier), la pièce fut discutée jusque sur les bancs de l'Assemblée nationale où des députés proposèrent de supprimer ou réduire la subvention accordée à l'Odéon (billet d'avant-hier).


Voici quelques extraits de la réponse sans appel d'André Malraux, Ministre des Affaires Culturelles :

« La liberté, Mesdames, Messieurs, n'a pas toujours les mains propres ; mais quand elle n'a pas les mains propres, avant de la passer par la fenêtre, il faut y regarder à deux fois. […]
Si nous étions vraiment en face d'une pièce antifrançaise, un problème assez sérieux se poserait. Or, quiconque a lu cette pièce sait très bien qu'elle n'est pas antifrançaise. Elle est antihumaine. Elle est anti-tout. Genet n'est pas plus antifrançais que Goya anti-espagnol. […]
Par conséquent, le véritable problème qui se pose ici […] c'est celui, comme vous l'avez appelé de la "pourriture". […] Ce que vous appelez de la pourriture n'est pas un accident. C'est ce au nom de quoi on a toujours arrêté ceux qu'on arrêtait. Je ne prétends nullement —je n'ai d'ailleurs pas à le prétendre— que M. Genet soit Baudelaire. S'il était Baudelaire, on ne le saurait pas. […]
Ce qui est certain, c'est que l'argument invoqué : "cela blesse ma sensibilité, on doit donc l'interdire", est un argument déraisonnable. L'argument raisonnable est le suivant : "Cette pièce blesse votre sensibilité. N'allez pas acheter votre place au contrôle. On joue d'autres choses ailleurs […]." Si nous commençons à admettre le critère dont vous avez parlé, nous devons écarter la moitié de la peinture gothique française, car le grand retable de Grünewald a été peint pour les pestiférés. Nous devons aussi écarter la totalité de l'œuvre de Goya ce qui sans doute n'est pas rien. Et je reviens à Baudelaire que j'évoquais à l'instant…
Le théâtre existe pour que les gens y retrouvent leur propre grandeur. Mais le Théâtre de [l'Odéon] n'est pas un théâtre où l'on ne joue que Les Paravents. C'est un théâtre où l'on joue Les Paravents, mais entre Le Pain dur de Claudel et les classiques, en attendant Shakespeare.
Il ne s'agit plus du tout de savoir si on donne de l'argent pour jouer Les Paravents. Il s'agit de savoir si l'on doit ne jouer dans un théâtre de cette nature que des œuvres qui sont dans une certaine direction. […]
C'est pourquoi on ne peut s'engager dans une telle voie qu'avec une extrême prudence et je ne supprimerai pas pour rien la liberté des théâtres subventionnés. J'insiste sur les mots "pour rien", car si nous interdisons Les Paravents, ils seront rejoués demain, non pas trois fois mais cinq cents fois. Nous aurons à la rigueur prononcé un excellent discours et prouvé que nous étions capables de prendre une mesure d'interdiction, mais en fait nous n'aurons rien interdit du tout.
[…] En fait nous n'autorisons pas Les Paravents pour ce que vous leur reprochez et qui peut être légitime ; nous les autorisons malgré ce que vous leur reprochez, comme nous admirons Baudelaire pour la fin d'Une charogne et non pas pour la description du mort. »


Finalement, les deux amendements ne seront même pas soumis au vote : Christian Bonnet retirera l'amendement n°85 après la discussion, provoquant une interruption de séance destinée à permettre à la Commission des Finances de se réunir ; deux heures plus tard, celle-ci notifiera sa volonté de retirer également l'amendement n°48.



Pierre Bas (député Union pour la nouvelle République - Union démocratique du travail et membre de la Commission des Finances), le justifiera ainsi :

« Personne, à la Commission, n'a prétendu qu'il fallait interdire la pièce. […] La question qui se posait était : faut-il, sur des deniers publics, aider à cette représentation ??Cet après-midi, Monsieur Christian Bonnet a cité Goya. Il a eu tort. En effet […], la famille royale espagnole a payé pour se voir ridiculisée pour les siècles à venir. […]
Je crois […] que le vote de la Commission des finances a été émis parce qu'il existe dans ce pays des plaies qui saignent encore et que des événements graves, qui ont frappé certains d'entre nous […], ont laissé des traces.
Nous sommes sûrs, monsieur le Ministre, que vous avez compris ce qui s'est passé […]. Vous avez compris certainement les scrupules de ceux qui voulaient refuser les crédits au Théâtre de [l'Odéon], et la position de ceux qui voulaient les maintenir en se plaçant du point de vue […] de la liberté de création et de la crainte que l'on a, dès qu'on commence à censurer ou à interdire, de créer des précédents qui entraveraient pour l'avenir la liberté d'expression [en] France. »



Les Paravents de Jean Genet se seront donc joués comme prévu jusqu'au 6 novembre 1966 au Théâtre de l'Odéon dans la mise en scène de Roger Blin.

Du côté de l'Athénée en 2011, c'est Splendid's du même Genet qui se joue jusqu'à samedi. Bonne journée !

 

 

L'intégralité des débats de la séance du 27 octobre 1966 est disponible en téléchargement (fichier PDF) sur le site de l'Assemblée Nationale ici.

Merci à Juliette Caron du Théâtre de l'Odéon



Je ne trompe pas mon mari (normal, je ne suis pas mariée)

J'ai déjà eu l'occasion de vous parler des talents de chineur de l'équipe de l'Athénée en matière de vieux documents : ici par exemple, avec un programme datant de 1883, lorsque l'Athénée s'appelait Eden Théâtre.

Aujourd'hui, découvrez quelques pages d'un programme de la pièce Je ne trompe pas mon mari de Feydeau, donnée à l'Athénée aux alentours de 1915.

 

La couverture
(qui, remarquez-le, n'a pas grand-chose à voir avec la pièce concernée)

 

Présentation de l'Athénée à droite, publicité à gauche

 

Publicité à gauche, présentation de la pièce à droite, en anglais s'il vous plaît !

 

Toujours une publicité à gauche, distribution de la pièce à droite.

 

 

La publicité ci-dessus en plus gros plan.

 

 

 

Merci à Denis Léger, directeur technique de l'Athénée et grand brocanteur en chef.


PS : grâce à vous, Antoine, stagiaire à l'Athénée, a gagné 2500 vues supplémentaires depuis hier pour sa vidéo tournée dans le Théâtre! Merci pour lui.
Si vous n'avez pas lu le billet d'hier et que vous ne savez pas de quoi on parle, cliquez ici.


Vous êtes épatants

J'ai été impressionnée, hier : j'arrive avec mon histoire de théâtrophone en espérant vous faire la révélation bloguesque de l'année pour me rendre compte que non seulement je n'apprenais rien à certains, mais qu'en plus quelques-uns étaient déjà bien plus calés que moi sur la question.


Ainsi Martine m'apprend-elle sur la page Facebook du blog que le système du théâtre à entendre par la ligne téléphonique avait perduré dans les années 1970 pour faire écouter des contes aux enfants.

Sur le blog, Gisèle et Mister K m'apprennent que Marcel Proust était très friand du théâtrophone au point d'en parler abondamment dans ses écrits, et Dumolard que, je cite, "la première expérience de Théâtrophone eut lieu le 19 avril 1881 à l'Opéra pour une représentation de l'opéra Les Huguenots entre la scène et les 2° dessous pour quelques privilégiés, reliés par câbles téléphoniques."

Avec des commentaires pareils, j'ai forcément un peu l'impression d'enfoncer des portes ouvertes avec mon billet d'aujourd'hui, mais je continue mon œuvre en pensant à tout ceux qui, comme moi, ignoraient tout du théâtrophone jusqu'à récemment.

 

Le théâtrophone, qui permettait d'écouter des pièces de théâtre de chez soi via la ligne téléphonique à l'époque où la radio n'était pas arrivée dans les foyers, a été inventé par l'ingénieur Clément Ader à la fin du 19e siècle.

Notons que le créatif Clément Ader est aussi à l'origine d'une innovation dans la construction des vélos, de la conception d'une machine à poser des rails ("le rail sans fin"), de la fabrication d'un moteur à vapeur très léger ou d'une amélioration du téléphone inventé par Graham Bell, et qu'il est surtout considéré comme l'un des pionniers de l'aviation.
Si l'on n'a jamais pu déterminer avec certitude qu'il était le premier à avoir fait voler un objet plus lourd que l'air (une sorte de chauve-souris mécanique à vapeur baptisée Éole), il a été déterminant dans l'avancée de l'aéronautique, est surnommé le "père de l'aviation" et est l'auteur du mot "avion" formé à partir du mot latin "avis" qui signifie "oiseau".

Clément Ader présente son théâtrophone à l'Exposition Universelle de 1881 et rencontre immédiatement un franc succès parmi le public de l'Exposition malgré quelques esprits chagrins mal à l'aise avec l'idée de reproduction et de diffusion d'un spectacle sur d'autres supports —débats que nous verrons reproduire avec la captation filmée de spectacles un peu plus tard.
Le théâtrophone préfigure la stéréo (avec un écouteur faisant entendre les sons émis à gauche, l'autre les sons émis à droite) et perfectionne le téléphone de Graham Bell en permettant la communication d'un émetteur vers plusieurs destinataires à la fois.

Le système s'exporte au Portugal, en Belgique, en Suède, en Grande-Bretagne et en Hongrie : s'il reste la plupart du temps réservé aux habitants des capitales, il permet au Portugal et en Belgique de faire entendre les spectacles des capitales dans d'autres villes du pays, inaugurant ainsi la décentralisation dramatique avant l'heure…


Victor Hugo en parle dès le 11 novembre 1881 dans son journal, Choses vues, en ses termes : "C'est très curieux. On se met aux oreilles deux couvre-oreilles qui correspondent avec le mur, et l'on entend la représentation de l'Opéra, on change de couvre-oreilles et l'on entend le Théâtre-Français, Coquelin, etc. On change encore et l'on entend l'Opéra-Comique. Les enfants étaient charmés et moi aussi. Nous étions seuls avec Berthelot, le ministre, son fils et sa fille qui est fort jolie.".

La compagnie du théâtrophone fondée moins de dix ans plus tard installa des appareils dans des foyers de théâtre, des cafés ou des hôtels. Écouter dix minutes de spectacle coûtait cinquante centimes. S'il s'agissait d'un luxe, disposer d'un théâtrophone à domicile était possible, comme le montre Marcel Proust qui s'y abonne en 1911.

Il écrit ainsi en 1913 à Madame Strauss : "Vous êtes-vous abonnée au théâtrophone ? Ils ont maintenant les concerts Touche et je peux dans mon lit être visité par le ruisseau et les oiseaux de la Symphonie pastorale dont le pauvre Beethoven ne jouissait pas plus directement que moi puisqu'il était complètement sourd. Il se consolait en tâchant de reproduire le chant des oiseaux qu'il n'entendait plus. À la distance du génie à l'absence de talent, ce sont aussi des symphonies pastorales que je fais à ma manière en peignant ce que je ne peux plus voir !"


Je suis sûre que certains d'entre vous auront de nouvelles choses à nous apprendre sur le théâtrophone : par exemple, j'aimerais bien savoir pourquoi l'exploitation en a été arrêtée au début des années 1930 !

Je remercie ce site grâce auquel j'ai rédigé cet article. N'hésitez pas à vous y rendre pour avoir plus de détails sur le théâtrophone...

Bon mercredi à tous.


Lorsque l'Athénée vous passait des coups de fil

Florence travaille à la communication de l'Athénée. Je ne sais pas dans quel domaine son père travaille, mais il lui a déniché aux ventes aux enchères de Drouot un document qui fera plaisir aux amateurs d'histoire :

 

 

Il s'agit d'un prospectus qui devait être plié en trois à l'époque et qui a été mis à plat.

Comme l'image est petite, je vous recopie le principal du texte en le remettant dans l'ordre :

"Les principaux théâtres de Paris reliés à votre appartement par le fil de votre téléphone par…  LE THÉÂTROPHONE".

"Puisque vous aimez le théâtre, vous pouvez entendre : l'Opéra, la Comédie Française, l'Opéra-Comique, le Trianon-Lyrique, la Gaîté-Lyrique, Les Variétés, le Théâtre des Champs-Élysées, la Comédie des Champs-Élysées, le Studio des Champs-Élysées, les Bouffes Parisiens, la Michodière, l'Athénée, les Concerts Radio-Paris, orchestre-dancing du Café de Paris, etc…
et les sermons de Notre-Dame (pendant le Carême)"

Le texte du milieu (image du haut) propose aux personnes intéressées d'assister à une démonstration dans les salons de l'entreprise ou à domicile et développe ses arguments de vente :

"Vous pourrez ainsi vous convaincre que ses auditions sont
PARFAITES
: car les voix et les sons s'entendent avec une fidélité que vous ne pouvez soupçonner et qui n'ont rien de comparable avec les autres auditions
AGRÉABLES : ses programmes, parmi lesquels vous choisirez à votre gré, sont particulièrement attrayants. Sans être encombrés par aucun appareil délicat ou difficile à entretenir et à régler, tous les auditeurs réunis dans un salon peuvent ensemble jouir de la même audition.
PRATIQUES : parce que vous conserverez la libre disposition de votre ligne téléphonique pendant les auditions"

Nous trouvons ensuite le prix des abonnements, qui dépend du matériel loué (celui-ci reste à disposition de la société qui l'entretient) : on peut ainsi choisir un haut-parleur uniquement, ou lui adjoindre des écouteurs et des casques. L'abonnement est annuel.


J'ai d'abord cru à un canular (surtout à cause des sermons de Notre-Dame seulement pendant le Carême), mais il semblerait que le théâtrophone ait bien été en service à Paris de la fin du 19e siècle aux années 1930, constituant ainsi un beau précurseur des émissions dramatiques diffusées à la radio. Je vous en dirai plus sur cette invention demain.


À l'Athénée, c'est relâche! Les spectacles reprendront ensuite fin avril avec l'opéra Ali Baba ou les quarante voleurs de Cherubini.

Bonne journée !


"Je restai des mois sans revoir Jouvet"

Je vous ai déjà parlé de Pierre-Aimé Touchard, l'ancien administrateur de la Comédie-Française qui a raconté son expérience dans un livre *.

Après ses anecdotes sur Paul Claudel (ici et ), voici un passage où il évoque Louis Jouvet, homme de théâtre qui fut aussi directeur de l'Athénée jusqu'en 1951.

Pierre-Aimé Touchard rapporte une conversation assez vive qu'il a eue avec Louis Jouvet pour défendre l'un de ses collaborateurs, et où une proche de Jouvet avait manqué se trouver mal tant elle ne supportait pas que ce dernier fût attaqué. Touchard conclut ainsi :


« Cette scène me laissa un souvenir si cruel que je restai des mois sans revoir Jouvet. Si je la raconte, bien que j'en ressente encore l'humiliation, c'est qu'à mon sens la grandeur de Jouvet y éclatait —je parle bien de la grandeur de l'homme, celle de l'artiste n'ayant jamais été remise en question.
C'est que, malgré son cynisme verbal, son plaisir à torturer les faibles, sa tendance à démolir les enthousiasmes, cet homme était un croyant et il savait communiquer sa foi. Personne n'a sans doute fait souffrir plus que lui ses collaborateurs, mais personne n'a suscité des dévouements, je dirai presque une dévotion, comparables à ceux dont je venais d'avoir une des multiples preuves.
Et personne n'était sans doute plus que lui offert à la souffrance, au doute de soi. Ses victoires étaient une permanente victoire sur lui-même. Lui, qui rassemblait en gerbes les hommages les plus passionnés et les plus flatteurs, il avait sans cesse besoin de se persuader qu'il les méritait. Je me suis parfois demandé s'il ne se montrait pas tant de cruauté envers les autres pour se convaincre que même ainsi il pouvait être aimé.
Dans ma réaction à son attaque perfide contre Pierre Dux**, il y avait certainement la volonté de me refuser à jouer ce jeu masochiste qu'il imposait à ses amis : mais sans doute y avait-il aussi, et plus profondément, le regret un peu jaloux de n'être point parmi ceux-là. Car on ne pouvait pas "être du théâtre" et ne point sentir peser sur soi l'autorité magistrale de cet homme, et ne point désirer, quel qu'en fût le prix, bénéficier de l'amitié de Jouvet. »

Vous entendrez encore reparler de Pierre-Aimé Touchard sur ce blog.

Une visite inopportune de Copi mise en scène par Philippe Calvario et avec, entre autres, Michel Fau et Marianne James, commence ce jeudi à l'Athénée !

Bonne journée.



* Pierre-Aimé Touchard, Six années de Comédie Française. Mémoires d'un administrateur, Éditions du Seuil, Paris, 1953.
** Comédien et metteur en scène, pensionnaire puis sociétaire à la Comédie-Française.


Une lettre de Paul Claudel

Comme je vous le disais lundi, je suis en train de lire le témoignage* d'un ancien Administrateur de la Comédie Française, Pierre-Aimé Touchard.

Je vous ai déjà livré la retranscription d'un bout de conversation tenue lors d'un déjeuner entre Claudel, sa femme et la comédienne Marie Bell.
Voici aujourd'hui le passage où Pierre-Aimé Touchard évoque la lettre que lui a envoyée Claudel après la générale du Soulier de Satin à la salle Richelieu:

 


« La représentation se passa dans les meilleures conditions. Le lendemain, je reçus de Claudel l'émouvante lettre que voici, et qui montre à quel point le poète était demeuré sensible aux moindres trahisons de son texte :

Le 14 avril 49
Mon cher administrateur,
Vous devez être satisfait du beau succès de la soirée d'hier. C'est à toute cette admirable troupe du Théâtre Français, que vous avez reprise en main avec patience et art, "comme un pêcheur longanime", qu'en revient tout l'honneur. C'est elle, animé par un esprit d'enthousiasme touchant, qui a donné toute entière, avec quelle foi, quel talent, et, si je parle d'artistes consacrés comme les protagonistes, je dirai quel génie ! Je vous prie de les remercier tous. Dites-leur que le vieux poète, en votre personne, les serre tous dans ses bras.
Un détail, mais qui m'a bouleversé :
Un seul grain, dit don Camille, et tout le lien de la prière est rompu (1)
m'a empêché d'aller vous trouver hier à la représentation.
Pardonnez-moi. Je n'étais plus en possession de moi-même, et c'est à peine si j'ai entendu la fin du drame.
Croyez-moi, de tout cœur, votre bien affectionné et reconnaissant.
Paul Claudel


(1) Note de Pierre-Aimé Touchard : le texte de cette phrase avait en effet été dénaturé à la représentation. »

Nous reparlons de Pierre-Aimé Touchard sur ce blog, car il évoque également Louis Jouvet, ancien directeur de l'Athénée, et son décorateur Christian Bérard.

Concernant Claudel, son Échange se joue à l'Athénée dans la mise en scène de Bernard Lévy jusqu'à la fin de la semaine prochaine.


* Pierre-Aimé Touchard, Six années de Comédie Française. Mémoires d'un administrateur, Éditions du Seuil, Paris, 1953.


"Dis-le, à l'administrateur, que tu trouves que je suis une sainte!"

Je suis en train de lire un livre* écrit par un ancien Administrateur de la Comédie Française, Pierre-Aimé Touchard, et dont l'objet est précisément de relater ses six années passées à la tête de la Maison de Molière.

Il se trouve qu'en 1949, la Comédie Française reprenait Le Soulier de Satin de Paul Claudel, dont la pièce L'Échange se joue actuellement à l'Athénée.

Pierre-Aimé Touchard raconte le déjeuner où il prit part avec Claudel, sa femme et Marie Bell, qui interprétait le rôle de Dona Prouhèze. Claudel avait alors quatre-vingt-un ans.


«Il y était naturellement question du Soulier de Satin, et Marie Bell venait de raconter avec quel enthousiasme le vieux poète avait salué sa création de Dona Prouhèze :
— Figurez-vous qu'il me disait que j'étais une sainte.
— Qu'est-ce que tu dis?, demanda Claudel que sa surdité empêchait d'entendre.
— Dis-le, à l'administrateur, que tu trouves que je suis une sainte, hurla Marie.
— Mais bien sûr, tu es une sainte! confirma Claudel.
— Tout de même, tu charries! répondit modestement l'actrice.
— Qu'est-ce que tu dis? redemanda Claudel, qui n'entendait toujours pas.
Alors, Madame Claudel, se penchant discrètement vers son mari, traduisit avec calme :
— Mademoiselle Marie dit que vous exagérez. »

Plus loin, Pierre-Aimé Touchard recopie la lettre que Claudel lui a envoyée après la reprise  triomphale du Soulier de Satin. Je vous la livrerai dans les jours qui viennent.

L'Échange de Claudel mis en scène par Bernard Lévy se joue jusqu'au 19 mars ! Bon début de semaine.


* Pierre-Aimé Touchard, Six années de Comédie Française. Mémoires d'un administrateur, Éditions du Seuil, Paris, 1953.
Merci à la personne qui me l'a prêté.

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