
"Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes"
Il y a quelques semaines, Audrey, une spectatrice de l'Athénée, adressait à ma collègue Églantine un extrait d'un roman de Henri Calet publié en 1951 —précisément l'année de la mort de Louis Jouvet, qui fut directeur de l'Athénée pendant presque vingt ans.
Au-delà de l'anecdote sur la date, c'est surtout parce que l'Athénée est cité dans ce passage qu'Audrey nous l'a envoyé. On apprend ainsi qu'on fumait à l'Athénée, et des cigarettes de bonne qualité :
(NB : c'est moi qui souligne dans le texte pour plus de lisibilité)
« Des cigares ? Mon père n’en a jamais fumé beaucoup, en dehors de ceux que nous passions pour lui en contrebande à Quévy. Il avait voulu le prendre de haut avec le gros monsieur des Champs-Elysées. On ne me croirait pas si je disais qu’il a toujours aimé les mégots. Il y a eu certainement une époque où, comme tout le monde, il a su apprécier le bon tabac frais. C’est progressivement qu’il s’est mis à raffoler des mégots. Il leur trouve une saveur délectable. Oh, il ne refuse pas une cigarette toute faite, mais il est évident qu’elle lui paraît un peu fade. C’est une déformation du goût, pas autre chose.
Actuellement, il a deux fournisseurs de mégots : le balayeur de la rue Serpollet et Louise, une amie de toujours.
Le balayeur n’est qu’un intermédiaire de bonne volonté entre mon père et le barman du Manitoba, un établissement chic de la rue. A jours fixes, le barman remet au balayeur un petit paquet joliment ficelé destiné à mon père, que d’ailleurs il ne connaît pas. A vrai dire, les mégots du Manitoba ne sont pas excellents :
– Trop d’anglaises et d’américaines, dit mon père.
Mais en les mélangeant avec ceux de l’Athénée, il parvient à en faire une mixture passable.
Les mégots de l’Athénée lui sont fournis de façon tout aussi régulière par Louise, qui est femme de ménage dans ce théâtre. Elle est, pour ainsi dire, à la source. Je suis persuadé que l’opération du triage procure déjà à mon père une vive satisfaction : bouts de cigare d’un côté, tabacs orientaux de l’autre… Les bouts de cigare, il les coupe très finement au moyen d’une lame de rasoir. Il en est arrivé à pouvoir différencier, presque à coup sûr, les mégots des soirs de générale de ceux des soirées ordinaires, à leur seule qualité. Lorsque le sac contient beaucoup de cigarettes à demi consumées seulement et marquées de rouge à lèvres, il dit à Louise :
– Tiens, vous avez eu une première cette semaine !
Il est rare qu’il se trompe dans ses déductions. »
Henri Calet, Les Grandes largeurs. Balades parisiennes, Paris, Gallimard « L’imaginaire », 1951, p. 43-44.
"Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes" est la dernière phrase écrite par Henri Calet dans Peau d'Ours, recueil de notes publié à titre posthume.
Je ne sais pas pourquoi, mais je l'imagine bien aussi dans la bouche de Jean Genet, dont deux textes sont actuellement représentés à l'Athénée : Divine et Les Bonnes se jouent jusqu'au 4 février.

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