Ubu n'est pourtant pas une lumière

À l'Athénée, le principe du théâtre dans le théâtre est à l'œuvre dans Ubu enchaînéUbu et son épouse sont enfermés dans un castelet : il y a quand même moins d'ampoules sur scène que dans le lustre de la grande salle


Lumieres Ubu enchaine Jarry

 

Pour voir Ubu enchaîné, vous avez jusqu'à samedi. La pièce est mise en scène par Dan Jemmett qui avait monté La grande magie à la Comédie Française et La Comédie des erreurs aux Bouffes du Nord, et est interprétée par Eric Cantona, Valérie Crouzet et Giovanni Calo'.
Hier, je publiais un entretien avec Dan Jemmett. Demain, interview des trois acteurs !


C'est cruel

 Poète, acteur et théoricien du théâtre du 20e siècle, Antonin Artaud a écrit un essai intitulé Le Théâtre et son double où il développe sa conception d’un théâtre faisant table rase d’une tradition occidentale fondée sur l’illusion, le texte, la raison, la psychologie et le divertissement.

Souhaitant toucher à la fois le sensible et l’intellect, il promeut un théâtre de la cruauté dont ni les artistes ni les spectateurs ne ressortiraient indemnes, touchés par une explosion de la raison et de l’émotion.
Ainsi destiné à provoquer une crise violente chez celui qui le regarde ou le pratique, le théâtre a pour but de libérer l’humain de ses conflits intérieurs (nous ne sommes pas loin de la catharsis, ou purgation des passions, développée par Aristote).

Pour Artaud, le théâtre n’est pas qu’une émanation de la littérature mais bien un art à la fois sacré et politique : appartenant au mouvement surréaliste, Artaud est aux antipodes du théâtre naturaliste promu par André Antoine ou Stanislavski et souhaite créer un théâtre très codé où les acteurs joueraient de façon emphatique et délibérément anti-naturelle.

 

En 1926, Artaud fonde son propre théâtre : il l’appelle le théâtre Alfred-Jarry : preuve, s’il en était besoin, de la proximité entre les deux artistes. Et Dan Jemmett, le metteur en scène d’Ubu enchaîné d’Alfred Jarry qui se joue à l’Athénée, m’expliquait justement hier qu’il s’était aussi inspiré d’Antonin Artaud pour ce travail.

 

Lié à Alfred Jarry, Antonin Artaud se réfère également à Gordon Craig, homme de théâtre britannique du 20e siècle que Dan Jemmett a aussi cité dans ses sources d’inspirations pour Ubu enchaîné.

Estimant que l’acteur dépend trop de ses propres émotions, lesquelles risquent ainsi de contaminer la représentation théâtrale, Craig a en effet développé, entre autres, l’idée d’un acteur surmarionnette –c’est-à-dire que l’acteur doit jouer comme une marionnette, certes très améliorée !

Il en appelle également à un théâtre fondé sur le geste, loin du paradigme occidental qui place le texte avant toute chose.

 


Un extrait du « Théâtre de la cruauté » paru dans Le Théâtre et son double d’Antonin Artaud (1932)
« On ne peut continuer à prostituer l’idée de théâtre qui ne vaut que par une liaison magique, atroce, avec la réalité et avec le danger. […]
Il importe avant tout de rompre l’assujettissement du théâtre au texte, et de retrouver la notion d’une sorte de langage unique à mi-chemin entre le geste et la pensée. […]
Il s’agit donc, pour le théâtre, de créer une métaphysique de la parole, du geste, de l’expression, en vue de l’arracher à son piétinement psychologique et humain. Mais tout ceci ne peut servir s’il n’y a derrière un tel effort, une sorte de tentation métaphysique réelle, un appel à certaines idées inhabituelles, dont le destin est justement de ne pouvoir être limitées, ni même formellement dessinées. […]
Ce qui importe, c’est que, par des moyens sûrs, la sensibilité soit mise en état de perception plus approfondie et plus fine, et c’est là l’objet de la magie et des rites, dont le théâtre n’est qu’un reflet. »

 

Un extrait de « Premier dialogue entre le régisseur et l’amateur de théâtre » paru dans De l’art du théâtre de Gordon Craig (1905)
« L’art du théâtre n’est ni le jeu des acteurs, ni la pièce, ni la mise en scène, ni la danse ; il est formé des éléments qui les composent : du geste qui est l’âme du jeu ; des mots qui sont le corps de la pièce ; des lignes et des couleurs qui sont l’existence même du décor ; du rythme qui est l’essence de la danse. […] Toutefois le geste est peut-être le plus important : il est à l’Art du théâtre ce que le dessin est à la peinture, la mélodie à la musique. […] »

 

Pour voir combien Craig et Artaud ont pu influencer Alfred Jarry puis Dan Jemmett, rendez-vous à l’Athénée jusqu’à la fin de cette semaine ! 


Tête d'œuf

Comme je vous l'expliquais il y a quelques jours, l'acteur Giovanni Calo' joue tous les personnages d'Ubu enchaîné, hormis père Ubu qui est interprété par Éric Cantona et mère Ubu par Valérie Crouzet.

Si, au moment où père Ubu et mère Ubu passent en jugement, Giovanni Calo' joue directement les membres du tribunal, tous les autres personnages sont incarnés par des objets auxquels Giovanni Calo' prête sa voix.

Vous verrez ainsi sur scène :

Athénée - Ubu enchaîné

Eleuthère, la jeune femme chez qui père et mère Ubu s'installent pour se mettre de force à son service.

 

Ubu enchaîné

Pissembock, son oncle momentanément décédé

 

 

Ubu enchaîné

Pissedoux, prétendant d'Eleuthère, et le caporal

 

 

Ubu enchaîné

Les trois hommes libres

 

Ubu enchaîné

Soliman, sultan des Turcs, accompagné de son petit Vizir





Pour voir des tranches de pain désobéir à une tête d'œuf, vous avez jusqu'à la fin de la semaine prochaine.
(et pour un résumé de la pièce, c'est )


Le blog prend un long week-end de Pâques et sera de retour mardi !


L'Ymagier

Alfred Jarry, l'auteur d'Ubu Roi et Ubu enchaîné actuellement à l'Athénée, pratiquait également le dessin et la lithographie.
Voici un aperçu de ses œuvres graphiques :

Portrait Ubu par Alfred Jarry

Un portrait de Monsieur Ubu

 

Portrait d'Ubu par Jarry

Un autre portrait de Monsieur Ubu

 

 

Chanson du décervelage Alfred Jarry

Une lithographie pour la couverture de "La Chanson du décervelage" parue dans Le Répertoire des Pantins aux éditions Mercure de France


Le texte de la chanson du décervelage apparaît dans l'acte V d'Ubu Roi et a été mise en musique par Claude Terrasse, entre autres compositeur de l'opérette La Botte Secrète que vous avez pu voir à l'Athénée il y a quelques mois : il faut en effet rappeler qu'à sa création, Ubu Roi était un spectacle musical.
J'avais fait un article sur la collaboration entre Terrasse et Jarry ici.

 

 

Lithographie Ubu Roi

Une lithographie pour la couverture d'Ubu Roi paru dans Le Répertoire des Pantins aux éditions Mercure de France

 

Affiche Ubu Roi par Jarry

Une affiche pour les représentations d'Ubu Roi en 1896

 

Ymagier par Jarry

Une lithographie parue dans L'Ymagier, revue d'art dont Alfred Jarry a codirigé les premiers numéros

 



Pour entendre les écrits d'Alfred Jarry, rendez-vous à l'Athénée jusqu'à la fin de la semaine prochaine pour Ubu enchaîné mis en scène par Dan Jemmett avec Éric Cantona, Valérie Crouzet et Giovanni Calo'.



Merci au site de la Société des Amis d'Alfred Jarry.

 

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À ceux qui ne comprennent rien à Ubu

Alfred Jarry a une quinzaine d'années lorsqu'il écrit Ubu Roi, dont le personnage principal, lâche, traître, égoïste et ridicule, est inspiré de son professeur de physique, Monsieur Hébert.

L'histoire est celle d'Ubu qui, aidé par sa femme, assassine le roi de Pologne afin de prendre le pouvoir, pour ensuite massacrer ceux qui l'ont aidé dans son coup d'État, suivis des nobles, des magistrats, des financiers, des paysans refusant les impôts, etc.
Après avoir lamentablement perdu une guerre contre la Russie, menacés par le fils du roi de Pologne assassiné au début, Ubu et sa femme fuient en France où Ubu espère se faire nommer "maître des phynances".

Parce qu'elle dynamitait les conventions théâtrales, la pièce a fait scandale à sa création, ce qui ne l'a pas empêchée de rejoindre le répertoire de la Comédie-Française et d'être l'une des pièces francophones les plus jouées aujourd'hui dans le monde.


Quelques années plus tard, Alfred Jarry écrit Ubu enchaîné, conçu comme la suite directe d'Ubu Roi ou plus exactement, sa contrepartie1.

Dès le début, père Ubu refuse de prononcer le "merdre" qui ouvrait Ubu Roi, et explique rapidement qu'il renonce à se faire nommer maître des phynances pour plutôt se faire esclave.
C'est ainsi que mère Ubu et père Ubu s'imposent au service d'Éleuthère et de son oncle Pissembock, terrorisés d'être forcés d'héberger de si monstrueux serviteurs.
Arrêtés par Pissendoux, le prétendant d'Éleuthère, les Ubu se retrouvent en prison puis au tribunal où Ubu se vante de ses crimes. Verdict : père et mère Ubu sont envoyés aux galères.
Suit une brève scène ou le sultan ottoman se réjouit de voir arriver un si bon rameur pour ses bateaux.
Les autres forçats acclament père Ubu et se retrouvent à défendre leur condition d'esclaves, tandis que les hommes libres désobéissent aux ordres du caporal.
Foisonnante et biscornue, la pièce se termine sur les galères où tous les personnages de la pièce se retrouvent en train de ramer sauf, bien sûr, père Ubu et mère Ubu qui les regardent faire.


Dans la version mise en scène par Dan Jemmett, Père Ubu est interprété par Éric Cantona, Mère Ubu par Valérie Crouzet et tous les autres personnages par Giovanni Calo', aidé d'une théière, d'un lys, de tranches de pain, d'assiettes, d'œufs, etc.

C'est à voir à l'Athénée jusqu'à la fin de la semaine prochaine !




PS : moi non plus je ne comprends rien à Ubu.


1 c'est Jarry qui emploie lui-même ce mot dans un article paru dans La Revue blanche en janvier 1901.

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