J'ai l'impression d'avoir vécu mille fois

Dans Ubu enchaîné, Eric Cantona interprète père Ubu, Valérie Crouzet mère Ubu, et Giovanni Calo' "le conteur" qui joue tous les autres personnages à l'aide d'objets divers.
Oncle Pissembock devient ainsi une théière qui parle, et les hommes libres des tranches de pain récalcitrantes (j'en avais parlé ici).

J'ai interviewé les trois comédiens avant une représentation.

 

Éric Cantona, interprète d'Ubu

 

«— Éric, Ubu est désigné comme enchaîné, mais il n'a jamais été aussi déchaîné...

— C'est dans le texte de Jarry, qui présente beaucoup de paradoxes : déjà, Ubu enchaîné est le renversement de la première pièce, Ubu Roi. Ensuite, on y apprend entre autres que la liberté, c'est l'esclavage —en fait, la liberté, pour Ubu, c'est surtout d'être en sécurité derrière des grilles...

C'est d'ailleurs sans doute lui-même qui s'est créé sa propre prison : il est tellement avide de pouvoir qu'il essaie d'en avoir en se disant que c'est lui qui a créé son univers, à savoir sa prison —c'est aussi très lâche, au passage. C'est ce paradoxe d'Ubu qui est à la fois désireux d'être un homme libre et de posséder le pouvoir que l'on essaie de jouer.

 

Vous et Valérie Crouzet jouez dans un castelet pendant une partie de la pièce ; les rideaux qui entourent ce castelet et vous font apparaître ou disparaître sont manipulés par Giovanni Calo'. Pour ma part j'ai eu l'impression que toute la pièce se déroulait en fait dans la tête du personnage de Giovanni Calo', comme si le spectacle donnait à voir son petit théâtre intérieur, ou révélait son inconscient, si l'on préfère…

— C'est vrai que pour le metteur en scène Dan Jemmett, Giovanni Calo' est un conteur, mais pour moi c'est plutôt l'incarnation d'Alfred Jarry : et en ce sens, nous sommes donc évidemment les personnages sortis de son imaginaire —des personnages avec qui il vit d'ailleurs tout le temps de l'écriture et de la création, voire toute sa vie. Le spectacle permettrait ainsi de voir la construction de l'écriture…

On s'est tous inventés des histoires, on a tous fait vivre des objets quand on était enfant, parce qu'on a besoin de visualiser des choses et de créer des personnages avec ce qui nous entoure : j'ai l'impression d'avoir vécu mille fois ce personnage dans cette pièce. Après, le contenu, c'est différent bien sûr, mais ce monde imaginaire avec ces personnages imaginaires (ou pas), j'ai l'impression de l'avoir déjà vécu.»

 

 

Valérie Crouzet, interprète de Mère Ubu

 

«— Mère Ubu est-elle l'incarnation de la bêtise ?

(avec la voix de Mère Ubu) Ça va pas ou quoi ? Non, je ne suis pas bête !!! (rires)

Plus sérieusement, en tant que comédienne, il m'est impossible de penser que mon personnage est bête : je ne pourrais pas bien le jouer… Donc à mon avis, mère Ubu n'est pas bête : disons qu'elle est entière. Elle est énorme, si tu préfères ! Elle se laisse avoir par son mari, mais elle le manipule aussi.

Dans l'histoire d'Ubu enchaîné, elle ne veut pas être reine car elle a un désir de puissance : sauf que petit à petit, elle comprend que les choses peuvent tourner autrement et essaie d'en profiter… Son but est avant tout de garder le pouvoir, et accessoirement de décerveler, éviscérer, etc. C'est quand même une drôle d'idée !...

Père et Mère Ubu incarnent le côté sombre de chacun de nous, y compris du conteur joué par Giovanni Calo' —qui représente d'ailleurs, pour moi, le spectateur hanté par ses pensées. J'ai ainsi l'impression de jouer le monstre qu'on a tous en nous, ce qui est jouissif car cela me permet d'explorer des jeux différents, ou en tout cas que l'on ne pourrait pas mettre en œuvre sur d'autres personnages.

C'est aussi l'enfermement dans un castelet qui rend possible cette manière de jouer : je ne pense pas que nous pourrions jouer ainsi sur une grande scène… Quelque part, être contenus dans un si petit espace rend cette énergie possible et, paradoxalement, plus forte.»

 

 

Giovanni Calo', "le conteur" qui interprète la plupart des personnages de la pièce à l'aide d'objets.

«— Giovanni, comment rend-on un objet expressif ?

— Il y a plusieurs façons de traiter les marionnettes : dans ce cas-là, je mets l'attention sur l'objet et le fais parler sans trop jouer, sans trop d'émotion ; c'est assez distant, comme chez Brecht1

En disant le texte, je m'adresse à eux et les indique sans les faire trop bouger : par exemple, je n'agite pas le couvercle pour faire parler la théière. L'objet n'est pas articulé comme une marionnette, il n'a que peu de possibilités de mouvement : c'est précisément en essayant de le faire bouger que l'on pointe sa limite. D'ailleurs, déplacer un simple verre peut prendre des heures en répétition : il faut trouver comment le faire pour que cela signifie quelque chose.

Cela me paraît mieux de rester dans l'ambiguïté entre le personnage et l'objet. En fait, je raconte l'objet autant que le personnage qu'il représente.. Ainsi, quand j'en casse un, je casse l'objet et peut-être le personnage, ou je casse le personnage et peut-être l'objet.

 

— Et père Ubu et mère Ubu qui apparaissent au gré d'un rideau que tu ouvres et fermes, ne sont-ils pas eux aussi des marionnettes (très améliorées !) ? C'est comme s'ils faisaient partie du petit théâtre que tu joues au même titre que la théière ou le lys et que tout ce qui se déroule sur scène sortait de ton imagination….

— Il y a aussi de cela, oui, sans doute. Peut-être que le couple Ubu est dans la tête du conteur qui les montre presque contre son gré : il veut montrer ses monstres, ses secrets, ses squelettes dans le placard, mais ils sortent sans qu'il puisse les contrôler… Est-il lui-même un de ces monstres ?

Ce personnage que l'on a appelé "conteur" peut aussi représenter l'écrivain ou le metteur en scène… En tout cas, c'est un personnage qui à la fois veut et ne veut pas montrer ses secrets : l'on assiste ainsi à une sorte de psychanalyse faite de façon théâtrale mais pas psychologique, car il n'y a pas de catharsis2 : ce sont peut-être plus les monstres qui se libèrent que mon personnage ! En tout cas, ce n'est pas une tragédie : c'est un rituel tragique. »

 

Pour voir Ubu enchaîné mis en scène par Dan Jemmett, vous avez encore ce soir et demain!

Le blog de l'Athénée prend des vacances et sera de retour le 23 avril.

 

1 Bertolt Brecht, écrivain et metteur en scène allemand du vingtième siècle qui a forgé le concept de "distanciation" où il s'agit de souligner l'artifice d'une représentation de théâtre, entre autres en demandant aux comédiens de ne pas totalement incarner leur personnage, de le mettre à distance.

2 Concept développé par Aristote et qui désigne la purgation des passions par le moyen de la représentation théâtrale.



Ubu n'est pourtant pas une lumière

À l'Athénée, le principe du théâtre dans le théâtre est à l'œuvre dans Ubu enchaînéUbu et son épouse sont enfermés dans un castelet : il y a quand même moins d'ampoules sur scène que dans le lustre de la grande salle


Lumieres Ubu enchaine Jarry

 

Pour voir Ubu enchaîné, vous avez jusqu'à samedi. La pièce est mise en scène par Dan Jemmett qui avait monté La grande magie à la Comédie Française et La Comédie des erreurs aux Bouffes du Nord, et est interprétée par Eric Cantona, Valérie Crouzet et Giovanni Calo'.
Hier, je publiais un entretien avec Dan Jemmett. Demain, interview des trois acteurs !


Quel guignol !

Dan Jemmett est le metteur en scène d'Ubu enchaîné d'Alfred Jarry actuellement à l'Athénée : on a pu voir dernièrement son travail à la Comédie-Française où il avait monté La grande magie de Filippo, ou encore au théâtre des Bouffes du Nord où il présentait La Comédie des erreurs de Shakespeare.
Interview de lundi de Pâques :


"— Alfred Jarry a beaucoup travaillé sur les marionnettes. Souhaitais-tu, dans ta mise en scène d’Ubu enchaîné, retrouver cet esprit de théâtre de marionnettes, voire de guignol ?

— Je ne souhaitais pas créer un théâtre de marionnettes, mais c’est vrai que je me suis inspiré de la marionnette à gaine et du théâtre d’objets. Tous deux sont assez bruts et pauvres : il n’y a que très peu de possibilités d’articulations et de mouvement sur ce type de marionnettes, et encore moins avec les objets !

Le castelet que l’on voit dans Ubu enchaîné peut rappeler celui de Punch and Judy, le guignol britannique, où l’on voit des archétypes comme chez Ubu. Je pensais d’ailleurs monter une version d’Ubu Roi pour marionnettes et avais commencé à travailler sur le projet —Jarry ayant d’abord imaginé Ubu pour marionnettes, il me semble impossible de monter ses textes sans traiter cet aspect !

Aborder l’acteur sous l’angle de la marionnette était en effet l’une des obsessions d’Alfred Jarry : les qualités qu’il estime essentielles chez les marionnettes sont précisément les plus difficiles à retrouver chez les acteurs.
Selon lui, tout commence dans ce qu’il appelle le “matériel inerte” et qui est une manière de toucher plus profondément nos pulsions, de traiter ce qui est monstrueux en nous, de révéler une noirceur brute : c’est plus difficile pour un acteur qui ne peut s’échapper de son côté humain alors que l’on peut projeter ce que l’on veut sur un objet. Gordon Craig et Antonin Artaud ont écrit des choses passionnantes à ce sujet... (voir à ce sujet l'article d'hier sur le blog)

Les textes d’Alfred Jarry sont une réaction au théâtre bourgeois : peut-être qu’il voyait dans la marionnette la possibilité de changer plus radicalement le théâtre... On est toujours doublé par la marionnette : la présence de la marionnette est toujours difficile pour les adultes, qu’ils soient acteurs ou spectateurs.

Il est en tout cas évident à la lecture de la pièce qu’il n’est ni possible ni intéressant d’illustrer le texte de Jarry sans aborder la problématique de l’acteur et de la marionnette : il faut forcément passer par la matière, d’autant plus que certaines choses sont compliquées à montrer sur scène avec des acteurs (comment fait-on, quand Ubu tue tout le monde ?)

Les pièces du cycle Ubu sont souvent montées comme des farces grotesques alors qu’elles me semblent très troublantes et noires. Je le vois bien dans les réactions du public d’ailleurs : il ne rit pas seulement, il est aussi troublé.
Il faut également garder en tête qu’il n’y a pas forcément quelque chose à comprendre à la pièce, un sens caché à trouver : pour moi, il n’y a pas de message caché derrière ce texte de Jarry. Il va au-delà de l’intellect et même de l’émotion, c’est un rituel."


Il vous reste jusqu'à samedi pour voir Ubu enchaîné mis en scène par Dan Jemmett avec Eric Cantona et Valérie Crouzet dans le rôle du couple Ubu et Giovanni Calo' en conteur faisant tous les autres personnages grâce à du théâtre d'objets. Bon mercredi.


C'est cruel

 Poète, acteur et théoricien du théâtre du 20e siècle, Antonin Artaud a écrit un essai intitulé Le Théâtre et son double où il développe sa conception d’un théâtre faisant table rase d’une tradition occidentale fondée sur l’illusion, le texte, la raison, la psychologie et le divertissement.

Souhaitant toucher à la fois le sensible et l’intellect, il promeut un théâtre de la cruauté dont ni les artistes ni les spectateurs ne ressortiraient indemnes, touchés par une explosion de la raison et de l’émotion.
Ainsi destiné à provoquer une crise violente chez celui qui le regarde ou le pratique, le théâtre a pour but de libérer l’humain de ses conflits intérieurs (nous ne sommes pas loin de la catharsis, ou purgation des passions, développée par Aristote).

Pour Artaud, le théâtre n’est pas qu’une émanation de la littérature mais bien un art à la fois sacré et politique : appartenant au mouvement surréaliste, Artaud est aux antipodes du théâtre naturaliste promu par André Antoine ou Stanislavski et souhaite créer un théâtre très codé où les acteurs joueraient de façon emphatique et délibérément anti-naturelle.

 

En 1926, Artaud fonde son propre théâtre : il l’appelle le théâtre Alfred-Jarry : preuve, s’il en était besoin, de la proximité entre les deux artistes. Et Dan Jemmett, le metteur en scène d’Ubu enchaîné d’Alfred Jarry qui se joue à l’Athénée, m’expliquait justement hier qu’il s’était aussi inspiré d’Antonin Artaud pour ce travail.

 

Lié à Alfred Jarry, Antonin Artaud se réfère également à Gordon Craig, homme de théâtre britannique du 20e siècle que Dan Jemmett a aussi cité dans ses sources d’inspirations pour Ubu enchaîné.

Estimant que l’acteur dépend trop de ses propres émotions, lesquelles risquent ainsi de contaminer la représentation théâtrale, Craig a en effet développé, entre autres, l’idée d’un acteur surmarionnette –c’est-à-dire que l’acteur doit jouer comme une marionnette, certes très améliorée !

Il en appelle également à un théâtre fondé sur le geste, loin du paradigme occidental qui place le texte avant toute chose.

 


Un extrait du « Théâtre de la cruauté » paru dans Le Théâtre et son double d’Antonin Artaud (1932)
« On ne peut continuer à prostituer l’idée de théâtre qui ne vaut que par une liaison magique, atroce, avec la réalité et avec le danger. […]
Il importe avant tout de rompre l’assujettissement du théâtre au texte, et de retrouver la notion d’une sorte de langage unique à mi-chemin entre le geste et la pensée. […]
Il s’agit donc, pour le théâtre, de créer une métaphysique de la parole, du geste, de l’expression, en vue de l’arracher à son piétinement psychologique et humain. Mais tout ceci ne peut servir s’il n’y a derrière un tel effort, une sorte de tentation métaphysique réelle, un appel à certaines idées inhabituelles, dont le destin est justement de ne pouvoir être limitées, ni même formellement dessinées. […]
Ce qui importe, c’est que, par des moyens sûrs, la sensibilité soit mise en état de perception plus approfondie et plus fine, et c’est là l’objet de la magie et des rites, dont le théâtre n’est qu’un reflet. »

 

Un extrait de « Premier dialogue entre le régisseur et l’amateur de théâtre » paru dans De l’art du théâtre de Gordon Craig (1905)
« L’art du théâtre n’est ni le jeu des acteurs, ni la pièce, ni la mise en scène, ni la danse ; il est formé des éléments qui les composent : du geste qui est l’âme du jeu ; des mots qui sont le corps de la pièce ; des lignes et des couleurs qui sont l’existence même du décor ; du rythme qui est l’essence de la danse. […] Toutefois le geste est peut-être le plus important : il est à l’Art du théâtre ce que le dessin est à la peinture, la mélodie à la musique. […] »

 

Pour voir combien Craig et Artaud ont pu influencer Alfred Jarry puis Dan Jemmett, rendez-vous à l’Athénée jusqu’à la fin de cette semaine ! 


Tête d'œuf

Comme je vous l'expliquais il y a quelques jours, l'acteur Giovanni Calo' joue tous les personnages d'Ubu enchaîné, hormis père Ubu qui est interprété par Éric Cantona et mère Ubu par Valérie Crouzet.

Si, au moment où père Ubu et mère Ubu passent en jugement, Giovanni Calo' joue directement les membres du tribunal, tous les autres personnages sont incarnés par des objets auxquels Giovanni Calo' prête sa voix.

Vous verrez ainsi sur scène :

Athénée - Ubu enchaîné

Eleuthère, la jeune femme chez qui père et mère Ubu s'installent pour se mettre de force à son service.

 

Ubu enchaîné

Pissembock, son oncle momentanément décédé

 

 

Ubu enchaîné

Pissedoux, prétendant d'Eleuthère, et le caporal

 

 

Ubu enchaîné

Les trois hommes libres

 

Ubu enchaîné

Soliman, sultan des Turcs, accompagné de son petit Vizir





Pour voir des tranches de pain désobéir à une tête d'œuf, vous avez jusqu'à la fin de la semaine prochaine.
(et pour un résumé de la pièce, c'est )


Le blog prend un long week-end de Pâques et sera de retour mardi !


L'Ymagier

Alfred Jarry, l'auteur d'Ubu Roi et Ubu enchaîné actuellement à l'Athénée, pratiquait également le dessin et la lithographie.
Voici un aperçu de ses œuvres graphiques :

Portrait Ubu par Alfred Jarry

Un portrait de Monsieur Ubu

 

Portrait d'Ubu par Jarry

Un autre portrait de Monsieur Ubu

 

 

Chanson du décervelage Alfred Jarry

Une lithographie pour la couverture de "La Chanson du décervelage" parue dans Le Répertoire des Pantins aux éditions Mercure de France


Le texte de la chanson du décervelage apparaît dans l'acte V d'Ubu Roi et a été mise en musique par Claude Terrasse, entre autres compositeur de l'opérette La Botte Secrète que vous avez pu voir à l'Athénée il y a quelques mois : il faut en effet rappeler qu'à sa création, Ubu Roi était un spectacle musical.
J'avais fait un article sur la collaboration entre Terrasse et Jarry ici.

 

 

Lithographie Ubu Roi

Une lithographie pour la couverture d'Ubu Roi paru dans Le Répertoire des Pantins aux éditions Mercure de France

 

Affiche Ubu Roi par Jarry

Une affiche pour les représentations d'Ubu Roi en 1896

 

Ymagier par Jarry

Une lithographie parue dans L'Ymagier, revue d'art dont Alfred Jarry a codirigé les premiers numéros

 



Pour entendre les écrits d'Alfred Jarry, rendez-vous à l'Athénée jusqu'à la fin de la semaine prochaine pour Ubu enchaîné mis en scène par Dan Jemmett avec Éric Cantona, Valérie Crouzet et Giovanni Calo'.



Merci au site de la Société des Amis d'Alfred Jarry.

 

Vous ne voyez pas les dessins ? Activez l'affichage des images dans votre messagerie, ajoutez-moi aux expéditeurs autorisés ou allez sur le blog.


À ceux qui ne comprennent rien à Ubu

Alfred Jarry a une quinzaine d'années lorsqu'il écrit Ubu Roi, dont le personnage principal, lâche, traître, égoïste et ridicule, est inspiré de son professeur de physique, Monsieur Hébert.

L'histoire est celle d'Ubu qui, aidé par sa femme, assassine le roi de Pologne afin de prendre le pouvoir, pour ensuite massacrer ceux qui l'ont aidé dans son coup d'État, suivis des nobles, des magistrats, des financiers, des paysans refusant les impôts, etc.
Après avoir lamentablement perdu une guerre contre la Russie, menacés par le fils du roi de Pologne assassiné au début, Ubu et sa femme fuient en France où Ubu espère se faire nommer "maître des phynances".

Parce qu'elle dynamitait les conventions théâtrales, la pièce a fait scandale à sa création, ce qui ne l'a pas empêchée de rejoindre le répertoire de la Comédie-Française et d'être l'une des pièces francophones les plus jouées aujourd'hui dans le monde.


Quelques années plus tard, Alfred Jarry écrit Ubu enchaîné, conçu comme la suite directe d'Ubu Roi ou plus exactement, sa contrepartie1.

Dès le début, père Ubu refuse de prononcer le "merdre" qui ouvrait Ubu Roi, et explique rapidement qu'il renonce à se faire nommer maître des phynances pour plutôt se faire esclave.
C'est ainsi que mère Ubu et père Ubu s'imposent au service d'Éleuthère et de son oncle Pissembock, terrorisés d'être forcés d'héberger de si monstrueux serviteurs.
Arrêtés par Pissendoux, le prétendant d'Éleuthère, les Ubu se retrouvent en prison puis au tribunal où Ubu se vante de ses crimes. Verdict : père et mère Ubu sont envoyés aux galères.
Suit une brève scène ou le sultan ottoman se réjouit de voir arriver un si bon rameur pour ses bateaux.
Les autres forçats acclament père Ubu et se retrouvent à défendre leur condition d'esclaves, tandis que les hommes libres désobéissent aux ordres du caporal.
Foisonnante et biscornue, la pièce se termine sur les galères où tous les personnages de la pièce se retrouvent en train de ramer sauf, bien sûr, père Ubu et mère Ubu qui les regardent faire.


Dans la version mise en scène par Dan Jemmett, Père Ubu est interprété par Éric Cantona, Mère Ubu par Valérie Crouzet et tous les autres personnages par Giovanni Calo', aidé d'une théière, d'un lys, de tranches de pain, d'assiettes, d'œufs, etc.

C'est à voir à l'Athénée jusqu'à la fin de la semaine prochaine !




PS : moi non plus je ne comprends rien à Ubu.


1 c'est Jarry qui emploie lui-même ce mot dans un article paru dans La Revue blanche en janvier 1901.


Ça m'a donné faim

Il ya beaucoup de denrées sur la scène d'Ubu enchaîné alors qu'on ne mange pas beaucoup dans la pièce : sans doute parce que dans la mise en scène de Dan Jemmett, on préfère littéralement jouer avec la nourriture.

 

Nourriture Ubu enchaîné Dan Jemmett

Athénée Ubu enchaîné Dan Jemmett

Athénée Ubu enchaîné nourriture Dan Jemmett

Athénée Ubu enchaîné nourriture Dan Jemmett

 

 


L'acteur Giovanni Calo' fait en effet jouer la quasi-totalité des personnages de la pièce à des objets : plus de détails à venir bientôt sur le blog !

Ubu enchaîné d'Alfred Jarry mis en scène par Dan Jemmett avec Éric Cantona, Valérie Crouzet et Giovanni Calo' se joue à l'Athénée jusqu'au 14 avril.

Bon début de semaine.


Ubu m'a tué

Comme je vous l'expliquais hier, l'écrivain Saint-Georges de Bouhélier publiait en 1940 un article où il racontait sa rencontre fortuite avec Alfred Jarry un soir de 1907, près de la gare Saint-Lazare à Paris.

Voici le passage en question (c'est moi qui souligne les passages en gras pour plus de lisibilité)



«Un soir que je descendais la rue d'Amsterdam1, un passant qui la remontait attira mon attention. Vêtu d'une redingote trop large et les pieds chaussés d'espadrilles boueuses, ce qui constituait un bizarre contraste, il offrait à la lueur du gaz un masque creusé et blafard de personnage hoffmanesque. Si éloigné de moi qu'il fût, je l'eus vite reconnu et je m'avançai rapidement à sa rencontre.
C'était Alfred Jarry, l'auteur d'Ubu Roi. Cette pièce, qui dans l'écoulement des années est restée debout, a créé un type. À peine étais-je près du poète qu'ému de son aspect de moribond, je lui pris la main.

—Vous n'êtes pas souffrant ? lui dis-je.

Il me répondit qu'il allait mourir et qu'il le savait. Je me récriai en lui témoignant le plaisir que j'avais de le rencontrer dans la capitale, dont il était depuis des mois absent. Il hocha la tête d'un air résigné et me répéta qu'il était perdu. La tuberculose le minait. Le timbre de sa voix trahissait d'ailleurs son mauvais état et annonçait sa fin prématurée.
Après l'immense succès qu'avait remporté Ubu Roi2 dans le monde des lettres, Jarry avait, à plusieurs reprises, essayé de se renouveler, mais en comparaison de la tragique farce qui avait rendu son nom populaire, tout ce qu'il produisait paraissait ou fade ou bien incolore.

Ubu m'a tué, me dit-il.

Jarry était un homme de petite taille qui, avec la lividité de son visage et le débit volontairement mécanique de sa voix enrouée, donnait une impression presque fantastique. Copiant, depuis Ubu, la diction de Gémier3 qui en avait interprété le rôle, il conférait à ses paroles une sorte de bizarre automatisme qui semblait beaucoup moins d'un homme que d'un personnage de rêve.
Au Chat noir4, où j'avais eu bien des fois l'occasion de l'apercevoir, il arrivait sans s'annoncer et partait parfois précipitamment, après nous avoir diverti de ses propos qui dénotaient un génie sombre et saugrenu.

À la lumière faible du gaz, il m'apparaissait donc maintenant comme sorti d'un cauchemar plus ou moins étrange. Mais, dans sa redingote, il était vraiment excessivement maigre.
Depuis des mois, il avait dû quitter Paris où il ne trouvait plus le moyen de s'alimenter. Une péniche au bord de la Seine lui servait d'abri. […]

Il ajouta qu'il ne pouvait plus supporter Paris. Dans les milieux littéraires, on ne voulait voir en lui que le Père Ubu, ainsi qu'on l'appelait, et on attendait de ses facultés créatrices qu'il complétât sa comédie avec des tableaux de son invention. Ce n'était qu'à contre-coeur qu'il s'était efforcé de répondre à cette requête.
Les sciences occultes l'occupaient, les mystères de l'alchimie et les opérations de la sorcellerie ouvraient à son imagination des terrains nouveaux et insoupçonnés, mais on les lui interdisait, car ce qu'on réclamait de lui, c'était des fantaisies dans le style de sa première veine.

Ubu, c'est une improvisation de jeunesse, me dit-il encore. Je l'ai écrit quand j'étais au collège. Pourquoi y attacher tant d'importance alors que, depuis lors, j'ai fait bien des choses qui lui sont très supérieures !

Le soir de cette rencontre, un vent froid soufflait. Jarry n'avait pas de chapeau, ses cheveux, qui étaient très noirs, lui collaient au front. J'aurais voulu l'emmener avec moi, le réconforter. Je ne pouvais pas.
Nous nous séparâmes au premier détour et, quelques semaines plus tard, j'apprenais sa mort. Encore un homme que la vérité avait inspiré et qui s'en allait !»

 


Saint-Georges de Bouhélier, "Souvenirs d'un auteur dramatique. Les humbles début de Suzanne Desprès et la fin cruelle d'Alfred Jarry, auteur et victime d'Ubu Roi", Le Figaro, samedi 21 septembre 1940.


Pour découvrir l'une des pièces mettant en scène Ubu, rendez-vous avec Ubu enchaîné mis en scène par Dan Jemmett, avec Éric Cantona, Valérie Crouzet et Giovanni Calo'. C'est à l'Athénée jusqu'au 14 avril.


Le blog ne paraîtra pas demain, rendez-vous lundi !

 

1 Rue située près de la Gare Saint-Lazare à Paris
2 Pièce d'Alfred Jarry publiée et créée en 1896. Elle ouvre un cycle de pièces écrit par Alfred Jarry autour de ce personnage d'Ubu.
3 Firmin Gémier, de son vrai nom Firmin Tonnerre (c'était mieux pourtant, non ?) est un acteur, metteur en scène et directeur de théâtre français décédé en 1933.
4 Cabaret de Montmartre fondé à la fin du 19e siècle

 


La fin cruelle d'Alfred Jarry, auteur et victime d'Ubu Roi

Le 21 septembre 1940, Le Figaro publiait un article de Saint-Georges de Bouhélier, écrivain français mort en 1947, proche de Zola et notamment auteur de la pièce Le Carnaval des enfants ou Le Sang de Danton.

Intitulé Souvenirs d'un auteur dramatique : Les humbles débuts de Suzanne Desprès et la fin cruelle d'Alfred Jarry, auteur et victime d'Ubu Roi, le texte raconte comment Suzanne Desprès, comédienne au Théâtre Antoine et au Théâtre de l'Œuvre et dans des films de Jean Renoir, Abel Gance ou Marcel Pagnol, commença sa carrière.

Suzanne Desprès a travaillé et vécu avec le metteur en scène Aurélien Lugné-Poë, qui a créé la pièce Ubu Roi d'Alfred Jarry en 1896.
C'est ainsi que, après avoir évoqué Lugné-Poë, Saint-Georges de Bouhélier consacre la fin de son article à sa rencontre avec Alfred Jarry, qu'il a croisé dans une rue de Paris (près de l'Athénée, d'ailleurs) quelques semaines avant sa mort.

Il rapporte que, miné par la maladie, Alfred Jarry lui aurait confié être écrasé par le succès d'Ubu qu'il ne parvenait pas à faire oublier et auquel on attachait, selon lui, trop d'importance.
(NB : Alfred Jarry a écrit plusieurs pièces autour du personnage d'Ubu dont Ubu Roi et Ubu enchaîné)

Saint-Georges de Bouhélier rappelle également le dénuement extrême où était tombé Jarry à la fin de sa courte vie, emporté par la tuberculose à trente-quatre ans.


À venir demain sur le blog, le texte de l'article !

En attendant, vous pouvez venir découvrir Ubu enchaîné mis en scène par Dan Jemett avec Éric Cantona, Valérie Crouzet et Giovanni Calo' jusqu'au 14 avril à l'Athénée.




Merci à I.S. qui m'a transmis l'article

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