Comme je vous l'expliquais hier, l'écrivain Saint-Georges de Bouhélier publiait en 1940 un article où il racontait sa rencontre fortuite avec Alfred Jarry un soir de 1907, près de la gare Saint-Lazare à Paris.
Voici le passage en question (c'est moi qui souligne les passages en gras pour plus de lisibilité)
«Un soir que je descendais la rue d'Amsterdam1, un passant qui la remontait attira mon attention. Vêtu d'une redingote trop large et les pieds chaussés d'espadrilles boueuses, ce qui constituait un bizarre contraste, il offrait à la lueur du gaz un masque creusé et blafard de personnage hoffmanesque. Si éloigné de moi qu'il fût, je l'eus vite reconnu et je m'avançai rapidement à sa rencontre.
C'était Alfred Jarry, l'auteur d'Ubu Roi. Cette pièce, qui dans l'écoulement des années est restée debout, a créé un type. À peine étais-je près du poète qu'ému de son aspect de moribond, je lui pris la main.
—Vous n'êtes pas souffrant ? lui dis-je.
Il me répondit qu'il allait mourir et qu'il le savait. Je me récriai en lui témoignant le plaisir que j'avais de le rencontrer dans la capitale, dont il était depuis des mois absent. Il hocha la tête d'un air résigné et me répéta qu'il était perdu. La tuberculose le minait. Le timbre de sa voix trahissait d'ailleurs son mauvais état et annonçait sa fin prématurée.
Après l'immense succès qu'avait remporté Ubu Roi2 dans le monde des lettres, Jarry avait, à plusieurs reprises, essayé de se renouveler, mais en comparaison de la tragique farce qui avait rendu son nom populaire, tout ce qu'il produisait paraissait ou fade ou bien incolore.
—Ubu m'a tué, me dit-il.
Jarry était un homme de petite taille qui, avec la lividité de son visage et le débit volontairement mécanique de sa voix enrouée, donnait une impression presque fantastique. Copiant, depuis Ubu, la diction de Gémier3 qui en avait interprété le rôle, il conférait à ses paroles une sorte de bizarre automatisme qui semblait beaucoup moins d'un homme que d'un personnage de rêve.
Au Chat noir4, où j'avais eu bien des fois l'occasion de l'apercevoir, il arrivait sans s'annoncer et partait parfois précipitamment, après nous avoir diverti de ses propos qui dénotaient un génie sombre et saugrenu.
À la lumière faible du gaz, il m'apparaissait donc maintenant comme sorti d'un cauchemar plus ou moins étrange. Mais, dans sa redingote, il était vraiment excessivement maigre.
Depuis des mois, il avait dû quitter Paris où il ne trouvait plus le moyen de s'alimenter. Une péniche au bord de la Seine lui servait d'abri. […]
Il ajouta qu'il ne pouvait plus supporter Paris. Dans les milieux littéraires, on ne voulait voir en lui que le Père Ubu, ainsi qu'on l'appelait, et on attendait de ses facultés créatrices qu'il complétât sa comédie avec des tableaux de son invention. Ce n'était qu'à contre-coeur qu'il s'était efforcé de répondre à cette requête.
Les sciences occultes l'occupaient, les mystères de l'alchimie et les opérations de la sorcellerie ouvraient à son imagination des terrains nouveaux et insoupçonnés, mais on les lui interdisait, car ce qu'on réclamait de lui, c'était des fantaisies dans le style de sa première veine.
— Ubu, c'est une improvisation de jeunesse, me dit-il encore. Je l'ai écrit quand j'étais au collège. Pourquoi y attacher tant d'importance alors que, depuis lors, j'ai fait bien des choses qui lui sont très supérieures !
Le soir de cette rencontre, un vent froid soufflait. Jarry n'avait pas de chapeau, ses cheveux, qui étaient très noirs, lui collaient au front. J'aurais voulu l'emmener avec moi, le réconforter. Je ne pouvais pas.
Nous nous séparâmes au premier détour et, quelques semaines plus tard, j'apprenais sa mort. Encore un homme que la vérité avait inspiré et qui s'en allait !»
Saint-Georges de Bouhélier, "Souvenirs d'un auteur dramatique. Les humbles début de Suzanne Desprès et la fin cruelle d'Alfred Jarry, auteur et victime d'Ubu Roi", Le Figaro, samedi 21 septembre 1940.
Pour découvrir l'une des pièces mettant en scène Ubu, rendez-vous avec Ubu enchaîné mis en scène par Dan Jemmett, avec Éric Cantona, Valérie Crouzet et Giovanni Calo'. C'est à l'Athénée jusqu'au 14 avril.
Le blog ne paraîtra pas demain, rendez-vous lundi !
1 Rue située près de la Gare Saint-Lazare à Paris
2 Pièce d'Alfred Jarry publiée et créée en 1896. Elle ouvre un cycle de pièces écrit par Alfred Jarry autour de ce personnage d'Ubu.
3 Firmin Gémier, de son vrai nom Firmin Tonnerre (c'était mieux pourtant, non ?) est un acteur, metteur en scène et directeur de théâtre français décédé en 1933.
4 Cabaret de Montmartre fondé à la fin du 19e siècle