Alexandrine, Joséphine et Léopoldine Serre sont sœurs dans la vie, mais également sur scène : elles interprètent en effet Les Trois Sœurs de Tchekhov mis en scène par leur frère, Volodia Serre (qui joue également leur frère sur scène), actuellement à l'Athénée.
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Léopoldine Serre (rôle d'Irina) et Alexandrine Serre (Olga) en répétitions.
Interview croisée un soir de représentation :
« — Léopoldine, tu interprètes le rôle d'Irina dans Les Trois Sœurs : comment la répartition des rôles s'est-elle décidée entre vous trois ?
— Cela s'est fait naturellement par l'âge, puisque nous interprétons les rôles correspondant à notre place dans la fratrie. Mais de toutes façons, les rôles de Macha et d'Irina nous correspondaient étroitement, à Joséphine et moi. C'était peut-être moins évident pour le rôle d'Olga pour lequel Alexandrine a dû construire un personnage peut-être un peu plus éloigné d'elle-même.
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Léopoldine Serre (Irina) en représentation.
— Joséphine, tu joues Macha : est-ce que le fait d'être sœurs dans la vie apporte quelque chose de différent sur scène ?
— Oui, forcément. Mais c'est aussi parce que l'on joue des sœurs : si l'on jouait des personnages étrangers les uns aux autres, cela serait évidemment différent. Le fait d'être sœurs est le parti pris de départ de la mise en scène de Volodia, de toutes façons…
Étant soeurs, il y a avait toute une partie du travail qui était là, vivante, et qui n'était pas à faire : nous avons une histoire, des références, une mythologie communes, et toutes ces petites choses qui se créent entre sœurs, comme la complicité, une certaine façon de se toucher ou de parler, des échanges de regards, etc. existaient déjà entre nous : ce sont des choses qui ne s'expliquent pas, qui passent entre nous et qui n'existeraient sans doute pas (en tous cas pas de cette manière) si nous n'étions pas sœurs, même avec tout le travail d'imaginaire possible de l'acteur…
Sur le plateau, nous sommes cependant très différentes les unes des autres : on n'a pas forcément cherché à ce que notre lien familial soit lisible et visible. On se ressemble sans se ressembler : les choses en commun sont plus dans des intonations, des habitudes, des façons de se tenir, etc.
— Alexandrine, tu interprètes le rôle d'Olga : elle est l'aînée dans le texte, comme tu es l'aînée dans la vie ; est-ce que ce statut d'aînée est important dans la pièce?
— Oui, son statut d'aîné est essentiel : c'est elle, le pilier de la famille qui a remplacé la mère à sa mort. Au début de la pièce, c'est la maîtrese de maison qui s'occupe de tout et qui ne flanche quasiment jamais. Elle endosse le rôle de confidente et de soutien, encore plus clairement vis-à-vis de sa plus petite sœur Irina, d'ailleurs : elle l'embriguade dans ses fantasmes de Moscou et la formate ; elles ont beaucoup de points communs sur la question du travail ou du désir d'aller à Moscou. Irina deviendra peut-être une future Olga : en tout cas, elle suit ses conseils. L'importance de ce statut d'aînée est très claire dans la pièce : je ne pense pas que cela soit une interprétation de ma part.
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Alexandrine Serre (Olga) en répétitions.
On aperçoit Léopoldine Serre (Irina) et Joséphine Serre (Macha) en arrière-plan.
— Léopoldine, est-ce que tu pourrais décrire comment ton personnage, Irina, évolue au cours de la pièce ?
— Cela est passé en premier lieu par des détails de maquillage et de costume: au fur et à mesure que la pièce avance, elle a les joues plus creusées, des cernes qui apparaissent. Nous avons aussi fait le choix ballerines au début pour passer aux talons ensuite, ce qui donne une évolution dans la démarche. De même la robe de l’acte I, robe presque de princesse, de jeune fille en fleur, se troque en une robe plus stricte, à partir du moment où elle se met à travailler. Cela m’a aidé à trouver une évolution dans le corps, dans ma gestuelle puisque cinq ans s’écoulent tout de même entre l’acte I et l’acte IV.
Mais pour le jeu, cette évolution est tout simplement dans le texte, puisqu’Irina perd peu à peu son innocence et sa joie de vivre. A l’acte I elle dit « pourquoi je suis si heureuse aujourd’hui, comme si j’étais portée par de voiles dans un grand ciel bleu avec de grands oiseaux blancs » : elle a eu une révélation sur le sens de la vie qui est le travail. Mais à l’acte III, une fois qu’elle s’est mise à travailler, elle n‘y trouve aucune satisfaction morale et a perdu toutes ses illusions : « Je travaille depuis longtemps et je déteste, je méprise tout ce qu’on me donne à faire. (…) Je suis désespérée, (…) pourquoi est-ce que je ne me suis pas tuée ».
À l’acte IV, le mariage prévu avec le baron fait renaître l’espoir d’un nouveau départ, d’une nouvelle vie, mais il est avorté par la mort du baron en duel. C’est d’autant plus tragique et cruel que tout s’écroule justement au moment où elle a enfin agit concrètement pour changer sa vie.
— Joséphine, pourquoi Macha tombe-t-elle amoureuse ? Qu'est-ce qui lui plaît dans son mari, puis dans Verchinine ?
— Je me suis imaginé plein de choses à se sujet. Je pense qu'au départ, elle a été très impressionnée par son mari, Koulyguine, d'autant qu'elle était très jeune quand elle l'a rencontré : on croit parfois qu'on est très amoureux alors qu'on projette en fait plein de choses… Macha s'est enfermée très vite et très jeune. Verchinine, lui, a une écoute pour elle : elle s'est construit un îlot de solitude et lui débarque soudain là-dedans, la bouscule, la questionne, la trouble. Ils se reconnaissent à travers une vision du monde et de la société dans laquelle ils se sentent enfermés. Par ailleurs, ils se rencontrent alors qu'ils sont tous les deux tourmentés par la vulgarité de leur vie de couple ; ils cherchent une fuite : ils se rencontrent donc aussi pour ce sentiment de libération.
Ce sont deux personnes qui sont incapables d'accepter le quotidien, le réel et le concret des choses, et qui s'échappent dans l'utopie. Ils se rencontrent aussi là-dessus, sur le rêve : ce sont des rêveurs. La question de la foi est également importante. Macha est engoncée dans une vie de province monotone et sans issue, et Verchinine convertit la monotonie et la vulgarité du quotidien pour les transformer en ouverture pour l'avenir : ce qu'on fait aujourd'hui, on le fait pour demain. Et même si c'est une vision un peu "globale", facile, et consolatrice, du monde, Macha accepte d'y croire. Il donne un sens à sa vie telle qu'elle la perçoit : ce sont donc des personnes qui se rencontrent aussi sur le sens.
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Joséphine Serre (Macha) en représentation
— Alexandrine, qu'est-ce qui empêche les trois sœurs d'aller à Moscou ?
— Sûrement elle-mêmes, les circonstances de la vie qu'elles n'arrivent pas à refuser... Olga est nommée directrice, et elle n'arrive pas à décliner ce poste pour des raisons d'argent. Irina a trouvé du travail dans la ville d'à côté... C'est très concret. Mais c'est vrai qu'elles auraient pu tout envoyer valser. Sauf qu'elles ne peuvent pas revendre la maison car leur frère l'a hypothéquée et que sa femme à lui, Natacha, a récupéré toute l'argent.
Juliette Delfau, qui joue le rôle de Natacha et partage la loge d'Alexandrine où se déroule l'interview : — Elles sont littéralement mises en-dehors de chez elles.
Alexandrine : — Oui, et elles ont besoin d'argent qu'elles n'ont pas. Olga a un logement de fonction... Mais comme toujours chez Tchekhov, les aléas de la vie sont évidemment métaphoriques des empêchement que l'on se donne soi-même. À travers cette histoire de départ ou non à Moscou, Tchekhov interroge aussi la question du destin, un thème central chez lui qui renvoie ainsi au sens de la vie et à la maîtrise que l'on a ou non de sa propre existence. C'est aussi pour cela que l'on ne peut pas vraiment expliquer l'échec de leur projet de départ pour Moscou, puisque Tchekhov n'y répond pas lui-même! Cela serait vouloir répondre à tout ce qu'il soulève comme questionnements sur l'existence ...
— Qu'est-ce qui rend Tchekhov si particulier à jouer ?
Alexandrine — La langue. C'est une écriture qui décortique la pensée, qui est aussi complexe, vive et rapide que la pensée. J'ai l'impression que les textes de Tchekhov sont très concrets, qu'il ne faut pas chercher pour les jouer. Tchekhov additionne des petites choses qui font apparaître un image globale. Tous les personnages sont traités avec la même complexité : ils sont tous pleins de contradictions, ne sont jamais définissables en trois mots. Comme c'est l'accumulation de tout petits détails qui crée le sens, on ne peut pas être global dans son approche des personnages. Il faut être dans le détail de chaque moment : c'est un théâtre de situation.
Léopoldine — Il y a quelque chose de très particulier dans l'écriture de Tchekhov dans le sens où il n'y a pas de découpages de scènes dans ses pièces. Le temps qui passe sur le plateau correspond au temps réel,: ce sont des incursions dans le quotidiens de ces personnages, séparées par des ellipses de plusieurs années : de véritables moments de vie à recréer. Il y a des « zooms » sur les personnages puis des scènes de groupe, donc il est important de gérer à la fois son propre parcours et un parcours global par rapport au groupe. C’est ainsi que Tchekhov traite des thèmes universels. Tous ces dialogues qui peuvent paraître anodins, tous ces détails mis bout à bout, c’est finalement ce qui crée le sens dans sa globalité : on partage le quotidien des personnages, on apprend peu à peu à les connaître, à connaître leurs rêves, leurs émotions, et on est d’autant plus touchés quand le malheur s’abat sur eux.
La question de la famille, thème très récurrent chez Tchekhov, nous touche évidemment particulièrement, et c’est en ça qu’il est très émouvant pour nous de pouvoir le raconter ensemble.
Joséphine — Comment dire…. C'est compliqué… Jouer Tchekhov est à la fois plein de dangers et d'attraits. Les répliques des personnages seraient comme la "partie émergée de l'iceberg" : l'acteur doit donc être chargé de toute la partie "immergée" pour pouvoir prendre la parole —afin que cette parole soit nécessaire. Je crois qu'il ne faut surtout pas tomber dans le banal. C'est un travail de construction qui se fait en répétitions (imaginer l'instant même qui précède l'entrée, d'où on vient, le temps qu'il fait, et les jours précédents, puis les mois, les années, jusqu'aux souvenirs de l'enfance, etc.) ; et puis on l'oublie bien sûr en représentation... "On l'oublie", je veux dire, on n'y pense plus, mais on reste chargés de tout cela.
Le texte peut paraître très anodin, mais c'est un leurre : je crois qu'il n'y a aucune parole anodine au théâtre. Et pourtant, il ne faut pas non plus faire un sort à chaque réplique ! Avec Tchekhov, on n'est ni dans le poétique ni dans le lyrique, registres avec lesquels on peut travailler sur la musicalité, le rythme, les sons ; on n'est pas vraiment dans la langue non plus puisque l'on joue une traduction : il s'agit avant tout du sens.
Je crois que la "grosse" question chez Tchekhov, c'est : "comment faire acte de théâtre avec le quotidien ?" À ce sujet, j'ai relu récemment Le Trésor des humbles de Maurice Maeterlinck et en particulier un chapitre intitulé "le tragique quotidien", et j'ai eu la sensation qu'il parlait exactement des textes dramatiques de Tchekhov. Maeterlinck engage une réflexion sur la parole, il croit que tout ce qui se dit entre deux êtres, c'est justement ce qui ne se dit pas. Voilà : c'est tout ce qui ne se dit pas qu'il faut réussir à rendre vibrant, chez Tchekhov, afin que son texte ne soit ni trop chargé ni trop anodin. »
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Léopoldine Serre (Irina) et Joséphine Serre (Macha)
Les Trois Sœurs de Tchekov se joue à l'Athénée tous les soirs de cette semaine. Samedi, il y aura une représentation à 15h en plus de celle du soir. Bonne journée !