La vie rêvée

« Faut-il rêver sa vie au risque de la perdre ? » C'était le thème du café-débat qui a eu lieu à l'Athénée il y a deux semaines.
Animé par Lola Gruber, le débat réunissait Volodia Serre, metteur en scène des Trois Sœurs de Tchekhov passé à l'Athénée, et Jean-Pierre Martin, écrivain.

 

Dans le foyer-bar de l'Athénée.
De dos, le public. De face au fond, Jean-Pierre Martin, Lola Gruber et Volodia Serre.



Est-on maître de son destin, vit-on sa vie, décide-t-on de son existence ?
Jean-Pierre Martin et Volodia Serre ont donné quelques pistes de réponses à partir de leur vie personnelle et des pièces de Tchekhov, évoquant la question de la reproduction sociale conceptualisée par Pierre Bourdieu, l'idéalisation du passé chez les personnages de Tchekhov ou l'impression tenace que la génération d'avant vivait mieux que la nôtre.

L'on ne peut ainsi s'empêcher de penser à l'existentialisme dans le sens que lui donnait Jean-Paul Sartre et souvent résumé dans la phrase « l'existence précède l'essence » : selon Sartre (en le simplifiant), l'être humain aurait le choix de se définir au cours de sa vie ; il naît d'abord et se détermine ensuite : condamné à être libre, l'homme ne se construit que par ses choix. Ce sont ses choix qui définissent ce qu'il est, et il n'y a pas de nature humaine préalable.

(pour mémoire, j'avais fait une  courte note sur l'existentialisme à l'occasion du passage des Mains sales de Jean-Paul Sartre à l'Athénée, à (re)lire ici)

Dans le foyer-bar de l'Athénée.
De gauche à droite, Jean-Pierre Martin, Lola Gruber et Volodia Serre.

 

Mais à écouter Volodia Serre et Jean-Pierre Martin, j'ai également pensé à Jacques Bouveresse commentant Robert Musil. Jacques Bouveresse est un philosophe français vivant, qui a récemment été mis en avant dans les médias pour avoir refusé la légion d'honneur qui lui a été attribuée contre son gré en juillet dernier. Robert Musil est un écrivain autrichien (1880-1942) surtout connu pour L'Homme sans qualités.

D'après Jacques Bouveresse, L'Homme sans qualités pose entre autres la question de l'ironie de l'histoire ou, plus exactement, pourquoi l'histoire ne se réalise jamais de la manière que l'on voudrait. Si l'on parle d'Histoire avec un grand H, citons par exemple le déclenchement de la première guerre mondiale que personne n'avait prédit. Et si l'on parle d'histoire individuelle, notons que notre vie ne se passe jamais comme aimerions —en d'autres termes, le destin se réaliserait sans que nous n'ayons prise sur lui.

Si l'histoire ne se réalise donc pas par l'action des humains, elle se ferait, selon Musil analysé par Bouveresse, par des principes qui leur échappent, comme  :
- le plagiat (les hommes et femmes politiques reproduisent toujours les mêmes recettes et supposées solutions sans inventivité ni réflexion : Musil parle ainsi de « pensée de réserve »)
- la créativité de surface (l'on retrouve souvent la rhétorique du guide ou de l'homme providentiel en politique, alors que celui-ci n'a finalement que peu d'emprise réelle sur l'histoire. En effet, les changements n'adviendraient pas par le centre mais plutôt par la périphérie)
- le train-train (on laisse les choses se faire sans agir en espérant que les problèmes se résoudront d'eux-mêmes)
- l'amplification des erreurs dans la transmission de l'information (comme dans le jeu du téléphone arabe où une phrase passée d'une personne à l'autre finit déformée, le chemin que l'on souhaite suivre n'ira jamais dans le sens exact qu'on essaie de lui donner)
- l'amorphisme humain (il n'y a pas de nature humaine par excellence : l'être humain s'adapte aux conditions extérieures)
- la promenade sans but (l'histoire se réalise selon les lois du hasard, telle un promeneur qui, parti marcher sans but déterminé, s'arrêterait devant un immeuble, prenait le temps de discuter avec un passant et décidait de l'accompagner un bout de chemin pour tourner ensuite dans une rue qui lui paraîtrait intéressante, etc. C'est ainsi qu'il se retrouve à un point vers lequel il ne se dirigeait pas.).

Ce n'est pas pour autant que l'homme serait complètement impuissant à maîtriser sa vie et le cours de l'Histoire : car si l'histoire ne se fait jamais complètement comme on aimerait qu'elle se fasse et que l'imprévu arrive finalement plus souvent qu'on ne le croit, elle se fait à travers l'être humain qui peut, par de petites actions, faire pencher la balance (on se rapproche ici du principe de la créativité de surface selon lequel les changements adviennent par la périphérie). Ainsi, l'être humain pourrait faire l'histoire s'il voulait réellement la faire.

Pour plus de développements sur ces questions, on peut lire L'Homme sans qualités de Robert Musil traduit en français par Philippe Jacottet et Robert Musil. L'Homme probable, le hasard, la moyenne et l'escargot de l'histoire de Jacques Bouveresse.
Dans le cadre du cycle de débats « Théâtre des Idées » organisé par le Festival d'Avignon, Jacques Bouveresse a fait une intervention sur le thème de l'ironie de l'histoire à partir de laquelle j'ai écrit ce billet : il y développe entre autres ses analyses de l'œuvre de Musil en faisant des liens avec la situation actuelle. Vous pouvez l'écouter ici.

La plupart des personnages de La Cerisaie n'ont pas de prise sur leur histoire : incapables d'agir, ils laissent la vie se faire dans une époque qui les dépassent. C'est à l'Athénée dans la mise en scène de Paul Desveaux jusqu'au 11 décembre.

 

PS : vous pouvez (ré)écouter le café-débat ici. Le prochain café-débat aura lieu en mars autour du spectacle L'Échange de Claudel mis en scène par Bernard Lévy.
Jean-Pierre Martin publiera son prochain roman, Les Liaisons ferroviaires, en janvier 2011 aux éditions Champ Vallon.


Regardez la neige qui tombe

 

« Si l'on suit les indications de Tchekhov, les trois sœurs sont toujours en robe. Elles ont tort. Elles devraient savoir que, même si le temps est beau, il peut neiger d'un moment à l'autre. Dès le début de la pièce, Olga se rappelle la mort de Père, un an auparavant, et "il neigeait, ce jour-là". À l'acte II, Touzenbach glisse entre deux répliques : "Tenez, il neige." Sans que l'on sache s'il divague, si véritablement il neige au-dehors ou si, pourquoi pas, il neige à l'intérieur de la maison. [...] Enfin, à l'acte IV, tout le monde sent la neige venir : Macha prévient qu'il peut "se mettre à neiger, comme ça, sans crier gare", et Irina conclut dans sa dernière réplique que "bientôt la neige couvrira tout". Ainsi, la pièce s'ouvre sur la neige passée et se termine sur la neige à venir. [...] Notons d'ailleurs, dans Les Trois Sœurs, le fort penchant des personnages à regarder par la fenêtre ; et que peut-on bien regarder par la fenêtre,quand on est russe, sinon la neige qui tombe ? En tout cas, cette météo permet de mieux comprendre pourquoi, à la fin de la pièce, les trois sœurs "restent debout, serrées les unes contre les autres" : elles ont froid, les pauvres, dans leurs robes d'été. »

Cette petite fleur tombée sur la scène des Trois Sœurs n'a que faire de la neige et du départ de l'équipe du spectacle : pourtant, pour Gaspard Koenig, qui a écrit le beau texte Quelle neige! dont je viens de vous livrer un extrait, c'est sans doute la neige qui empêche les sœurs de partir à Moscou (Alexandrine Serre, qui jouait Olga, nous livrait une autre interprétation ici).

À l'Athénée, Les Trois Sœurs s'est terminé ce week-end. Le cycle Tchekhov continue avec La Cerisaie qui commencera jeudi !

Vous pouvez toujours répondre au sondage sur vos envies de voir Tchekhov au théâtre ici.
Quant au texte intégral de Gaspard Koenig, Quelle neige !, il se trouve à la page 235 du LEXI/textes n°10, revue coéditée par le Théâtre National de la Colline et les éditions L'Arche.

Bonne semaine !



Merci à la personne qui m'a communiqué le texte de Gaspard Koenig.

Le titre de ce billet est emprunté à l'essai de Robert Grenier sur Tchekhov,
Regardez la neige qui tombe, paru aux éditions Gallimard)


Je vous présente David

Depuis les débuts du blog, j'essaie d'y faire participer mes lecteurs autant que les équipes artistiques et techniques passant à l'Athénée, mais ce n'est pas toujours facile : manque de temps, peur de se lancer, pas envie de publier des choses personnelles… Alors quand je tiens un acteur, un technicien ou un lecteur susceptible de publier des choses sur le blog, je ne le lâche pas.

En mai dernier, vous aviez pu lire le journal qu'une comédienne, Emmanuelle Grangé, avait tenu pendant les répétitions et la création d'Une Maison de poupées (mis en scène par Nils Öhlund et passé à l'Athénée en mai 2010).

Aujourd'hui, découvrez les photos prises en coulisses des Trois Sœurs par David Geselson, interprète du rôle de Touzenbach dans le spectacle et très bon photographe amateur :
(pour les connaisseurs, David possède un Canon 7D et un objectif 70-200 f/4 L IS USM ainsi qu'un Tamron 17-50 f/2,8)

Anthony Paliotti (rôle de Saliony)

 

Alexandrine Serre (Olga)

 

Juliette Delfau (Natacha)

 

Alexandrine Serre (Olga)

 

Pamela Ravassard (assistante de Volodia Serre)

 

Olivier Balazuc (Verchinine)

 

Alexandrine Serre (Olga)

 

Volodia Serre (metteur en scène et interprète d'Andréï). Sur la gauche, une photo de ses trois sœurs en jeu.

 

Jacques Alric (Ferraponte)

 

Alexandrine Serre (Olga) et Juliette Delfau (Natacha) sur scène.

 

Joséphine Serre (Macha)

 

Joséphine Serre (Macha) sur scène (ou plus exactement, dans la salle, en corbeille)

 

Marc Voisin (Koulyguine)

 

Anthony Paliotti (Saliony)

 

J'en profite pour vous rappeler que je suis toujours à la recherche de vos contributions : si vous avez un texte, des dessins, des photos ou des vidéos à publier  sur le blog en rapport avec l'Athénée, votre expérience de spectateur et le théâtre en général, n'hésitez surtout pas à m'en parler ou à me les faire parvenir à l'adresse clemence(at)athenee-theatre.com
(Je n'écris pas mon adresse correctement afin d'éviter qu'elle soit copiée automatiquement par des robots spammeurs : il faut donc remplacer (at) par @)

Pour information, j'ai déjà publié sur le blog cinq contributions de spectateurs  que vous pourrez retrouver en cliquant sur les liens suivants : Laetitia (sur les spectacles qu'elles a vus à l'Athénée), Pierre (ou l'expérience d'un musicien ayant joué à l'Athénée), Jean une première et une deuxième fois (qui nous présentait ses bilans de spectateur très fidèle de l'Athénée), et Jérôme (qui était venu à l'Athénée pour me suivre dans mon travail).



Les Trois Sœurs se termine demain ! Il vous reste trois représentations : ce soir à 20h et demain à 15h et 20h. Ensuite, l'Athénée clora son cycle Tchekhov par La Cerisaie mis en scène par Paul Desveaux !

Bon week-end.


Le son des sœurs

La musique est essentielle dans la mise en scène que Volodia Serre a créée pour Les Trois Sœurs : chansons interprétées par les acteurs, disques choisis par les personnages, bruits d'atmosphère et intermèdes musicaux rythment ainsi le spectacle.

Aperçu de l'univers sonore de la pièce en moins de quatre minutes :

 

Si vous n'entendez rien, cliquez ici pour écouter la bande-son sur le blog ou pour aller sur YouTube.

 

 

J'ai l'impression que beaucoup n'ont pas reçu mon billet d'hier ; retrouvez les photos que j'ai prises des Trois Sœurs ici en n'hésitant pas à les regarder tout en écoutant la bande-son d'aujourd'hui : les deux devraient bien s'entendre.

Les Trois Soeurs se joue encore ce soir, demain soir et samedi à 15h et 20h. Bon jeudi !


Photomaton (en mieux)

Après les portraits de chacune des trois soeurs hier, voici quelques portraits de toute l'équipe du spectacle, la plupart du temps capturés depuis les coulisses pendant une représentation.

 

Carol Cadilhac

 

 

François de Brauer

 

Jacques Alric en coulisses pendant une répétition

 

 

Léopoldine Serre

 

 

Olivier Balazuc.
Autour de lui : Léopoldine Serre (assise), Volodia Serre (caché) et Alexandrine Serre.

 

 

Anthony Paliotti

 

Volodia Serre

 

 

Juliette Delfau

 

 

Alexandrine Serre

 

 

Jacques Alric en coulisses

 

François de Brauer et Carol Cadilhac

 

 

David Geselson

 

 

Volodia Serre

 

 

Léopoldine Serre. Dans l'ombre, Anthony Paliotti.

 

 

Marc Voisin

 

 

Alexandrine Serre

 

Alexandrine Serre

 

Jacques Tessier

 

Léopoldine Serre

 

 

David Geselson

 

 

Joséphine Serre

 

 

Olivier Balazuc

 

 

Joséphine Serre

 

 

Olivier Balazuc

 

 

François de Brauer, Olivier Balazuc et Carol Cadilhac au foyer-bar

 

 

Mireille Franchino

 

 

Volodia Serre

 

 

Les Trois Soeurs de Tchekhov mis en scène par Volodia Serre se joue jusqu'à samedi !


Ce qui se dit, c'est justement ce qui ne se dit pas

Alexandrine, Joséphine et Léopoldine Serre sont sœurs dans la vie, mais également sur scène : elles interprètent en effet Les Trois Sœurs de Tchekhov mis en scène par leur frère, Volodia Serre (qui joue également leur frère sur scène), actuellement à l'Athénée.

 

Léopoldine Serre (rôle d'Irina) et Alexandrine Serre (Olga) en répétitions.

 

Interview croisée un soir de représentation :

« — Léopoldine, tu interprètes le rôle d'Irina dans Les Trois Sœurs : comment la répartition des rôles s'est-elle décidée entre vous trois ?
— Cela s'est fait naturellement par l'âge, puisque nous interprétons les rôles correspondant à notre place dans la fratrie. Mais de toutes façons, les rôles de Macha et d'Irina nous correspondaient étroitement, à Joséphine et moi. C'était peut-être moins évident pour le rôle d'Olga pour lequel Alexandrine a dû construire un personnage peut-être un peu plus éloigné d'elle-même.

 

Léopoldine Serre (Irina) en représentation.

 

— Joséphine, tu joues Macha : est-ce que le fait d'être sœurs dans la vie apporte quelque chose de différent sur scène ?
— Oui, forcément. Mais c'est aussi parce que l'on joue des sœurs : si l'on jouait des personnages étrangers les uns aux autres, cela serait évidemment différent. Le fait d'être sœurs est le parti pris de départ de la mise en scène de Volodia, de toutes façons…
Étant soeurs, il y a avait toute une partie du travail qui était là, vivante, et qui n'était pas à faire : nous avons une histoire, des références, une mythologie communes, et toutes ces petites choses qui se créent entre sœurs, comme la complicité, une certaine façon de se toucher ou de parler, des échanges de regards, etc. existaient déjà entre nous : ce sont des choses qui ne s'expliquent pas, qui passent entre nous et qui n'existeraient sans doute pas (en tous cas pas de cette manière) si nous n'étions pas sœurs, même avec tout le travail d'imaginaire possible de l'acteur…
Sur le plateau, nous sommes cependant très différentes les unes des autres : on n'a pas forcément cherché à ce que notre lien familial soit lisible et visible. On se ressemble sans se ressembler : les choses en commun sont plus dans des intonations, des habitudes, des façons de se tenir, etc.

— Alexandrine, tu interprètes le rôle d'Olga : elle est l'aînée dans le texte, comme tu es l'aînée dans la vie ; est-ce que ce statut d'aînée est important dans la pièce?
— Oui, son statut d'aîné est essentiel : c'est elle, le pilier de la famille qui a remplacé la mère à sa mort. Au début de la pièce, c'est la maîtrese de maison qui s'occupe de tout et qui ne flanche quasiment jamais. Elle endosse le rôle de confidente et de soutien, encore plus clairement vis-à-vis de sa plus petite sœur Irina, d'ailleurs : elle l'embriguade dans ses fantasmes de Moscou et la formate ; elles ont beaucoup de points communs sur la question du travail ou du désir d'aller à Moscou. Irina deviendra peut-être une future Olga : en tout cas, elle suit ses conseils. L'importance de ce statut d'aînée est très claire dans la pièce : je ne pense pas que cela soit une interprétation de ma part.

 

Alexandrine Serre (Olga) en répétitions.
On aperçoit Léopoldine Serre (Irina) et Joséphine Serre (Macha) en arrière-plan.

 

— Léopoldine, est-ce que tu pourrais décrire comment ton personnage, Irina, évolue au cours de la pièce ?
— Cela est passé en premier lieu par des détails de maquillage et de costume: au fur et à mesure que la pièce avance, elle a les joues plus creusées, des cernes qui apparaissent. Nous avons aussi fait le choix ballerines au début pour passer aux talons ensuite, ce qui donne une évolution dans la démarche. De même la robe de l’acte I, robe presque de princesse, de jeune fille en fleur, se troque en une robe plus stricte, à partir du moment où elle se met à travailler. Cela m’a aidé à trouver une évolution dans le corps, dans ma gestuelle puisque cinq ans s’écoulent tout de même entre l’acte I et l’acte IV.
Mais pour le jeu, cette évolution est tout simplement dans le texte, puisqu’Irina perd peu à peu son innocence et sa joie de vivre. A l’acte I elle dit « pourquoi je suis si heureuse aujourd’hui, comme si j’étais portée par de voiles dans un grand ciel bleu avec de grands oiseaux blancs » : elle a eu une révélation sur le sens de la vie qui est le travail. Mais à l’acte III, une fois qu’elle s’est mise à travailler, elle n‘y trouve aucune satisfaction morale et a perdu toutes ses illusions : « Je travaille depuis longtemps et je déteste, je méprise tout ce qu’on me donne à faire. (…) Je suis désespérée, (…) pourquoi est-ce que je ne me suis pas tuée ».
À l’acte IV, le mariage prévu avec le baron fait renaître l’espoir d’un nouveau départ, d’une nouvelle vie, mais il est avorté par la mort du baron en duel. C’est d’autant plus tragique et cruel que tout s’écroule justement au moment où elle a enfin agit concrètement pour changer sa vie.

— Joséphine, pourquoi Macha tombe-t-elle amoureuse ? Qu'est-ce qui lui plaît dans son mari, puis dans Verchinine ?
— Je me suis imaginé plein de choses à se sujet. Je pense qu'au départ, elle a été très impressionnée par son mari, Koulyguine, d'autant qu'elle était très jeune quand elle l'a rencontré : on croit parfois qu'on est très amoureux alors qu'on projette en fait plein de choses… Macha s'est enfermée très vite et très jeune. Verchinine, lui, a une écoute pour elle : elle s'est construit un îlot de solitude et lui débarque soudain là-dedans, la bouscule, la questionne, la trouble. Ils se reconnaissent à travers une vision du monde et de la société dans laquelle ils se sentent enfermés. Par ailleurs, ils se rencontrent alors qu'ils sont tous les deux tourmentés par la vulgarité de leur vie de couple ; ils cherchent une fuite : ils se rencontrent donc aussi pour ce sentiment de libération.
Ce sont deux personnes qui sont incapables d'accepter le quotidien, le réel et le concret des choses, et qui s'échappent dans l'utopie. Ils se rencontrent aussi là-dessus, sur le rêve : ce sont des rêveurs. La question de la foi est également importante. Macha est engoncée dans une vie de province monotone et sans issue, et Verchinine convertit la monotonie et la vulgarité du quotidien pour les transformer en ouverture pour l'avenir : ce qu'on fait aujourd'hui, on le fait pour demain. Et même si c'est une vision un peu "globale", facile, et consolatrice, du monde, Macha accepte d'y croire. Il donne un sens à sa vie telle qu'elle la perçoit : ce sont donc des personnes qui se rencontrent aussi sur le sens.

 

Joséphine Serre (Macha) en représentation

 

— Alexandrine, qu'est-ce qui empêche les trois sœurs d'aller à Moscou ?
— Sûrement elle-mêmes, les circonstances de la vie qu'elles n'arrivent pas à refuser... Olga est nommée directrice, et elle n'arrive pas à décliner ce poste pour des raisons d'argent. Irina a trouvé du travail dans la ville d'à côté... C'est très concret. Mais c'est vrai qu'elles auraient pu tout envoyer valser. Sauf qu'elles ne peuvent pas revendre la maison car leur frère l'a hypothéquée et que sa femme à lui, Natacha, a récupéré toute l'argent.
Juliette Delfau, qui joue le rôle de Natacha et partage la loge d'Alexandrine où se déroule l'interview : — Elles sont littéralement mises en-dehors de chez elles.
Alexandrine : — Oui, et elles ont besoin d'argent qu'elles n'ont pas. Olga a un logement de fonction... Mais comme toujours chez Tchekhov, les aléas de la vie sont évidemment métaphoriques des empêchement que l'on se donne soi-même. À travers cette histoire de départ ou non à Moscou, Tchekhov interroge aussi la question du destin, un thème central chez lui qui renvoie ainsi au sens de la vie et à la maîtrise que l'on a ou non de sa propre existence. C'est aussi pour cela que l'on ne peut pas vraiment expliquer l'échec de leur projet de départ pour Moscou, puisque Tchekhov n'y répond pas lui-même! Cela serait vouloir répondre à tout ce qu'il soulève comme questionnements sur l'existence ...

— Qu'est-ce qui rend Tchekhov si particulier à jouer ?
Alexandrine — La langue. C'est une écriture qui décortique la pensée, qui est aussi complexe, vive et rapide que la pensée. J'ai l'impression que les textes de Tchekhov sont très concrets, qu'il ne faut pas chercher pour les jouer. Tchekhov additionne des petites choses qui font apparaître un image globale. Tous les personnages sont traités avec la même complexité : ils sont tous pleins de contradictions, ne sont jamais définissables en trois mots. Comme c'est l'accumulation de tout petits détails qui crée le sens, on ne peut pas être global dans son approche des personnages. Il faut être dans le détail de chaque moment : c'est un théâtre de situation.

Léopoldine — Il y a quelque chose de très particulier dans l'écriture de Tchekhov dans le sens où il n'y a pas de découpages de scènes dans ses pièces. Le temps qui passe sur le plateau correspond au temps réel,: ce sont des incursions dans le quotidiens de ces personnages, séparées par des ellipses de plusieurs années : de véritables moments de  vie à recréer. Il y a des « zooms » sur les personnages puis des scènes de groupe, donc il est important de gérer à la fois son propre parcours et un parcours global par rapport au groupe. C’est ainsi que Tchekhov traite des thèmes universels. Tous ces dialogues qui peuvent paraître anodins, tous ces détails mis bout à bout, c’est finalement ce qui crée le sens dans sa globalité : on partage le quotidien des personnages, on apprend peu à peu à les connaître, à connaître leurs rêves, leurs émotions, et on est d’autant plus touchés quand le malheur s’abat sur eux.
La question de la famille, thème très récurrent chez Tchekhov, nous touche évidemment particulièrement, et c’est en ça qu’il est très émouvant pour nous de pouvoir le raconter ensemble.

Joséphine — Comment dire…. C'est compliqué… Jouer Tchekhov est à la fois plein de dangers et d'attraits. Les répliques des personnages seraient comme la "partie émergée de l'iceberg" : l'acteur doit donc être chargé de toute la partie "immergée" pour pouvoir prendre la parole —afin que cette parole soit nécessaire. Je crois qu'il ne faut surtout pas tomber dans le banal. C'est un travail de construction qui se fait en répétitions (imaginer l'instant même qui précède l'entrée, d'où on vient, le temps qu'il fait, et les jours précédents, puis les mois, les années, jusqu'aux souvenirs de l'enfance, etc.) ; et puis on l'oublie bien sûr en représentation... "On l'oublie", je veux dire, on n'y pense plus, mais on reste chargés de tout cela.
Le texte peut paraître très anodin, mais c'est un leurre : je crois qu'il n'y a aucune parole anodine au théâtre. Et pourtant, il ne faut pas non plus faire un sort à chaque réplique ! Avec Tchekhov, on n'est ni dans le poétique ni dans le lyrique, registres avec lesquels on peut travailler sur la musicalité, le rythme, les sons ; on n'est pas vraiment dans la langue non plus puisque l'on joue une traduction : il s'agit avant tout du sens.
Je crois que la "grosse" question chez Tchekhov, c'est : "comment faire acte de théâtre avec le quotidien ?" À ce sujet, j'ai relu récemment Le Trésor des humbles de Maurice Maeterlinck et en particulier un chapitre intitulé "le tragique quotidien", et j'ai eu la sensation qu'il parlait exactement des textes dramatiques de Tchekhov. Maeterlinck engage une réflexion sur la parole, il croit que tout ce qui se dit entre deux êtres, c'est justement ce qui ne se dit pas. Voilà : c'est tout ce qui ne se dit pas qu'il faut réussir à rendre vibrant, chez Tchekhov, afin que son texte ne soit ni trop chargé ni trop anodin. »

 

Léopoldine Serre (Irina) et Joséphine Serre (Macha)

 

Les Trois Sœurs de Tchekov se joue à l'Athénée tous les soirs de cette semaine. Samedi, il y aura une représentation à 15h en plus de celle du soir. Bonne journée !


4 musiciens et 3 sœurs

Samedi, quatre musiciens de l'Orchestre de Paris se mêlaient aux trois sœurs de Tchekhov pour un spectacle associant musique et théâtre :
entre des œuvres des compositeurs russes Taneïev et Tchaïkovski, les interprètes des Trois Sœurs lurent des lettres que l'actrice Olga Knipper adressa à son mari, Anton Tchekhov, autour de l'année 1900.

 



Lecture de lettres d'Olga Knipper entre le quatuor de Taneïev et celui de Tchaïkovski.

Debout, de gauche à droite : Joséphine Serre, Léopoldine Serre et Alexandrine Serre.
Assis, de gauche à droite : Pascale Meley, Antonin André-Requena, Nicolas Peyrat et Thomas Duran.

 



Les musiciens saluent après leur exécution du quatuor de Tchaïkovski. Les trois sœurs sont restées sur scène pour écouter le concert.

Debout, de gauche à droite : Pascale Meley, Antonin André-Requena, Nicolas Peyrat et Thomas Duran.
Assises, de gauche à droite : Joséphine Serre, Léopoldine Serre et Alexandrine Serre.


L'équipe salue après le spectacle.

De gauche à droite : Léopoldine Serre, Pascale Meley, Antonin André-Requena, Joséphine Serre, Nicolas Peyrat, Thomas Duran et Alexandrine Serre.

 

Une demi-heure plus tard, l'on put assister au premier café-débat de la saison sur le thème « faut-il rêver sa vie au risque de la perdre ? » avec Jean-Pierre Martin, écrivain, et Volodia Serre, metteur en scène des Trois Sœurs. J'aurai l'occasion de vous en reparler très vite.


Le prochain concert de l'Orchestre de Paris à l'Athénée aura lieu le 29 janvier à l'occasion de Caligula de Camus, sur le thème "néo-classique ou oppression".

Le prochain café-débat aura lieu le 12 mars 2011 autour du spectacle L'Échange de Claudel mis en scène par Bernard Lévy.

Les Trois Sœurs mis en scène par Volodia Serre se joue à l'Athénée jusqu'à samedi.

Bon lundi !


Les enfants, ça court toujours partout.

C'est le 11 novembre aujourd'hui : si vos enfants ne sont sans doute pas à l'école, sachez que leur esprit rôde sur le plateau des Trois Soeurs

 

Les Trois Soeurs de Tchekhov mis en scène par Volodia Serre avec Jacques Alric, Olivier Balazuc, François de Brauer, Carol Cadilhac, Juliette Delfau, Mireille Franchino, David Geselson, Anthony Paliotti, Alexandrine Serre, Joséphine Serre, Léopoldine Serre, Volodia Serre, Jacques Tessier et Marc Voisin se joue jusqu'au 20 novembre.

Le sondage lancé lundi sur le blog est toujours en ligne ici ! J'attends votre réponse...

Bon jeudi.


En habit de ville

Les Trois Sœurs de Tchekhov mis en scène par Volodia Serre a commencé la semaine dernière : et dès son arrivée à l'Athénée, l'équipe artistique s'est bien évidemment employée à faire une allemande (mais siiii, vous savez ce que c'est : nous en avions parlé ici sur le blog).

Cette fois, pas de vidéo comme pour Oncle Vania mais quelques photos. Comme il s'agit d'une répétition, je précise que les comédiens ne sont pas en costumes.

Léopoldine Serre (rôle d'Irina) et Alexandrine Serre (rôle d'Olga)

 

Les trois sœurs :
Joséphine Serre (Macha), Léopoldine Serre (Irina) et Alexandrine Serre (Olga)

 

Léopoldine Serre (Irina), Joséphine Serre (Macha), David Geselson (Touzenbach) et Anthony Paliotti (Saliony)

 

Léopoldine Serre (Irina) et Marc Voisin (Koulyguine)

 

Marc Voisin (Koulyguine), Léopoldine Serre (Irina) et Joséphine Serre (Macha)

 

Debout, Marc Voisin (Koulyguine).
Autour de la table en commençant par la gauche : les cheveux d'Anthony Paliotti (Soliony), David Geselson (Touzenbach), Juliette Delfau (Natacha), Volodia Serre (Andreï), Jacques Tessier (Tcheboutykine), Léopoldine Serre (Irina), Alexandrine Serre (Olga) Joséphine Serre un peu cachée (Macha) et Olivier Balazuc très caché (Verchinine).

 

Volodia Serre (Andréï) et Joséphine Serre (Macha).

 

Les Trois Soeurs se joue jusqu'au 20 novembre. Samedi prochain, vous pourrez assister à un café-débat sur le thème "Faut-il rêver sa vie au risque de la perdre?" avec Volodia Serre, le metteur en scène des Trois Soeurs, et Jean-Pierre Martin, écrivain. C'est à 17h30 à l'Athénée, et l'entrée est libre.

D'autre part, le cycle "Tchekhov à l'écran" continue au cinéma le Balzac (Paris 8e). Cette semaine, découvrez Les Trois Sœurs de Margarethe von Trotta (mercredi et samedi à 11h du matin).

Le sondage que j'ai lancé hier sur votre expérience de Tchekhov en tant que spectateur est toujours en ligne ici, n'hésitez pas à venir me donner votre avis !

Bon mardi.


On y revient toujours

Tchekhov est ce genre d'auteur que l'on peut revoir inlassablement au théâtre tant ses textes semblent se révéler à chaque fois au gré des comédiens et des mises en scène : en regardant autour de moi, j'ai l'impression que beaucoup de spectateurs aiment bien aller voir plusieurs mises en scène d'une même pièce de Tchekhov et qu'une fois qu'on a commencé avec Tchekhov, on n'en finit jamais.

L'Athénée vous offre un cycle Tchekhov avec ses trois dernières pièces*, Oncle Vania, Les Trois Soeurs et La Cerisaie. Pour ma part, c'était la première fois que je voyais Oncle Vania, mais j'avais déjà vu Les Trois Soeurs et La Cerisaie.

Et vous, aviez-vous déjà vu ces trois pièces de Tchekhov ? Vous pouvez répondre au sondage en cliquant ici (c'est sur la droite) ou laisser un commentaire au billet.  Je suis également curieuse de voir dans quelles mises en scène vous les avez vues !
Je précise que je ne peux pas proposer plus de quatre possibilités de réponses et ne peux pas faire en sorte qu'on puisse en cocher plusieurs… Je vous laisse donc vous exprimer avec plus de diversité et de précisions en commentaire.

Avez-vous déjà vu Oncle Vania, Les Trois Soeurs et/ou La Cerisaie ?
Oui, j'ai déjà vu au moins l'une de ces trois pièces et j'aimerais la/les revoir à l'Athénée.
Oui, j'ai déjà vu au moins l'une de ces trois pièces mais je préfère aller voir autre chose.
J'ai déjà vu d'autres pièces de Tchekhov mais pas celles-ci. Je découvrirais avec plaisir une ou plusieurs de ces trois pièces à l'Athénée.
Je n'ai jamais vu/lu de pièces de Tchekhov.

Les Trois Soeurs mis en scène par Volodia Serre se joue encore deux semaines à l'Athénée! La Cerisaie mis en scène par Paul Desveaux commencera ensuite le 25 novembre.

 

* J'exclue Les Méfaits du tabac qui est un monologue publié après Les Trois Soeurs.

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