Flash-back

La saison 2008-2009 de l’Athénée s’est terminée avec Les Mains sales et Les Justes (ou Les Mains justes, pour ceux qui voudront aller plus vite), mais vous souvenez-vous des spectacles qui ont habité l’Athénée et ce blog depuis septembre dernier?
Flash-back (ou analepse, pour ceux qui préfèrent éviter les anglicismes) très subjectif:

 

Le texte oublié sur le banc de Rêve d’automne
de Jon Fosse mis en scène par David Géry.



«Il y a quelque chose qui pourrait toucher à la pornographie dans l’opéra.»
Paul-Alexandre Dubois, le metteur en scène de L’Opéra de quatre notes de Tom Johnson en entretien sur le blog.

Extrait du Tribun/Finale de Mauricio Kagel mis en scène par Jean Lacornerie:
«La police, c’est vous!»

 

La seule photo que j’avais réussi à prendre de Claus Peymann/Sik Sik,
le spectacle double de Carlo Cecchi.

 

«Si tu veux essayer de plaire à tout prix, tu pleures dès que tu en entends un tousser dans la salle! Si je peux te donner un conseil : pense à ta grand-mère et fais une œuvre!»
Céline Sallette, actrice dans après la répétition d'Ingmar Bergman mis en scène par Laurent Laffargue, à des étudiants en art venus voir le spectacle.

 

Le Magazine, l’émission de Lionel Esparza diffusée sur France Musique en direct de l’Athénée à l’occasion des voix d’Olivier Messiaen.

 

«Cette compagnie est un véritable collectif, une troupe où on travaille dans le sens de l'œuvre et non dans celui des individualités. C'est un dialogue constructif où tout le monde va dans la même direction.»
Jean-Philippe Salerio, le metteur en scène de l’opérette La Cour du Roi Pétaud, en entretien sur le blog.

 

Les bouts de bois que l’on frappe l’un contre l’autre dans
La Puce à l’oreille de Georges Feydeau mis en scène par Paul Golub pour faire un bruit de claque.

 

Les enfants partant du premier concert de Claire-Marie Le Guay, pianiste en résidence à l’Athénée: un deuxième concert a suivi, et vous pourrez la retrouver l’année prochaine!

 

Le lustre magnifique de l’opéra Les Enfants terribles de Jean Cocteau et Philip Glass mis en scène par Paul Desveaux.

 

«Dans En attendant Godot, chaque réplique ouvre mille portes…»
Patrick Zimmermann, comédien dans En attendant Godot de Samuel Beckett mis en scène par Bernard Levy, en entretien sur le blog.



La traduction française de la morale de Cosi fan tutte, l’opéra de Mozart et Da Ponte mis en scène par Yves Beaunesne et dirigé par François Bazola:
«Heureux celui qui, malgré les ennuis, arrive à prendre la vie du bon côté…»

 

Chantal et Gérard: c’est le prénom des deux spectateurs qui, après avoir vu Riders to the Sea de Ralph Vaughan Williams d’après John Millington Synge à l’Athénée, ont décidé de se rendre sur les îles d’Aran où se déroulait l’action de l’opéra.

Un concentré (et une sélection!) des effets sonores que l’on pouvait entendre dans La Cantatrice chauve, un opéra de Jean-Philippe Calvin d’après Eugène Ionesco mis en scène par François Berreur.
(Retrouvez la vidéo ici sur YouTube)

 


«À quel monde meilleur rêvez-vous? Et comment allez-vous le construire?»
étaient les questions posées pour le cinquième forum de discussion des jeunes organisé par l’Athénée: le 15 mai dernier, quatre cents lycéens ont ainsi pu débattre à l’Athénée avec Daniel Cohn-Bendit, François Durpaire, Susan Georges et Bruno Rebelle.

 

Après trois ans de résidence et quatre concerts cette saison à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, le Quatuor Psophos tire sa révérence avec le concert de clôture, Brahms/Strauss, dans le décor des Mains sales.



«Le théâtre de l’engagement, c’est peut-être vouloir défendre le texte dans un monde où les paroles sont sommées de laisser la place à l’image, où le fond cède à la forme. Mais quand il n’y a plus de paroles, c’est le début de la barbarie! C’est ce que nous combattons.»
Guy-Pierre Couleau, le metteur en scène des Mains sales de Jean-Paul Sartre et des Justes de Camus, en entretien sur le blog.

La troupe des Justes d’Albert Camus mis en scène par Guy-Pierre Couleau salue pour sa dernière représentation à l’Athénée.

Le public de la présentation de la saison 2009-2010 de l’Athénée commençant à sortir du théâtre: si vous n’avez pas pu y assister, cliquez ici pour découvrir les spectacles que vous propose l’Athénée à partir de septembre prochain!

 

 

Et vous, qu’avez-vous retenu de cette saison 2008-2009 de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet? Pour nous le dire, cliquez ici et laissez un commentaire sur le blog!

Bon début de semaine à tous.


PS : des commentaires au billet de jeudi se sont ajoutés pendant le week-end, promis, je vous réponds aujourd’hui! Le sondage sur votre lecture du blog est toujours actif.

 


Tout le monde dit I love you - Interview

Gauthier Baillot joue le rôle de Hoëderer dans Les Mains sales qui vient de se terminer, et de Stepan Fedorov dans Les Justes qui commence demain à l’Athénée.


«_ Tu m’as étonnée quand je suis passée dans les coulisses hier: il était 19h55, la représentation allait commencer, et tu étais encore dans le foyer des comédiens pas maquillé ni habillé…
_ Mon personnage n’entre pas dès le début, j’ai donc un peu de temps supplémentaire… Mais c’est vrai que je ne vois pas la nécessité de prendre beaucoup de temps avant la représentation. J’avais également étonné un régisseur sur une autre pièce: pendant la représentation, on discutait tranquillement en coulisses lorsque je suis entré sur scène sans aucune transition, en ayant à peine terminé la phrase que j’étais en train de lui dire. Quand je suis revenu à côté de lui juste après, il était tout blanc! Je n’ai pas tellement besoin de m’isoler, sauf peut-être pour les premières représentations.
En revanche, je demande toujours à ce qu’il y ait des retours assez forts en loge pour que je puisse entendre ce qui se passe sur scène pendant que je me prépare : je sais qu’à tel moment je dois être habillé, puis à telle scène que je dois être maquillé… Me préparer au lieu d’attendre d’entrer en scène sans rien faire me permet aussi de me mettre dans le rythme du spectacle: je veux faire en sorte qu’il n’y ait pas d’arrêt entre ma préparation et mon entrée en scène, et parfois j’arrive à être assez synchronisé pour descendre de ma loge et entrer directement en scène sans patienter dans les coulisses… Cela crée une forme d’adrénaline et, au niveau du jeu, me permet de partir de moi-même.

_ Tu as donc l’impression de partir de toi-même lorsque tu joues Hoëderer? Encore une fois tu m’étonnes, parce que sur scène tu es absolument méconnaissable…
_ Tu trouves? Oui, c’est vrai que j’ai remarqué que souvent, les gens ne me reconnaissent pas. Je pense par exemple à un petit garçon qui était passé pour demander des autographes à toute la troupe, et qui était passé plusieurs fois devant moi sans avoir l’air de se rendre compte que j’avais joué dans la pièce qu’il venait de voir… Je n’ai pourtant pas du tout pensé à faire une composition ou à me rendre méconnaissable.
Ce sont les situations présentes dans le texte de Jean-Paul Sartre qui font les personnages: voir Hoëderer traverser l’histoire de manière si précise et forte en fait un personnage mûr dans l’écriture elle-même. Il y a une force tranquille chez Hoëderer qui est véritablement appelée par le texte: c’est tellement bien écrit que cela donne inévitablement une force à l’acteur qui le joue.
C’est pour cela que le texte serait difficile à couper: il y a une suite d’étapes nécessaires pour construire le personnage. L’acteur fait une sorte de voyage, et son regard s’aiguise d’une scène sur l’autre. Il y a l’étape où il trouve les photos de Hugo dans sa valise, puis celle où il découvre Jessica cachée sous la table… Tout cela dessine peu à peu Hoëderer: c’est un rôle où l’on peut arriver à vide, où je n’ai pas eu conscience de travailler une maturité parce qu’elle est là sans moi, dans la pièce elle-même.
On parle beaucoup de Hoëderer avant qu’il apparaisse pour la première fois, ce qui lui confère un crédit avant même qu’on l’aie vu! C’est pour cela que c’est quitte ou double: à son arrivée, le public pourrait être déçu, et c’est là que les partenaires sont essentiels, parce qu’ils jouent aussi ce qu’on est. Hoëderer entre en demandant pourquoi on le dérange et arrête net la discussion animée qui se tenait. Alors que Georges, Slick et Hugo en étaient quasiment à en venir aux mains, ils s’immobilisent soudainement et semblent se retrouver comme des enfants pris en faute: s’ils continuaient comme si Hoëderer n’était pas entré, j’aurais beau jouer l’homme autoritaire, charismatique et mûr, on n’y croirait pas du tout!
L’autorité chez Hoëderer se joue, mais elle se cultive donc surtout chez les autres: cela se prend dans le regard de ses partenaires de jeu, comme beaucoup d’autres choses d’ailleurs. C’est sans doute pour cela que je n’ai pas l’impression d’avoir fait une composition: le personnage de Hoëderer a une maturité sans que j’aie eu tellement besoin de lui donner, et il n’y a pas besoin de démontrer quoique ce soit.

_ Cela rejoint ce que disait Nils Öhlund qui me parlait d’économie de moyens, estimant qu’il fallait se dépouiller de beaucoup de choses pour jouer un personnage…
_ Effectivement, je crois qu’il ne faut pas vouloir prouver quelque chose et ne pas se dire “pourvu que les spectateurs voient bien qu’il est en colère, pourvu qu’ils voient bien qu’il est troublé”, etc. J’ai joué dans une pièce de Lars Norén qui nous a dit un jour “faites en sorte que les gens n’en sachent pas plus sur vos personnages à la fin qu’au début”.
On voudrait toujours expliquer quelque chose, mais non seulement les spectateurs ne sont pas tous obligés de ressentir la même chose, mais en plus c’est lorsqu’on se dépouille qu’on va à l’essentiel, qu’on ressent plus de choses et que l’on est disponible à l’autre. C’est particulièrement vrai pour Les Mains sales où le texte est très copieux. Plus on se dépouille et plus, paradoxalement, les spectateurs et les partenaires voient de choses.

_ Avant toi, j’ai interviewé Guy-Pierre Couleau, le metteur en scène des Justes et des Mains sales, Anne Le Guernec, qui joue Jessica dans Les Mains sales et Dora Doulebov dans Les Justes, et Nils Öhlund qui joue Hugo dans Les Mains sales et Skouratov dans Les Justes: vous m’avez tous spontanément et longuement parlé de l’importance des partenaires de jeu et de la nécessité de travailler ensemble.

_ Guy-Pierre Couleau est un vrai chef de troupe et, dans ses spectacles, il y a une vraie notion d’équipe et de partage. Tu sais, lorsqu’on est acteur, on travaille vraiment avec ce qu’on est nous personnellement, et la scène devient ainsi un endroit sensible de l’humain: c’est une mise à nu face à l’autre, et autrui devient plus important que soi-même. Chacun travaille pour l’autre, et ce sont vraiment les autres qui te donnent leur force. Chaque maillon est important, chacun sert l’histoire et sert également le parcours de l’autre. Cet esprit de troupe vient de Guy-Pierre Couleau et des comédiens qu’il a choisis…
Je sens la même chose pour Les Justes où je suis arrivé bien après tout le monde: j’ai dû reprendre le rôle de Stepan en quatre jours en remplaçant Sébastien Bravard et j’ai joué Les Justes pour la première fois après seulement une générale! Les autres acteurs avaient déjà joué la pièce et auraient pu être indifférents à la difficulté que cela représentait pour moi: or, sentir que c’était délicat pour moi les déstabilisait tout autant!
Un acteur en difficulté perturbe tout l’ensemble, comme un caillou que l’on jette dans l’eau et qui crée une onde: cela montre que tout le monde est à l’écoute et, le jour de ma première des Justes, j’ai eu le sentiment que c’était une première pour tout le monde! Tout le monde était avec moi. Guy-Pierre Couleau nous avait dit: “quelque part c’est mieux, vous êtes tous au même endroit”.

_ Puisque Les Justes d’Albert Camus mis en scène par Guy-Pierre Couleau commence demain, peux-tu me parler du personnage de Stepan?

_ Stepan fait partie du groupe de terroristes, et c’est le plus radical. Lorsqu’Ivan Kaliayev renonce à lancer la bombe parce qu’il risquerait de tuer des enfants, Stepan n’est pas d’accord: il aurait tué les enfants sans problème et n’a absolument pas peur de se salir les mains!
Mais le plus intéressant, c’est d’essayer de comprendre cette radicalité: son argumentaire peut être recevable lorsque l’on sait qu’il a été emprisonné et torturé et que sa femme s’est suicidée parce qu’elle ne supportait pas de le voir subir tous ces sévices… Comme Hugo dans Les Mains sales de Sartre, son choix politique provient en partie de son vécu, de l’intime. On pourrait croire qu’il n’a aucun cœur, alors qu’il a justement une énorme faille! Par vengeance, il tuerait tout le monde…»


J’ai quitté Gauthier Baillot juste au moment où la représentation des Mains sales commençait: évidemment, il n’était ni maquillé ni habillé…

Pour voir Stepan Fedorov essayer de tuer tout le monde dans Les Justes, c’est à partir de demain soir à l’Athénée!
L’équipe artistique est quasiment la même que pour Les Mains sales, avec toutefois quelques petits changements: souhaitons donc la bienvenue à Frédéric Cherboeuf, et bon vent à Olivier Peigné et Stéphane Russel.

Bonne journée à tous.


Les mots et les choses

Curieux genre que l’autobiographie, qui n’a qu’un seul mot pour désigner des écrits fort différents puisque par définition personnels: Les Mots, que Jean-Paul Sartre publie en 1964 après l’avoir élaboré pendant plus de dix ans, est un récit de l’enfance de l’écrivain et philosophe divisé en deux chapitres, “lire” et “écrire”.

Car c’est surtout son rapport aux livres que Jean-Paul Sartre retrace, faisant le deuil de la prétendue singularité de sa personnalité, qu’il juge factice. Rétrospectivement, le culte qu’il a voué à la littérature lui apparaît comme un leurre et sa vocation d’écrivain comme une imposture: il aurait confondu les mots avec la réalité et serait devenu écrivain pour faire plaisir à son grand-père.

Si Jean-Paul Sartre entend dresser un bilan à la manière d’un Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions, on ne peut s’empêcher de se poser la question de la sincérité de cette autocritique où point la mauvaise foi, confirmée par le ton souvent ironique et la distanciation comique.
En fait, plus Jean-Paul Sartre entend démonter la supercherie qui l’a conduit à la littérature en essayant de nous faire croire qu’il est un homme ordinaire et plus on ne peut s’empêcher de sourire en pensant aux écrits magistraux qu’il a engendrés, comme L’Être et le Néant, La Nausée, Les Mains sales, Critique de la raison dialectique ou Situations.

Mais Jean-Paul Sartre se méfie des mots, et c’est surtout ce soupçon qu’il met en scène dans son autobiographie, à la manière d’un tableau bien connu de Norman Rockwell:

 

 

Norman Rockwell, Triple autoportrait, 1960

Autrement dit, Jean-Paul fait se rejoindre passé et présent et réalise une mise en abyme où, dans le même temps, il regarde sa vie, écrit sur lui-même et se regarde en train d’écrire: “j’ai passé beaucoup de temps à fignoler cet épisode et cent autres que j’épargne au lecteur” ou “aujourd’hui, 22 avril 1963, je corrige ce manuscrit au dixième étage d’une maison neuve”, écrit-il par exemple. Renonçant à la chronologie, il conteste le genre autobiographique de l’intérieur et déconstruit la culture aliénante qui serait la sienne en mettant la littérature en danger.

Règlement de comptes avec son passé et bilan d’une vocation d’intellectuel, Les Mots a aussi une portée politique. Au-delà d’une psychanalyse, il s’agit ainsi de dénoncer la littérature en la ramenant à ce qu’elle est, c’est-à-dire seulement des mots, tout en désacralisant sa fonction d’écrivain.

La littérature est alors démystifiée au profit de l’action et de l’engagement, et l’on ne peut s’empêcher de voir en filigrane le personnage de Hugo dans Les Mains sales à la lecture de ce parcours d’écrivain: rédacteur du journal du Parti, Hugo, l’intellectuel, le gosse de riches, ne rêve que d’action concrète. Contrairement à Jean-Paul Sartre, il ne peut accepter qu’il pourrait “commenc[er] sa vie comme [il] la finir[a] sans doute: au milieu des livres”…

Pour suivre les tentatives de Hugo d’échapper à ce qu’il est et découvrir comment Jean-Paul Sartre a intégré sa réflexion aux
Mains sales, il vous reste trois représentations de la pièce dans la mise en scène de Guy-Pierre Couleau: ce soir et samedi à 15h et 20h!

L’Athénée confronte ensuite la philosophie de l’engagement de Jean-Paul Sartre à celle d'Albert Camus en vous proposant une reprise des Justes de Camus, un spectacle donné en 2007 à l’Athénée, déjà dans la mise en scène de Guy-Pierre Couleau… Les représentations auront lieu du 3 au 6 juin prochains.

Bon week-end à tous.


Derrière les barreaux


Entre indépendance et aliénation, dans Les Mains sales de Jean-Paul Sartre les personnages se débattent et les idées se libèrent.

Dans la mise en scène de Guy-Pierre Couleau, Les Mains sales est encore à l’Athénée pour quatre représentations: ce soir, demain et samedi à 15h et 20h.

Bon jeudi !

 


Hors-jeu - Interview !

Nils Öhlund est l’acteur qui interprète Hugo dans Les Mains sales de Jean-Paul Sartre qui se joue en ce moment à l’Athénée dans la mise en scène de Guy-Pierre Couleau. Conversation dans sa loge avant une représentation :

«_ Tu as l’air fatigué…
_ Oui, il y a Les Mains sales bien sûr, mais je m’occupe en plus de la production d’Une Maison de Poupées d’Ibsen que je mettrai en scène l’année prochaine : on le jouera à l’Athénée en mai 2010, d’ailleurs.

_ Puisque la présentation de la saison 2009-2010 de l’Athénée a lieu ce soir à 18h30, parlons un peu de Maison de Poupées... Pourquoi avoir voulu mettre ce texte en scène?

_ J’ai toujours voulu faire de la mise en scène. Comme pièce, je voulais choisir quelque chose de personnel, réalisable et en fonction d’acteurs précis, et je suis tombé sur ce texte qui constituait le terrain le plus proche de moi, d’autant qu’il rappelle mes origines scandinaves... J’ai un rapport très personnel à ce texte tout comme aux acteurs que j’ai choisis: tout se connecte, et il y a pour moi une nécessité de le monter, de raconter tout cela. Quand tu montes un Shakespeare, tu es plus ou moins obligé de te projeter: là, je suis dans quelque chose d’intime qui concerne la famille, le mensonge, le compromis… C’est une sorte de chronique de la vie conjugale, pour plagier Bergman…
Être acteur et metteur en scène sont deux choses intimement liées  pour être metteur en scène je me nourris de mon parcours d’acteur, et j’essaie de creuser l’art du jeu en faisant de la mise en scène. Cela fait vingt ans que je fais du théâtre, et l’on pourrait croire qu’on accumule beaucoup de choses, alors qu’en fait il faut en lâcher beaucoup, se dépouiller… Je préfère me rendre disponible pour le spectateur, qu’il soit attiré par la part de mystère plutôt que de lui donner trop de signes: cela passe par du micro-travail, c’est de la dentelle, mais si le jeu est incarné et juste, tout se voit. Finalement, sur scène, les choses les plus fabriquées, les plus grosses, sont peut-être les moins visibles. Pour moi, il ne faut pas vouloir capter les regards: juste se laisser regarder plutôt que vouloir être regardé...

_ On te parle souvent de ton physique en tant qu’acteur, non? Ce n’est pas gênant?
_ C’est ça, remets-en une couche! Cela fait forcément plus plaisir qu’une lycéenne me dise que je suis beau à une rencontre que l’inverse, mais je ne me raccroche pas du tout à cela, pas du tout… J’ai mis quinze ans à accepter d’avoir un physique de jeune premier.
Mais ce qui est important, c’est Hugo, mon personnage dans Les Mains sales : l’essentiel chez lui, c’est sa jeunesse, sa sincérité, et je ne voulais pas passer à côté de cela. J’ai donc renoncé à lui donner la maturité que je peux avoir. L’émotion de Hugo, il faut qu’elle jaillisse à mon corps défendant.
Tu sais, souvent, les émotions fortes qu’on éprouve dans la vie, c’est quand on est touché sur une partie de notre enfance, quand l’enfant qu’on a gardé en nous est ébranlé : c’est notre socle. Hugo est un garçon pas encore fini, il est en construction, et il le dit qu’il est entre la jeunesse et l’âge d’homme, et il est même embarrassé par sa jeunesse… J’ai donc travaillé en allant contre ce que je suis ou ce que je prétends être, en allant vers la jeunesse…

_ Justement, tu pourrais expliquer un peu comment tu as concrètement travaillé le rôle de Hugo dans Les Mains sales?
_ Sur la proposition de Guy-Pierre Couleau, le metteur en scène, qui sait avoir ce genre d'intuitions très forte, j’ai appréhendé le rôle de Hugo par l’humour et la légèreté -ce qui est également lié à sa jeunesse, d’ailleurs. Il y a tout un travail secret d’appropriation pour faire rencontrer mon expérience avec celle du personnage afin de lui donner chair. Je passe par des choses intimes : c’est ma petite tambouille… Mais ce n’est pas si difficile car c’est un garçon qui aimerait être aimé et qui se bagarre pour cela. C’est Anne Le Guernec, qui joue Jessica, qui le faisait remarquer: Hugo est aimé par Olga, Jessica, Hoëderer et Louis, mais il croit que personne ne l’aime. Et si ce n’est pas si difficile de comprendre ce mécanisme, c’est aussi parce que c’est un ressort de l’acteur fondamental: se mettre devant cinq cents personnes et vouloir être aimé… (Silence) Comment tu vas faire pour réécrire un entretien construit avec tout ce que je te dis?

_ Moi aussi j’ai ma petite tambouille… Disons en tout cas que je ferai cette retranscription très rapidement, pour toujours avoir ta voix dans ma tête. Et donc, puisqu’on parlait de ton physique en tant qu’acteur puis de l’appropriation du personnage de Hugo, est-ce que tu pourrais expliquer comment tu as construit physiquement le personnage ?

_C’est l’intérieur, dont je viens de te parler, qui contamine l’extérieur… Cela passe par le costume, la position, des attitudes.. C’est tout un travail de composition, mais je ne préfère pas parler de ce genre de petits détails parce que j’ai peur que le public ne voie plus que cela après avoir lu cet entretien. Le costume réalisé par Laurianne Scimemi est important, il donne un côté petit étudiant anglais à Hugo.
Il m’a vraiment fallu accepter ma jeunesse pour ce personnage, là où Gauthier Baillot, à mon avis, assoit son jeu pour révéler la maturité de Hoëderer! Nous avons le même âge, et pourtant nos personnages doivent avoir un rapport père/fils. C’est aussi le regard de mon partenaire qui crée mon personnage : le regard que Gauthier et moi nous portons l’un sur l’autre crée cette différence d’âge et ce rapport de filiation…

_ Dans l’entretien qu’il m’a accordé, Guy-Pierre Couleau, le metteur en scène, semblait très touché par ce rapport de troupe que vous avez réussi à créer…

_ Oui, je pense que Guy-Pierre est touché par notre engagement sur le plateau, par notre investissement sur un projet qui venait de lui. Tout ce qu’on fait, c’est pour être moins seul: c’est pour cela que c’est très émouvant quand tout un groupe d’acteurs est sur scène pour ta pièce, pour prolonger ton propre rêve…

_ Tu trouves vraiment que tout ce qu’on fait, c’est pour être moins seul?
_ Oui, dans toute notre relation à l’autre, on est en mouvement pour rencontrer l’autre, toujours… Peut-être que la bataille, c’est aussi le même mécanisme d’ailleurs…

_ Et le théâtre, est-ce un combat?

_ Le théâtre est une bataille contre la facilité, et monter une production est un combat contre les a priori. La scène est un lieu d’action avec des situations et des corps qui agissent et réagissent. C’est pour cela que je préfère le mot d’acteur à celui de comédien: l’expression “jouer la comédie” sous-entend pour moi qu’on revêt quelque chose d’extérieur à soi, comme on enfile un costume ; moi, je préfère la notion d’acte. Mais je ne dirais pas que jouer est une bataille : il y a beaucoup de moments magiques, ces instants ténus où tu es parfaitement en accord avec tes partenaires, où tu es juste au même endroit qu’eux, disponibles pour eux, dans l’écoute absolue de l’autre…

_ Et là, si tu arrives à l’Athénée une heure et demie avant la représentation, c’est pour voir les autres?
_ Oui, je suis là pour prendre contact avec les gens, pour savoir ce qu’ils ont vécu depuis la dernière représentation…  On se reconnecte pour s’apprêter à vivre la même chose. C’est bien que cela vive avant et après, je n’aime pas que chacun arrive et reparte de son côté, que cela soit pour mes partenaires de jeu comme pour le public. C’est aussi pour cela que je fais volontiers les rencontres avec des spectateurs, que je reste au bar du théâtre après la représentation… Je ne veux pas que le théâtre soit un produit de consommation, et pour moi la rencontre est nécessaire. Lors des discussions avec les spectateurs, je ne suis pas là pour faire un cours théorique sur Jean-Paul Sartre: j’ai autant à apprendre d’eux, j’ai envie de savoir ce qui leur a plu ou déplu… Ces rencontres ne me coûtent pas du tout, au contraire!

_ Qu’est-ce qui est le plus important pour toi, dans Les Mains sales?

_ Tout est relié, c’est difficile d’isoler quelque chose… Le plus important pour moi, c’est un parcours, une évolution, une transformation. Du point de vue de l’enjeu politique de la pièce, Jean-Paul Sartre s’attache à montrer ce qu’il y a d’intime dans l’engagement : nos convictions sont aussi liées à l’intime, à l’enfance, aux névroses..
C’est ce qui est intéressant chez Hugo: c’est lorsque Hoëderer le touche dans ce qu’il a d’intime qu’il passe à l’acte. Mais ce qui ressort peut-être chez Hugo également, c’est qu’on lui a fait confiance et qu’il a l’impression de trahir, de faillir. Comme j’ai fait beaucoup de sport en équipe, j’ai envie de te parler de rugby: c’est comme si Hugo avait supplié pendant tout le match qu’on lui donne le ballon, et que, au moment où on lui passe enfin, il manque l’essai, ou il le réalise en-dehors des règles. Il n’est pas à la hauteur de la responsabilité qu’on lui a donnée. C’est le petit gringalet qui veut absolument qu’on le prenne dans l’équipe…»


Ce soir à 18h30, venez découvrir les spectacles que l’Athénée accueillera à partir de septembre prochain
: Nils Öhlund sera sur scène pour présenter sa Maison de Poupées, évidemment entouré de Patrice Martinet, le directeur de l’Athénée, et des autres artistes programmés.
La présentation aura lieu dans la grande salle et sera suivie d’un petit buffet!

Et demain, vous pourrez discuter de la saison avec Patrice Martinet via le nouveau tchat de l’Athénée
: messagerie instantanée qui permet de converser par écrit en temps réel, le tchat sera disponible sur le site internet de l’Athénée demain de 17h à 18h!

Les Mains sales reprend demain jusqu’à samedi, et laissera ensuite la place aux Justes de Camus
interprété par la même équipe.

Bonne journée...


La dame de cœur - Interview

Anne Le Guernec est l’interprète de Jessica dans Les Mains sales -c’est l’actrice que les lycéens de la rencontre du mardi 12 mai trouvaient “vraiment bien”.
Entretien à la cuisine de l’Athénée, pendant qu’Anne prend son dîner avant une représentation avec d’autres comédiens du spectacle :


«_ Est-ce que tu pourrais m’expliquer comment tu as travaillé le personnage de Jessica?
_ J’ai commencé par lire beaucoup de choses sur Jean-Paul Sartre, et en particulier la biographie écrite par Annie Cohen-Solal: j’ai découvert son parcours, sa personne, l’enfant qu’il a été, les femmes qui l’ont captivé en plus de Simone de Beauvoir, comme sa mère, Dolorès, les femmes qu’il a aimées…
Dans Les Mains sales, Jessica est un très beau personnage de femme, aussi complexe que ceux de Hugo ou Hoëderer. Ce qui m’a le plus touchée, c’est sans doute la dimension de jeu qu’il y a chez elle et qui n’empêche pas la profondeur: c’est une belle métaphore des actrices… Elle a beaucoup de profondeur, et en même temps pas la même manière d’appréhender la réalité: ce passage entre le jeu, la vie et la réalité ressemble un peu à ce qui se passe au théâtre. Hugo est sans doute comme cela, il a doit avoir l’impression d’être dans une comédie…
Dans Les Mains sales, il y a d’ailleurs une grande palette qui va de l’humour à la tragédie, et Jean-Paul Sartre se met dans tous ses personnages: Hugo serait l’un de ses petits élèves, Hoëderer serait lui-même avec sa maturité et dans toute sa compréhension du monde… Il s’est mis dans tous les personnages, c’est pour cela que cette pièce est incroyable!

_ Dans l’entretien qu’il m’a accordé, Guy-Pierre Couleau, le metteur en scène de la pièce, me parlait des propos phallocrates qu’il y aurait dans Les Mains sales: qu’est-ce que tu en penses?

_ Non, pour moi Jean-Paul Sartre est tout sauf misogyne: a priori, la pièce pourrait l’être de manière très vague, au détour d’une ou deux répliques, mais il faut penser au contexte! À l’époque où il écrit Les Mains sales, les femmes n’ont pas encore le droit de vote en France: c’est donc assez logique que Jessica n’ait pas d’avis politique construit, mais cela n’empêche pas qu’elle s’y intéresse! Elle a une grande intelligence, c’est juste qu’elle n’a pas les cartes en main: et ça, c’est vraiment lié à l’époque de la pièce…
Mais Jessica a aussi un avis sur sa propre vie, elle pousse Hugo à parler, elle l’écoute, elle l’éveille à la connaissance des choses. Elle apprend vite, et d’ailleurs sa posture, qui est de ne pas avoir d’avis, est déjà une position, puisque ne pas choisir c’est déjà faire un choix. Et elle a quand même des intuitions…. Bon, c’est vrai que ce n’est pas Simone de Beauvoir… Mais elle est loin d’être idiote, et on sent qu’elle a la tendresse de Sartre. (Bref silence) Ou alors, c’est moi qui me suis monté tout cela… Je pensais d’ailleurs que les spectateurs réagiraient davantage à ces propos misogynes, mais peut-être voient-ils tout de suite le second degré.

_ Donc lorsque dans la pièce, il est dit qu’Olga est une femme de tête là où Jessica serait une femme de cœur, cela te paraît juste?
_ Oui, je me reconnais là-dedans, sauf qu’il y a aussi du cœur chez Olga et de la tête chez  Jessica… Disons que ce sont deux archétypes qui ont leurs nuances. Mais c’est vrai que cette définition de femme de cœur m’a beaucoup plu: c’est beau d’aimer, et c’est beau d’interpréter un personnage qui aime…

_ Est-ce à dire que la thématique principale des Mains sales serait l’amour et la guerre, comme me le disait Guy-Pierre Couleau?
_ Non, pour moi cela serait plutôt la Politique (avec un grand P) et l’individu: comment le projet politique et le parcours personnel peuvent-ils se concilier? La grande histoire et la petite histoire se frottent, et dans le contexte politique et historique s’insèrent des gens qui se désirent, qui s’aiment, qui ont un sexe…

(Autour de nous, les acteurs et techniciens vont et viennent en discutant joyeusement)

_ J’ai l’impression que vous avez réussi à créer une véritable troupe, non?

_ Oui, j’ai fait du théâtre parce que j’avais envie d’appartenir à un groupe, ce qui n’est pas le cas dans le cinéma où on est beaucoup plus seul. Mais il ne s’agit pas pour autant d’appartenir tout le temps à la même famille!

_ Il reste un peu moins d’une heure avant la représentation, qu’est-ce que tu vas faire d’ici-là?

_ Me pomponner, essentiellement! Je pense à la représentation aussi… Remarque, j’y pense beaucoup pendant la journée et les jours de relâche, c’est peut-être maintenant que je vais arrêter d’y penser!

_ Et qu’est-ce que tu fais pendant tout le début de la pièce où tu n’apparais pas mais où tu es obligée d’attendre derrière la toile de fond?
_ Je les écoute jouer. C’est un endroit très confortable, et j’aime beaucoup les écouter…»


Pour écouter jouer Anne Le Guernec et le reste de la troupe, vous avez jusqu’au 30 mai! L’équipe reprendra ensuite en juin Les Justes de Camus.

Samedi à 15h, le quatuor Psophos termine sa résidence de trois ans à l’Athénée par un concert rassemblant Brahms et Strauss.

Et toujours samedi mais à 16h, Guy-Pierre Couleau lira des textes de Simone de Beauvoir et François Perrier à propos des Mains sales au Salon du théâtre et de l’édition théâtrale place Saint Sulpice à Paris.
L’Athénée a son stand sur ce salon qui aura lieu demain, samedi et dimanche: venez rendre visite à Églantine Desmoulins, Alexandra Maurice et Inès Slama, de l’équipe relations publiques et communication de l’Athénée !

Bonne journée !


Question pour un champion (2)

Mettant l’accent sur la notion de responsabilité de l’individu, je peux être chrétien ou athée. La notion de subjectivité m’est essentielle, et pour moi l’angoisse est le révélateur de la condition humaine.

Chez Kierkegaard, j’ai un lien avec la transcendance divine même si l’homme reste maître de ses choix éthiques, philosophiques et religieux.
Chez Heidegger, j’ai un rapport avec la mort, l’angoisse existentielle étant considérée comme indépassable.


Chez Sartre, qui est le philosophe par qui on me définit le plus souvent, je suis pensé en relation avec la contingence de l’existence qui rend possible la liberté humaine mais empêche de croire en Dieu : condamné à être libre, l’homme est livré à lui-même et ne peut avoir de valeurs a priori.

Je replace l’homme dans sa temporalité en lui permettant de se définir et d’élaborer un projet par rapport à ce qui n’est pas, ce qui n’est plus ou ce qui n’est pas encore. Dans ma conception, l’homme est responsable de ce qu’il est et, par ses choix, engage également l’humanité toute entière : à chaque seconde, l’homme invente l’homme, et il n’y a pas de nature humaine pré-définie.

Philosophie de l’action et de l’engagement, je définis l’homme par ses actes et considère que l’homme naît d’abord et se définit ensuite : le choix est ainsi constant et inévitable.

Parce que je considère l’homme comme une fin et une valeur supérieure, j’ai été défini comme un humanisme dans une conférence restée célèbre que Jean-Paul Sartre donne en 1945 pour répondre aux critiques sur L’Être et le Néant.

Visible en filigrane dans Les Mains sales actuellement représenté à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, je donne un but à l’existence de l’homme et suis souvent synthétisé dans la formule «l’existence précède l’essence». Je suis? Je suis?


Décomposée

Laurent Schneegans, créateur des lumières pour Les Mains sales, a vérifié chaque effet avant de laisser son bébé à l'Athénée:

Après le relâche d'hier, Les Mains sales de Jean-Paul Sartre mis en scène par Guy-Pierre Couleau reprend ce soir à l'Athénée: pour découvrir à quoi ressemblent exactement les lumières, vous avez jusqu'au 30 mai! Bonne journée...


Et vous, à quoi rêvez-vous?

Vendredi dernier a eu lieu le cinquième forum de discussion jeunes organisé par l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet. Autour des spectacles En attendant Godot, Les Mains sales et Les Justes, plus de quatre cents lycéens étaient invités à réfléchir à deux questions: à quel monde meilleur rêvez-vous? Et comment allez-vous le construire?

Aujourd'hui prise en charge par toute l'équipe communication et relations publiques de l'Athénée et plus particulièrement par Alexandra Maurice, chargée des relations avec le public scolaire, l’idée est venue il y a quelques années de Dorothée Burillon, alors secrétaire générale de l’Athénée : dégager des questions posées par la programmation et travailler de longue haleine avec des professeurs et intervenants pour permettre à des jeunes d’y penser pendant plusieurs mois en nourrissant leur réflexion de spectacles vus à l’Athénée.
Sur des thèmes comme les rapports entre filles et garçons, le statut des femmes, l’engagement politique ou les nègres d’aujourd’hui, il s’agit pour ces jeunes de développer une pensée tant individuelle que collective en liant le théâtre à des problématiques d’ordre politique ou social.

Cette année donc, à quel monde meilleur rêvaient nos lycéens? Grâce à leurs professeurs et à un dossier pédagogique réalisé par l’Athénée en partenariat avec la revue Philosophie magazine, le forum a pu aborder les notions d’utopie, d’altermondialisme, de révolution, d’écologie, d’engagement ou d’action politique.
Forts de leurs questions et de leurs raisonnements, nos jeunes en provenance des lycées André Malraux de Gaillon, Romain Rolland de Goussainville,  Fontenelles de Louviers, Henri Matisse à Montreuil-sous-Bois, Paul Bert, Condorcet et Jules Ferry de Paris et du lycée international de Saint-Germain-en-Laye sont venus rencontrer Daniel Cohn-Bendit, François Durpaire, Susan Georges et Bruno Rebelle pour deux heures vendredi 15 mai 2009 à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet.

Daniel Cohn-Bendit, coprésident du groupe des Verts-EFA au Parlement européen, a d’abord fait une courte introduction présentant les thèmes du débat en s’attardant sur des questions d’écologie, d’émigration, de solidarité et de respect avant de laisser la parole aux intervenants.

Bruno Rebelle est ancien directeur de Greenpeace France et aujourd’hui responsable de la coordination des actions de Greenpeace International.
Pour lui, on ne peut pas promettre un avenir meilleur. La crise écologique, l’implication d’enjeux écologiques, sociaux et politiques et le risque de l’inaction ou du repli identitaire ne devraient pas cependant empêcher le rêve collectif.
Le changement est possible, et il est reste nécessaire de trouver le rêve qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. En cela, la prise de conscience écologique est, à son sens, essentielle.

Susan George est membre du conseil scientifique d’Attac.
Elle a rappelé la différence entre altermondialisme et antimondialisme en prenant soin de préciser qu’Attac appartient à la première mouvance : il s’agirait de changer la mondialisation actuellement dominée par les banques et les entreprises, tout en rappelant qu’il ne fallait pas avoir d’illusions sur la démocratie au niveau mondial. De son point de vue, des organisations comme le Fonds Monétaire International et l’Organisation Mondiale du Commerce règnent comme des super-ministères où le citoyen n’aurait pas sa place.
Le changement est un travail de longue haleine qui, selon elle, doit respecter des principes de non-violence pour des raisons éthiques et stratégiques : elle a enfin appelé à l’union pour aller vers des progrès qui finissent par changer le monde petit à petit.

Historien, enseignant et chercheur, François Durpaire est venu aborder la question de l’homme providentiel.
Avec la victoire d’Obama, les États-Unis pourront-ils se remettre à espérer? Alors que, d’après lui, les Américains ne croyaient plus en rien, Obama est le sujet d’un culte de la personnalité qui l’aurait transformé en figure du messie. C’est l’Amérique post-raciale, c’est-à-dire qui ne pense plus en termes de races, qui aurait voté pour lui.
Son statut de sauveur ne le rendrait pas pour autant démagogique, et il pourrait au contraire s’appuyer sur sa popularité pour réformer la société nord-américaine.

Les lycéens ont ensuite pu poser leurs questions aux intervenants, provoquant ainsi un débat d’une heure et demie modéré très courtoisement par Daniel Cohn-Bendit, s’improvisant pour l’occasion professeur en gestion de micro («on ne t’entend pas, fais comme si tu étais une chanteuse!» puis, vers la fin, pour faire plus court:  «La chanteuse!!!»). Questions (et réponses) choisies:

«_ Notre société traverse une crise violente: en Grèce, aux Antilles, on a vu des jeunes être en tête de la contestation. Pourquoi en métropole les mouvements étudiants ne sont-ils pas moteurs? Aussi, pourquoi les révoltes de banlieue ne débouchent-elles pas sur des collectifs (ou autre organisations)?»
Pour François Durpaire, aucun homme politique n’a compris les émeutes de 2005. Pour lui, il s’agit d’une révolution ethnique et non sociale, liée à la ségrégation raciste qui existerait de fait en France.
Susan George interprète quant à elle les émeutiers de 2005 comme des gens demandant à ce que la démocratie fonctionne aussi pour eux.

«_ Peut-on être menacé en France par un régime totalitaire?»
Pour Bruno Rebelle, oui, sans aucun doute. Nous serions même déjà menacés par ce régime totalitaire…

«_ Est-il possible d’imaginer aujourd’hui un combat politique qui ne soit pas mené par une logique “d’idéal extrême” comme l’ultralibéralisme, le communisme, et aujourd’hui “l’ultra écologie”? »

_ Pour Bruno Rebelle, “l’ultra” implique une idéologie simple là où le monde reste extrêmement complexe : pour lui, il faut sortir de “l’anti” et croiser des faisceaux.

«_ Pourquoi une entreprise peut-elle délocaliser pour polluer ailleurs et moins cher?»
Parce que, expliquent Susan George et Bruno Rebelle, il n’existe pas de régulation, mais il peut tout de même y avoir des freins. Le consommateur a en particulier son rôle à jouer pour mesurer ce qu’il y a comme sang, comme sueur et comme pollution dans ce qu’il achète.

Aux dernières questions posées à la suite par manque de temps et demandant, en vrac: s’il n’était pas urgent de faire la révolution, si nos intervenants choisiraient la liberté, l’égalité ou la fraternité, si une troisième guerre mondiale était probable et si rêver à un monde meilleur n’était pas une démarche personnelle (est-il possible et souhaitable de rêver tous de la même chose?), nos intervenants ont proposé une réponse globale en forme de conclusion .

Susan George a réaffirmé qu’en matière de changement, il y avait urgence, et qu’il fallait rêver à haute et intelligible voix avec d’autres. Sur la révolution, elle a demandé à ce qu’on lui indique où étaient le tsar à renverser et le Palais d’Hiver à prendre, rappelant ainsi que l’adversaire n’était pas si évident à trouver…
Des trois valeurs françaises, elle choisirait la fraternité, indiquant que pour elle, la solidarité était primordiale pour réduire les inégalités, et a terminé sur la nécessité de construire un héritage pour ceux qui viendraient après nous.

François Durpaire a choisi d’insister sur l’histoire de la France qui ne fonctionnerait que par des cycles révolutionnaires, rappelant que le mot révolution signifiait aussi, presque paradoxalement, “retour sur soi-même”. Lui aussi mettrait l’accent sur la fraternité tout en rappelant l’existence du mot sororité : hé oui, les femmes sont là aussi...
Sur la probabilité d’un conflit mondial, il a indiqué que la question ne le faisait pas sourire, connaissant l’influence de la crise économique de 1929 sur le déclenchement de la seconde guerre mondiale. Comme Susan George, il aimerait bien qu’on lui indique quel  est le tsar à renverser, et a enfin exhorté les jeunes à se battre pour participer à la vie publique partout où elle se trouve.

Bruno Rebelle a distingué l’urgence de la précipitation en estimant que le facteur déclenchant du changement serait la crise écologique dans ses convergences avec la crise sociale. La valeur principale reste également la solidarité pour lui, afin que nous puissions vivre ensemble et que les pays en voie de développement aient leur place. Avec la crise, il a beaucoup été question de richesse et de bien-être : pour lui, la rencontre de l’autre, la culture et l’échange sont pourtant d’autres moyens de penser le bonheur.

Daniel Cohn-Bendit a enfin conclu sur l’impossibilité de penser la société et le changement sans le respect de l’autre avant de clore le débat : enfin, de le clore officiellement, car avec Daniel Cohn-Bendit et François Durpaire en haut et Susan George et Bruno Rebelle en bas, la discussion continuait à tous les étages de l’Athénée…

 

Et vous, à quel monde meilleur rêvez-vous?
Sur ces questions de projet et d’action politiques, vous pouvez aller voir Les Mains sales
de Sartre mis en scène par Guy-Pierre Couleau actuellement à l’Athénée jusqu’au 30 mai. Bonne journée !


J'aime beaucoup ce que vous faites

Mardi soir, deux classes de lycéens sont venues assister à la représentation des Mains sales et, grâce aux bons soins d’Alexandra Maurice de l’Athénée, ont ensuite pu rencontrer trois comédiens, Nils Öhlund, Anne Le Guernec et François Kegourlay. Extraits du dialogue très décontracté qui a eu lieu :

« _ Anne va arriver dans quelques minutes.
_ Super, elle était vraiment bien!
_ Vous aussi vous êtes trop beau!

_ Donc elle, elle joue bien, et moi je suis juste beau, d’accord, merci…
_ Non mais vous êtes les deux!»

«_ Ça vous fait mal tous les soirs quand vous tombez au moment de vous faire tirer dessus ?
_ Non, sinon je ne le ferai pas…»

«_ Alors, ça vous a touché, ému, ennuyé?…
_ Non c’était pas ennuyeux, par contre parfois c’était compliqué!
_ Quand ils discutent des alliances politiques autour du bureau de Hoëderer par exemple? Est-ce que vous pourriez essayer de me résumer les enjeux de cette scène ?
(Très long silence)
Je crois qu’on est mal partis.»

«_ Finalement, pourquoi Hugo tue-t-il Hoëderer? C’est par jalousie ou c’est vraiment politique?
_ Ce n’est pas vraiment de la jalousie vis-à-vis de sa femme : finalement il est surtout touché que Hoëderer l’ait trahi! D’après vous, quels sont les rapports entre Hugo et Hoëderer?
(Plusieurs en choeur) _ Père et fils !
_ Voilà, c’est cela : finalement Hugo avait aussi trouvé une figure paternelle chez Hoëderer.
_ Et Hugo, est-ce qu’il regrette d’avoir tué Hoëderer ?
_ Oui, il l’a tué par réaction, pas vexation, mais n’explique pas vraiment son geste : c’est terrifiant d’avoir, en quelque sorte, tué son propre père! C’est un idéaliste qui réagit au mensonge
_ C’est compliqué…
_ Mais heureusement que c’est compliqué, parce que si ce n’était pas compliqué, il n’y aurait pas de pièce!»

«_ Je ne comprends pas le personnage de Jessica, elle est bête et en même temps non…
_ Elle est effectivement naïve, mais cette naïveté lui donne du bon sens. Elle s’amuse avec lui.
_ Pourquoi?
_ Toi, qu’est-ce que tu en penses?
_ Mais j’en sais rien !
_ Mais tu es spectatrice toi, tu peux avoir un avis!»

«_ J’ai trouvé qu’il y avait des moments drôles, alors ce n’est pas une pièce vraiment comique…
_ Oui, c’est quelque chose que Guy-Pierre Couleau, le metteur en scène, a vu très vite : le texte de Jean-Paul Sartre va finalement vers des effets assez comiques, mais cela surprend toujours les gens, et moi le premier! J’apprenais mon texte en me disant “Jean-Paul Sartre c’est sérieux, le texte c’est du lourd”, puis Guy-Pierre m’a annoncé que cela devrait être drôle…
_ Et comment crée-t-on des situations drôles?
_ Ah ça, c’est Jean-Paul.. L’humour est déjà dans le texte, il ne faut juste pas chercher à être plus malin que l’auteur…
_ Qu’est-ce qui vous a fait rire, par exemple ?
_ Quand ton personnage n’arrive pas à fouiller Jessica!
_ D’ailleurs, pourquoi les gardes du corps en veulent à Hugo?
_ D’être un gosse de riche, de ne jamais avoir eu faim.
_ Et quand Hugo parle de se respecter, qu’est-ce que cela veut dire?
_ Il considère que les situations sont humiliantes dans le monde et qu’il faut s’engager pour changer le monde, par respect de soi. Alors que les gardes du corps eux, parlent seulement d’arrêter d’avoir faim. Mais Hoëderer réunit les deux en expliquant que ne plus avoir faim c’est aussi du respect de soi, que l’engagement politique réunit l’intime et les principes...»

«_ Au final, quel est le message de Jean-Paul Sartre?
_ Qu’il y a des buts à atteindre et qu’il faut se salir les mains pour y arriver, faire des compromis.»

«_ Quand Hoëderer et Jessica s’embrassent, c’est un vrai baiser ou un baiser de cinéma?
_ C’est un vrai baiser de cinéma…»

Cet après-midi, d’autres lycéens seront à l’Athénée, mais pour un autre genre de rencontre : je vous raconterai lundi en quoi consiste le forum de discussion organisé par l’Athénée pour la cinquième année consécutive…

Les Mains sales
de Jean-Paul Sartre monté par Guy-Pierre Couleau continue ce week-end! Bon vendredi...

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