
J'ai un problème
Le Tour d'Écrou : c'est tout de même étrange, comme titre. Surtout pour un opéra où il est plus question d'enfants troubles et de revenants que de menuiserie.
De la transformation d'une vis en écrou
À l'ambiguïté du titre s'ajoute celle de la traduction : tant la nouvelle de Henry James que l'opéra qu'en a tiré Britten s'intitulent en effet en anglais The Turn of the screw.
"A screw", c'est une vis, "to screw" signifie "visser", et "a turn of the screw" est un tour de vis (je ne parle pas de "screw you", "screw with somebody" et autres "screw up" qui sont beaucoup trop vulgaires pour vos jeunes oreilles).
Il y a donc un mot précis en français pour "screw", qu'on traduit par un autre, "écrou".
Commençons par les bases, puisque j'ignorais ce qu'était exactement un écrou (bon, je savais qu'il y avait un rapport avec le boulon, je ne suis pas complètement neuneu non plus).
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Jean-Luc Tingaud, en répétition
C'est Jean-Luc Tingaud, directeur musical du Tour d'Ecrou dont la première a eu lieu hier à l'Athénée, qui m'a fait profiter de ses compétences inattendues en bricolage en m'expliquant que l'écrou était la petite pièce métallique permettant de serrer une vis —ce que je prenais pour un boulon, en fait, alors que le boulon est ce qui définit l'ensemble écrou + vis.
La preuve en image :

Écrou

Boulon (écrou et vis)
(je parle de bricolage aujourd'hui, je parlais de botanique il y a une semaine, ce blog devient complètement foutraque)
Je me suis donc longtemps interrogée sur cette bizarrerie de traduction que l'on retrouve sur toutes les versions françaises disponibles de la nouvelle de Henry James, sans y trouver d'explication convaincante.
C'est Jean-Luc Tingaud, toujours lui, qui m'a apporté la solution la plus évidente : tout d'abord, en général, une première traduction conditionne toutes les autres, et l'on retraduit rarement le titre d'un livre de manière radicalement différente (cela le rendrait plus difficile à identifier).
Mais surtout, "le tour de vis", en français, c'est assez moche : tout le monde comprendrait "le tournevis". Et même si intituler un opéra "Le Tournevis" a un air d'absurde qui ne me semble pas dénué de charme, on y perdrait le sens du titre.
Interrogé sur le même sujet, Olivier Bénézech, le metteur en scène du spectacle, enfonce le clou (pardon) : "écrou" aurait une coloration poétique et mystérieuse qui rendrait bien l'atmosphère de l'opéra et rappellerait habilement les ambiguïtés de sa signification.
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De gauche à droite, Patrice Martinet (directeur de l'Athénée), Jean-Luc Tingaud (directeur musical du Tour d'Écrou) et Olivier Bénézech (metteur en scène du Tour d'Écrou).
On aperçoit Sébastien Fèvre, assistant à la mise en scène.
Des diverses explications possibles et imaginables
La force de l'opéra et de la nouvelle réside pour beaucoup dans la multiplicité des interprétations possibles qui laisse le lecteur ou spectateur plein d'interrogations.
Le titre est tout aussi ouvert, et il a été amusant de demander à plusieurs personnes ce que, pour elles, il signifiait. Voici un condensé de leur réponse :
Jacques Amblard, musicologue, qui viendra vous éclairer sur l'œuvre ce soir avant la représentation (de 19h à 19h30 dans la salle Christian Bérard de l'Athénée) :
"L'écrou, c'est ce qui serre le cou de ces personnages incapables de dire les choses qui comptent. La gouvernante met un point d'honneur à ne pas évoquer la situation au tuteur, les enfants refusent de se livrer… Tout repose sur l'ellipse et l'incommunicabilité : l'écrou est pour moi une figure de la muselière dans cet opéra qui évoque le tabou de la séduction entre enfants et adultes."
Jean-Luc Tingaud, directeur musical du spectacle, à qui je résumais les propos de Jacques Amblard :
"Ce que Jacques Amblard exprime me fait penser à la couverture de l'édition du Tour d'Ecrou de Henry James au Livre de Poche : une enfant qui a un écrou au lieu d'une collerette… L'image est assez gênante.

Pour moi, le tour d'écrou correspond à la montée de la tension, comme si l'on vissait un écrou peu à peu. D'ailleurs, Britten a mis cette image en musique : chaque scène monte d'un cran, en terme de tonalités. C'est la représentation en musique du serrage d'une vis…"
Olivier Bénézech, metteur en scène du spectacle :
"Serrer la vis, c'est une expression que l'on emploie souvent… Surtout lorsqu'on parle de budgets ! Plus sérieusement, je crois que l'œuvre est construite comme une vis que l'on serre peu à peu : plus on avance et plus l'horreur augmente. C'est d'abord un titre métaphorique auquel il ne faut pas forcément chercher une signification précise.
Pour compléter ce que te disait Jacques Amblard, je crois que la gouvernante ne parle pas parce qu'elle en a fait la promesse, mais aussi parce qu'elle s'auto-censure : ne pas parler des problèmes est aussi une manière de ne pas y penser… Jusqu'à ce qu'ils nous tombent dessus."
Le Tour d'Écrou dirigé par Jean-Luc Tingaud (ensemble OstinatO) et mis en scène par Olivier Bénézech se joue jusqu'à dimanche.
Bon week-end.

'+ d'infos sur athenee-theatre.com'Clemence_Herout1.jpg)
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