Planches de bois et scotchs de couleur

Ceux qui ont déjà vu L'Egisto (ou qui, à défaut, ont regardé les photos du spectacle sur le site de l'Athénée) savent que la scénographie conçue par Adeline Caron est composée de sorte de mâts rectangulaires dont la place évolue au fil du spectacle.

Ces planches ont évidemment des positions très précises, calées sur les déplacements des chanteurs et l'implantation des lumières.
Mais comment l'équipe parvient-elle à correctement les placer sur chaque nouvelle scène et lors des changements de décor pendant la représentation ?

Il y a quelques mois, l'équipe technique de L'Egisto a envoyé à l'Athénée un plan d'implantation qui récapitule les différentes configurations du décor sous forme de schémas. Ce qui ressemble à ça :

 

 

 

Au moment du montage, l'équipe se réfère à ces plans et appose sur le sol des scotchs de couleurs numérotés pour marquer les places de chaque planche.
Et comme les planches bougent au fil du spectacle, les scotchs sont de couleurs différentes : bleue pour la première configuration, rouge pour la deuxième, verte pour la troisième, etc.

Ce qui, sur le sol de la scène de l'Athénée, ressemble à ça :

 

Pour voir les planches de face, rendez-vous à l'Athénée jusqu'à dimanche !
Ce soir avant la représentation, vous pourrez rencontrer Barbara Nestola, musicologue, qui sera ravie de vous donner quelques clés sur L'Egisto.

 

Le blog prend une semaine de vacances : rendez-vous le 31 octobre !


Mes lecteurs sont formidables

Mes difficultés à trouver des informations sur l'opéra L'Egisto qui se joue en ce moment à l'Athénée ont réveillé les talents de chercheurs de certains d'entre vous, à commencer par Jérôme et Mister K qui se sont employés à trouver des traces de la partition.

À vrai dire, Jérôme et Mister K m'ont autant embrouillée qu'ils m'ont aidée, car leurs recherches ont soulevé quelques problèmes à résoudre.


Mister K a d'abord commencé à me faire remarquer dans un commentaire que, contrairement à ce que j'avais affirmé sur le blog, L'Egisto de Marazzoli et Mazzocchi ne serait pas le premier opéra à avoir été joué en France. Je vous recopie son intervention :

"Je me rappelle avoir eu entre les mains, chez un grand libraire de la rive gauche en mars 2007 un magnifique ouvrage ayant appartenu à Henri Jules de Bourbon, prince de Condé (1643 1709), donc le fils du grand condé.
Cet ouvrage, je l'ai revu quelques mois plus tard à New York à la Morgan Library. Il suffit d'aller sur le site The Morgan Library et de taper
Finta Pazza (cf catalogue Fêtes & entrées, catalogue 17, mars 2007, Benoît Forgeot)

En effet,
La Finta Pazza, opéra de Giulio Strozzi fut représentée à Paris en 1645 devant la reine Anne d'Autriche, Louis XIV enfant et toute la cour. Mazarin avait fait venir de Venise des acteurs pour plaire à la reine. Ils représentèrent La Finta Pazza ou La folie feinte dont le sujet est Achille à Scyros. Giacomo Torelli dirigea le jeu des machines. Succès considérable au théâtre du Petit Bourbon..

En tapant Julio Strozzi sur Internet, l'on trouve des informations sur cet opéra qui permit à Mazarin de conforter son pouvoir. La musique est de Francesco Sacrati, première représentation à Venise le 14 février 1641"


Ainsi, La Finta Pazza de Giulio Strozzi aurait été représenté en France en 1645, soit un an avant L'Egisto —ce que me confirmèrent d'autres recherches.

Un coup de fil à Barbara Nestola, musicologue, permit de lever le mystère : La Finta Pazza est un opéra, créé comme tel à Venise en 1641. Mais à sa reprise en décembre 1645 à Paris, il ne fut pas entièrement chanté : la plupart des dialogues étaient parlés comme pour une pièce de théâtre, et l'on y avait intercalé des airs et danses.
En bref, si La Finta Pazza est bien une partition lyrique, elle n'a pas été jouée comme un opéra lors de sa reprise à Paris.
L'Egisto
de Marazzoli et Mazzochi fut donc bien, techniquement, le premier opéra joué en France, en 1646.



Jérôme lui, soulève un autre problème : j'avais compris en discutant avec Jérôme Correas, le chef d'orchestre de L'Egisto, que la partition avait été perdue avant d'être retrouvée par Barbara Nestola l'année dernière.

Or, voici son commentaire :
"Pour ce qui est de l'Egisto qui nous intéresse, son livret et sa partition sont conservés dans le ms Barb. lat. 4386 de la Vaticane et ont été publiés en fac-similé en 1982 (New York, Garland Publications). Fac-similé hélas presque aussi rare que le manuscrit, puisque je n'en ai pas trouvé d'exemplaire dans les bibliothèques françaises, ni sur Abebooks."

Jérôme enfonça ensuite le clou en me scannant les pages du New Grove Dictionary of Opera de Margaret Murata où figure un article sur L'Egisto (je vous en joins deux extraits Chi Soffre speri est l'autre titre de L'Egisto).

 

 

 

Ainsi, la partition était conservée à Rome et les musicologues en avait bien connaissance.

Cette fois, c'est un coup de fil à Jérôme Correas qui leva l'ambiguïté : si elle n'a jamais été vraiment perdue, la partition n'a pas été réellement éditée, hormis en fac-similé, c'est-à-dire sans travail d'édition destiné à reconstituer l'opéra en tant que tel.
(Jérôme Correas explique d'ailleurs dans sa réponse à ma deuxième question ici le travail musical qui a dû être effectué pour habiller une partition où ne figuraient qu'une ligne de chant et une ligne de basse)

A priori, l'opéra n'a d'ailleurs pas été joué en France depuis plusieurs siècles, et il était connu sous le nom de Chi soffre speri et non L'Egisto.

Troisièmement, la partition était également conservée à la Bibliothèque Nationale de France, mais sans mention de noms de compositeurs : la musicologue Barbara Nestola l'a découverte classée dans les compositeurs anonymes et a ensuite déterminé qu'il s'agissait de L'Egisto de Mazzocchi et Marazzoli.

Enfin, cet Egisto a longtemps été confondu avec celui de Cavalli suite à une erreur du musicologue Henry Prunières : on a cru que L'Egisto de Cavalli avait été le premier opéra joué en France alors qu'il s'agissait en fait de celui de Mazzocchi et Marazzoli.


L'enquête musicologique étant résolue, il ne vous reste plus qu'à aller à l'Athénée d'ici dimanche pour entendre enfin cet Egisto.
Si vous avez encore des interrogations et questions sur l'œuvre, vous pourrez rencontrer Barbara Nestola demain entre 19h et 19h30 à l'Athénée.


La parution de ce billet étant bien tardive (c'est long, de jouer à l'inspecteur Clémence), je ne vous souhaite plus qu'une bonne fin de journée.


Merci à Barbara Nestola et Jérôme Correas, et évidemment à Jérôme et Mister K.


Celui qui a souffert peut espérer

Je vous parlais lundi de mes difficultés à trouver des informations sur l'opéra L'Egisto qui se joue à partir de ce soir à l'Athénée : et pour cause, il a longtemps été confondu avec un autre Egisto.

Si certains d'entre vous m'ont déjà bien aidée en me transmettant quelques informations et documents (merci à Jérôme et Mister K), un entretien avec le chef d'orchestre Jérôme Correas, qui dirige L'Egisto à l'Athénée, m'a permis de lever quelques mystères:

— La partition de L'Egisto de Marazzoli et Mazzochi a été exhumée très récemment : pouvez-vous expliquer comment elle a été redécouverte ?

— J'avais déjà entendu parler de cette œuvre sous le nom de Qui souffre espère (Chi soffre speri) : elle était en effet considérée par les musicologues comme une étape importante dans l'histoire de l'opéra parce qu'au carrefour des genres de l'opéra-bouffe et de l'opéra seria avant qu'ils ne se séparent.
Barbara Nestola, musicologue, est tombée sur un manuscrit anonyme intitulé L'Egisto à la Bibliothèque Nationale de France : elle a d'abord cru qu'il s'agissait de L'Egisto de Cavalli, considéré comme le premier opéra jamais joué en France, mais en ouvrant la partition, elle s'est rendu compte qu'elle avait affaire à un autre Egisto. 
En faisant une enquête approfondie, elle a également établi que L'Egisto de Cavalli n'était pas le premier opéra joué en France mais qu'il serait venu quinze ans après cet Egisto-ci. Henry Prunières, qui est le musicologue qui avait affirmé que L'Egisto de Cavalli avait été le premier opéra joué en France, avait en fait confondu les deux —et l'erreur s'est perpétuée.

— Vous dirigez donc un opéra à partir d'une partition qui n'a jamais été éditée : interpréter une partition manuscrite doit poser des difficultés bien particulières...
— Dans la musique de cette époque en Italie, la partition n'est qu'un point de départ : sur le manuscrit de L'Egisto qu'on a retrouvé ne figurent qu'une ligne de chant et une ligne de basse… Comme il n'y a aucune indication d'instrumentation ni parties instrumentales, il a  fallu mener un important travail de création pour habiller une partition toute nue : imaginer quand tels ou tels instruments interviennent, réécrire des parties, ajouter des passages instrumentaux...
Bref, il fallait faire de ce squelette d'opéra une œuvre à part entière, habiller un modèle en l'imaginant à partir d'un texte et de quelques notes. À l'époque, ils jouaient à partir d'indications assez sommaires et se fondaient essentiellement sur le texte.


— J'imagine donc que théâtre occupe donc une place prépondérante dans cet opéra ?

— Contrairement au genre de l'opéra vénitien, il s'agit d'un opéra où l'on entend très peu d'airs : il n'y a quasiment que des récitatifs. Il nous semblait impossible qu'un opéra aussi long ait eu tellement de succès sous cette forme alors qu'aujourd'hui, les récitatifs nous ennuient.
Nous avons donc beaucoup travaillé sur la façon dont parle la musique pour faire en sorte que la voix s'échappe des notes, que cela soit beaucoup plus libre autant dans l'interprétation que les couleurs. Nous avons développé un "parlé chanté "qui passe par toutes sortes de nuances en tentant ce pari de distraire avec une œuvre où il n'y a que du texte.

— Pourquoi avoir également introduit la commedia dell' arte dans votre spectacle?

— Nous n'avions pas envie de faire une reconstitution. Barbara Nestola a établi que Mazarin avait fait venir en France une troupe de commedia et une troupe de chanteurs pour interpréter L'Egisto en 1646 : l'on sait donc que la commedia était présente à l'époque dans L'Egisto.
Or, la commedia est une des seules traditions qui nous soit parvenue : c'est un art qui existe toujours, que les Italiens pratiquent encore aujourd'hui. Jean-Denis Monory s'est appuyé sur une tradition toujours vivante pour faire sa mise en scène.

— Vous disiez que L'Egisto se situait au carrefour de l'opéra-bouffe et de l'opera seria avant que ceux-ci ne se séparent : de manière plus générale, est-ce un opéra qui s'affranchit complètement de toute règle ?

— Les règles n'existent pas encore ! C'est après le milieu du 17e siècle que les genres vont se constituer et les règles s'établir : le genre de l'opéra lui-même n'est pas encore vraiment défini. Lorsque que Marrazzoli et Mazzochi composent l'œuvre en 1636, cela ne faisait que trente ans que l'opéra existait : sans règles, on a plus de liberté…
L'Egisto mêle donc le triste, le sublime, le grotesque, le divertissant, le comique… C'est le premier opéra qui ne met pas en scène des héros mais des personnages très simples où il y a autant de sérieux que de comique.

— D'après ce que vous dites, j'ai l'impression qu'il s'agit d'un opéra foisonnant où les contraires se côtoient...
—Oui, et à tous les niveaux. Les personnages sont très divers : il y a le noble ruiné,la riche veuve, la sœur du noble ruiné que l'on croyait morte et qui se déguise en garçon pour passer inaperçue, une entremetteuse, deux serviteurs (dont l'un, glouton, ne pense qu'à manger et ne parle que de macaronis et de tourte, et l'autre qui fait des citations de grands auteurs), un page voleur, un autre séducteur...
De même, on s'exprime dans trois langues différentes : l'italien, le napolitain et le bergamasque, un patois du nord de l'Italie. Les couleurs musicales sont très variées, les ambiances sont différentes… Il y a également des intermèdes, ou des divertissements, qui viennent s'intercaler dans l'histoire principale : l'épilogue montre des nymphes qui se déguisent en fleurs et se disputent pour savoir quelle fleur est la plus importante, il y a un divertissement qui montre un concours de chants entre bergers…
L'intermède le plus beau à mon sens est celui intitulé La Fiera di farfa : c'est la foire de Farfa où se rendent les serviteurs pour acheter à manger : l'on y voit les vendeurs et artisans qui chantent, appellent le client, se disputent, dans une grande liberté de ton. Tout le monde y crie comme sur un marché : cette ambiance-là a été très bien rendue dans la musique.

— Et au-delà de ces intermèdes, que raconte l'histoire principale ?
— L'Egisto est un noble ruiné qui n'a plus comme signe de sa naissance qu'une tour à moitié détruite accolée à sa maison et un faucon qui lui ramène du petit gibier pour nourrir sa famille et ses domestiques. Il tombe amoureux de la veuve, qui est sa voisine, mais ne veut pas qu'elle croie qu'il en veut à son argent.
Je laisse les spectateurs découvrir la suite, mais l'histoire dit que quand on accepte de tout perdre, on peut tout gagner. C'est une morale très simple et très forte qui parle à tout le monde, un message de foi déguisé en histoire profane : quand on a la foi, même dans les situations les plus difficiles, il faut garder espoir. C'est de la propagande religieuse déguisée en quelque chose de très profane et très divertissant —n'oublions pas que le livret a été écrit par un cardinal qui deviendra ensuite le Pape Clément IX...

Pour découvrir L'Egisto, rendez-vous dès ce soir, jusqu'à dimanche. Et si vous voulez rencontrer Barbara Nestola, la musicologue qui a retrouvé la partition, rendez-vous vendredi de 19h à 19h30 à l'Athénée ! Bonne journée.


Hissez haut

On dit souvent que le théâtre a des liens avec la marine : le montage du décor et des lumières de L'Egisto que j'ai photographié hier soir ne nous dira pas le contraire.

L'Egisto commence demain. En écho à mon billet ignare d'hier auquel certains d'entre vous ont apporté leurs lumières en commentaire (merci), une interview réalisée avec le chef d'orchestre de l'opéra, Jérôme Correas, devrait nous apporter quelques éléments de réponse : parution à venir très vite sur le blog.

Bon mardi !

 

Si vous ne voyez pas la photo, cliquez sur "charger/afficher les images" en haut de la fenêtre de ce mail dans votre messagerie.


Veuillez patienter, nous allons donner suite à votre appel

Jeudi, c'est un nouvel opéra qui commence à l'Athénée : L'Egisto, de Marco Marazzoli et Virgilio Mazzocchi.

N'ayant jamais entendu parler de cet opéra, ni d'ailleurs de ses compositeurs, je comptais sur mes amis musiciens ou amateurs de musique baroque et d'opéra pour me renseigner et leur envoyai quelques SMS en espérant bénéficier de leurs lumières.

Ce ne fut pas très probant :



De Clémence
À Pénélope

Est-ce que tu pourrais me donner les coordonnées de Jérôme Correas ? J'aimerais l'interviewer au sujet de L'Egisto. Merci !

De Pénélope
À Clémence

j***@***.com. Les Pages Jaunes vous remercient d'avoir utilisé leurs services.

De Clémence
À Pénélope

Tiens, pendant que tu es là : je sèche sur mon article de lundi. Tu connais l'opéra L'Egisto? Marazzoli ? Mazzochi ?

De Pénélope
À Clémence

Non. Vous avez consulté les Pages Jaunes, pas l'encyclopédie Larousse.

De Clémence
À Pénélope

Oui enfin, tu t'y connais quand même très bien en opéra…

De Pénélope
À Clémence

Pour moi, l'opéra commence avec Mozart.

De Clémence
À Pénélope

Tu te souviens que je travaille pour un ensemble de musique baroque en plus de l'Athénée? Dès qu'on passe à Paris, je te traîne à nos spectacles : tu vas en manger, du Purcell et du Monteverdi.

De Pénélope
À Clémence

Ceux-là, ça va encore. Il y a des airs qui commencent à ressembler à quelque chose…
(Et ne va pas recopier cette conversation sur le blog !!!!)

De Clémence
À Pénélope

Je n'y avais pas pensé, mais c'est une idée, tiens. Bon, je vais demander à Alice. Elle est violoniste professionnelle, elle devrait connaître.


De Clémence
À Alice

Tu connais L'Egisto ?

D'Alice
À Clémence

Non. C'est quoi?

De Clémence
À Alice

Un opéra qui passe à l'Athénée.

D'Alice
À Clémence

Ah. De qui ?

De Clémence
À Alice

De Marco Marazzoli et Virgilio Mazzocchi.

D'Alice
À Clémence

Ok. C'est qui ?

De Clémence
À Alice

Bon.



De Clémence
À Ninon

Ninon, à tout hasard, tu connais un opéra qui s'appelle L'Egisto ?

De Ninon
À Clémence

Oui !!!! De Cavalli ! Si c'est celui auquel je pense, il y a des airs magnifiques !!!!

De Clémence
À Ninon

Tu m'apprends qu'il y a un Egisto de Cavalli (c'est ma journée) mais là les compositeurs s'appellent Marazzoli et Mazzocchi. Ça ne me dit rien du tout, à moi.

De Ninon
À Clémence

Ben… À moi non plus.

De Clémence
À Ninon

Bon. Je demande à François.



De Clémence
À François

Tu connais un opéra qui s'appelle L'Egisto, de Marazzoli et Mazzocchi ?


François fut tellement inspiré par ma question qu'il n'y répondit jamais.



Je peux quand même vous dire que L'Egisto porte également le titre Que celui qui souffre espère (Chi soffre speri), qu'il date du 17e siècle, que son livret a été écrit par le futur Pape Clément IX et qu'il est considéré comme le premier opéra-bouffe jamais composé.

Il se joue à l'Athénée à partir de mercredi sous la direction de Jérôme Correas et la mise en scène de Jean-Denis Monory.

Merci aux amies qui m'ont donné l'autorisation de publier ces échanges et qui se reconnaîtront malgré les changements de prénom.

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