Je vous parlais lundi de mes difficultés à trouver des informations sur l'opéra L'Egisto qui se joue à partir de ce soir à l'Athénée : et pour cause, il a longtemps été confondu avec un autre Egisto.
Si certains d'entre vous m'ont déjà bien aidée en me transmettant quelques informations et documents (merci à Jérôme et Mister K), un entretien avec le chef d'orchestre Jérôme Correas, qui dirige L'Egisto à l'Athénée, m'a permis de lever quelques mystères:
— La partition de L'Egisto de Marazzoli et Mazzochi a été exhumée très récemment : pouvez-vous expliquer comment elle a été redécouverte ?
— J'avais déjà entendu parler de cette œuvre sous le nom de Qui souffre espère (Chi soffre speri) : elle était en effet considérée par les musicologues comme une étape importante dans l'histoire de l'opéra parce qu'au carrefour des genres de l'opéra-bouffe et de l'opéra seria avant qu'ils ne se séparent.
Barbara Nestola, musicologue, est tombée sur un manuscrit anonyme intitulé L'Egisto à la Bibliothèque Nationale de France : elle a d'abord cru qu'il s'agissait de L'Egisto de Cavalli, considéré comme le premier opéra jamais joué en France, mais en ouvrant la partition, elle s'est rendu compte qu'elle avait affaire à un autre Egisto.
En faisant une enquête approfondie, elle a également établi que L'Egisto de Cavalli n'était pas le premier opéra joué en France mais qu'il serait venu quinze ans après cet Egisto-ci. Henry Prunières, qui est le musicologue qui avait affirmé que L'Egisto de Cavalli avait été le premier opéra joué en France, avait en fait confondu les deux —et l'erreur s'est perpétuée.
— Vous dirigez donc un opéra à partir d'une partition qui n'a jamais été éditée : interpréter une partition manuscrite doit poser des difficultés bien particulières...
— Dans la musique de cette époque en Italie, la partition n'est qu'un point de départ : sur le manuscrit de L'Egisto qu'on a retrouvé ne figurent qu'une ligne de chant et une ligne de basse… Comme il n'y a aucune indication d'instrumentation ni parties instrumentales, il a fallu mener un important travail de création pour habiller une partition toute nue : imaginer quand tels ou tels instruments interviennent, réécrire des parties, ajouter des passages instrumentaux...
Bref, il fallait faire de ce squelette d'opéra une œuvre à part entière, habiller un modèle en l'imaginant à partir d'un texte et de quelques notes. À l'époque, ils jouaient à partir d'indications assez sommaires et se fondaient essentiellement sur le texte.
— J'imagine donc que théâtre occupe donc une place prépondérante dans cet opéra ?
— Contrairement au genre de l'opéra vénitien, il s'agit d'un opéra où l'on entend très peu d'airs : il n'y a quasiment que des récitatifs. Il nous semblait impossible qu'un opéra aussi long ait eu tellement de succès sous cette forme alors qu'aujourd'hui, les récitatifs nous ennuient.
Nous avons donc beaucoup travaillé sur la façon dont parle la musique pour faire en sorte que la voix s'échappe des notes, que cela soit beaucoup plus libre autant dans l'interprétation que les couleurs. Nous avons développé un "parlé chanté "qui passe par toutes sortes de nuances en tentant ce pari de distraire avec une œuvre où il n'y a que du texte.
— Pourquoi avoir également introduit la commedia dell' arte dans votre spectacle?
— Nous n'avions pas envie de faire une reconstitution. Barbara Nestola a établi que Mazarin avait fait venir en France une troupe de commedia et une troupe de chanteurs pour interpréter L'Egisto en 1646 : l'on sait donc que la commedia était présente à l'époque dans L'Egisto.
Or, la commedia est une des seules traditions qui nous soit parvenue : c'est un art qui existe toujours, que les Italiens pratiquent encore aujourd'hui. Jean-Denis Monory s'est appuyé sur une tradition toujours vivante pour faire sa mise en scène.
— Vous disiez que L'Egisto se situait au carrefour de l'opéra-bouffe et de l'opera seria avant que ceux-ci ne se séparent : de manière plus générale, est-ce un opéra qui s'affranchit complètement de toute règle ?
— Les règles n'existent pas encore ! C'est après le milieu du 17e siècle que les genres vont se constituer et les règles s'établir : le genre de l'opéra lui-même n'est pas encore vraiment défini. Lorsque que Marrazzoli et Mazzochi composent l'œuvre en 1636, cela ne faisait que trente ans que l'opéra existait : sans règles, on a plus de liberté…
L'Egisto mêle donc le triste, le sublime, le grotesque, le divertissant, le comique… C'est le premier opéra qui ne met pas en scène des héros mais des personnages très simples où il y a autant de sérieux que de comique.
— D'après ce que vous dites, j'ai l'impression qu'il s'agit d'un opéra foisonnant où les contraires se côtoient...
—Oui, et à tous les niveaux. Les personnages sont très divers : il y a le noble ruiné,la riche veuve, la sœur du noble ruiné que l'on croyait morte et qui se déguise en garçon pour passer inaperçue, une entremetteuse, deux serviteurs (dont l'un, glouton, ne pense qu'à manger et ne parle que de macaronis et de tourte, et l'autre qui fait des citations de grands auteurs), un page voleur, un autre séducteur...
De même, on s'exprime dans trois langues différentes : l'italien, le napolitain et le bergamasque, un patois du nord de l'Italie. Les couleurs musicales sont très variées, les ambiances sont différentes… Il y a également des intermèdes, ou des divertissements, qui viennent s'intercaler dans l'histoire principale : l'épilogue montre des nymphes qui se déguisent en fleurs et se disputent pour savoir quelle fleur est la plus importante, il y a un divertissement qui montre un concours de chants entre bergers…
L'intermède le plus beau à mon sens est celui intitulé La Fiera di farfa : c'est la foire de Farfa où se rendent les serviteurs pour acheter à manger : l'on y voit les vendeurs et artisans qui chantent, appellent le client, se disputent, dans une grande liberté de ton. Tout le monde y crie comme sur un marché : cette ambiance-là a été très bien rendue dans la musique.
— Et au-delà de ces intermèdes, que raconte l'histoire principale ?
— L'Egisto est un noble ruiné qui n'a plus comme signe de sa naissance qu'une tour à moitié détruite accolée à sa maison et un faucon qui lui ramène du petit gibier pour nourrir sa famille et ses domestiques. Il tombe amoureux de la veuve, qui est sa voisine, mais ne veut pas qu'elle croie qu'il en veut à son argent.
Je laisse les spectateurs découvrir la suite, mais l'histoire dit que quand on accepte de tout perdre, on peut tout gagner. C'est une morale très simple et très forte qui parle à tout le monde, un message de foi déguisé en histoire profane : quand on a la foi, même dans les situations les plus difficiles, il faut garder espoir. C'est de la propagande religieuse déguisée en quelque chose de très profane et très divertissant —n'oublions pas que le livret a été écrit par un cardinal qui deviendra ensuite le Pape Clément IX...
Pour découvrir L'Egisto, rendez-vous dès ce soir, jusqu'à dimanche. Et si vous voulez rencontrer Barbara Nestola, la musicologue qui a retrouvé la partition, rendez-vous vendredi de 19h à 19h30 à l'Athénée ! Bonne journée.