Ubu n'est pourtant pas une lumière

À l'Athénée, le principe du théâtre dans le théâtre est à l'œuvre dans Ubu enchaînéUbu et son épouse sont enfermés dans un castelet : il y a quand même moins d'ampoules sur scène que dans le lustre de la grande salle


Lumieres Ubu enchaine Jarry

 

Pour voir Ubu enchaîné, vous avez jusqu'à samedi. La pièce est mise en scène par Dan Jemmett qui avait monté La grande magie à la Comédie Française et La Comédie des erreurs aux Bouffes du Nord, et est interprétée par Eric Cantona, Valérie Crouzet et Giovanni Calo'.
Hier, je publiais un entretien avec Dan Jemmett. Demain, interview des trois acteurs !


Quel guignol !

Dan Jemmett est le metteur en scène d'Ubu enchaîné d'Alfred Jarry actuellement à l'Athénée : on a pu voir dernièrement son travail à la Comédie-Française où il avait monté La grande magie de Filippo, ou encore au théâtre des Bouffes du Nord où il présentait La Comédie des erreurs de Shakespeare.
Interview de lundi de Pâques :


"— Alfred Jarry a beaucoup travaillé sur les marionnettes. Souhaitais-tu, dans ta mise en scène d’Ubu enchaîné, retrouver cet esprit de théâtre de marionnettes, voire de guignol ?

— Je ne souhaitais pas créer un théâtre de marionnettes, mais c’est vrai que je me suis inspiré de la marionnette à gaine et du théâtre d’objets. Tous deux sont assez bruts et pauvres : il n’y a que très peu de possibilités d’articulations et de mouvement sur ce type de marionnettes, et encore moins avec les objets !

Le castelet que l’on voit dans Ubu enchaîné peut rappeler celui de Punch and Judy, le guignol britannique, où l’on voit des archétypes comme chez Ubu. Je pensais d’ailleurs monter une version d’Ubu Roi pour marionnettes et avais commencé à travailler sur le projet —Jarry ayant d’abord imaginé Ubu pour marionnettes, il me semble impossible de monter ses textes sans traiter cet aspect !

Aborder l’acteur sous l’angle de la marionnette était en effet l’une des obsessions d’Alfred Jarry : les qualités qu’il estime essentielles chez les marionnettes sont précisément les plus difficiles à retrouver chez les acteurs.
Selon lui, tout commence dans ce qu’il appelle le “matériel inerte” et qui est une manière de toucher plus profondément nos pulsions, de traiter ce qui est monstrueux en nous, de révéler une noirceur brute : c’est plus difficile pour un acteur qui ne peut s’échapper de son côté humain alors que l’on peut projeter ce que l’on veut sur un objet. Gordon Craig et Antonin Artaud ont écrit des choses passionnantes à ce sujet... (voir à ce sujet l'article d'hier sur le blog)

Les textes d’Alfred Jarry sont une réaction au théâtre bourgeois : peut-être qu’il voyait dans la marionnette la possibilité de changer plus radicalement le théâtre... On est toujours doublé par la marionnette : la présence de la marionnette est toujours difficile pour les adultes, qu’ils soient acteurs ou spectateurs.

Il est en tout cas évident à la lecture de la pièce qu’il n’est ni possible ni intéressant d’illustrer le texte de Jarry sans aborder la problématique de l’acteur et de la marionnette : il faut forcément passer par la matière, d’autant plus que certaines choses sont compliquées à montrer sur scène avec des acteurs (comment fait-on, quand Ubu tue tout le monde ?)

Les pièces du cycle Ubu sont souvent montées comme des farces grotesques alors qu’elles me semblent très troublantes et noires. Je le vois bien dans les réactions du public d’ailleurs : il ne rit pas seulement, il est aussi troublé.
Il faut également garder en tête qu’il n’y a pas forcément quelque chose à comprendre à la pièce, un sens caché à trouver : pour moi, il n’y a pas de message caché derrière ce texte de Jarry. Il va au-delà de l’intellect et même de l’émotion, c’est un rituel."


Il vous reste jusqu'à samedi pour voir Ubu enchaîné mis en scène par Dan Jemmett avec Eric Cantona et Valérie Crouzet dans le rôle du couple Ubu et Giovanni Calo' en conteur faisant tous les autres personnages grâce à du théâtre d'objets. Bon mercredi.


C'est cruel

 Poète, acteur et théoricien du théâtre du 20e siècle, Antonin Artaud a écrit un essai intitulé Le Théâtre et son double où il développe sa conception d’un théâtre faisant table rase d’une tradition occidentale fondée sur l’illusion, le texte, la raison, la psychologie et le divertissement.

Souhaitant toucher à la fois le sensible et l’intellect, il promeut un théâtre de la cruauté dont ni les artistes ni les spectateurs ne ressortiraient indemnes, touchés par une explosion de la raison et de l’émotion.
Ainsi destiné à provoquer une crise violente chez celui qui le regarde ou le pratique, le théâtre a pour but de libérer l’humain de ses conflits intérieurs (nous ne sommes pas loin de la catharsis, ou purgation des passions, développée par Aristote).

Pour Artaud, le théâtre n’est pas qu’une émanation de la littérature mais bien un art à la fois sacré et politique : appartenant au mouvement surréaliste, Artaud est aux antipodes du théâtre naturaliste promu par André Antoine ou Stanislavski et souhaite créer un théâtre très codé où les acteurs joueraient de façon emphatique et délibérément anti-naturelle.

 

En 1926, Artaud fonde son propre théâtre : il l’appelle le théâtre Alfred-Jarry : preuve, s’il en était besoin, de la proximité entre les deux artistes. Et Dan Jemmett, le metteur en scène d’Ubu enchaîné d’Alfred Jarry qui se joue à l’Athénée, m’expliquait justement hier qu’il s’était aussi inspiré d’Antonin Artaud pour ce travail.

 

Lié à Alfred Jarry, Antonin Artaud se réfère également à Gordon Craig, homme de théâtre britannique du 20e siècle que Dan Jemmett a aussi cité dans ses sources d’inspirations pour Ubu enchaîné.

Estimant que l’acteur dépend trop de ses propres émotions, lesquelles risquent ainsi de contaminer la représentation théâtrale, Craig a en effet développé, entre autres, l’idée d’un acteur surmarionnette –c’est-à-dire que l’acteur doit jouer comme une marionnette, certes très améliorée !

Il en appelle également à un théâtre fondé sur le geste, loin du paradigme occidental qui place le texte avant toute chose.

 


Un extrait du « Théâtre de la cruauté » paru dans Le Théâtre et son double d’Antonin Artaud (1932)
« On ne peut continuer à prostituer l’idée de théâtre qui ne vaut que par une liaison magique, atroce, avec la réalité et avec le danger. […]
Il importe avant tout de rompre l’assujettissement du théâtre au texte, et de retrouver la notion d’une sorte de langage unique à mi-chemin entre le geste et la pensée. […]
Il s’agit donc, pour le théâtre, de créer une métaphysique de la parole, du geste, de l’expression, en vue de l’arracher à son piétinement psychologique et humain. Mais tout ceci ne peut servir s’il n’y a derrière un tel effort, une sorte de tentation métaphysique réelle, un appel à certaines idées inhabituelles, dont le destin est justement de ne pouvoir être limitées, ni même formellement dessinées. […]
Ce qui importe, c’est que, par des moyens sûrs, la sensibilité soit mise en état de perception plus approfondie et plus fine, et c’est là l’objet de la magie et des rites, dont le théâtre n’est qu’un reflet. »

 

Un extrait de « Premier dialogue entre le régisseur et l’amateur de théâtre » paru dans De l’art du théâtre de Gordon Craig (1905)
« L’art du théâtre n’est ni le jeu des acteurs, ni la pièce, ni la mise en scène, ni la danse ; il est formé des éléments qui les composent : du geste qui est l’âme du jeu ; des mots qui sont le corps de la pièce ; des lignes et des couleurs qui sont l’existence même du décor ; du rythme qui est l’essence de la danse. […] Toutefois le geste est peut-être le plus important : il est à l’Art du théâtre ce que le dessin est à la peinture, la mélodie à la musique. […] »

 

Pour voir combien Craig et Artaud ont pu influencer Alfred Jarry puis Dan Jemmett, rendez-vous à l’Athénée jusqu’à la fin de cette semaine ! 


Tête d'œuf

Comme je vous l'expliquais il y a quelques jours, l'acteur Giovanni Calo' joue tous les personnages d'Ubu enchaîné, hormis père Ubu qui est interprété par Éric Cantona et mère Ubu par Valérie Crouzet.

Si, au moment où père Ubu et mère Ubu passent en jugement, Giovanni Calo' joue directement les membres du tribunal, tous les autres personnages sont incarnés par des objets auxquels Giovanni Calo' prête sa voix.

Vous verrez ainsi sur scène :

Athénée - Ubu enchaîné

Eleuthère, la jeune femme chez qui père et mère Ubu s'installent pour se mettre de force à son service.

 

Ubu enchaîné

Pissembock, son oncle momentanément décédé

 

 

Ubu enchaîné

Pissedoux, prétendant d'Eleuthère, et le caporal

 

 

Ubu enchaîné

Les trois hommes libres

 

Ubu enchaîné

Soliman, sultan des Turcs, accompagné de son petit Vizir





Pour voir des tranches de pain désobéir à une tête d'œuf, vous avez jusqu'à la fin de la semaine prochaine.
(et pour un résumé de la pièce, c'est )


Le blog prend un long week-end de Pâques et sera de retour mardi !


L'Ymagier

Alfred Jarry, l'auteur d'Ubu Roi et Ubu enchaîné actuellement à l'Athénée, pratiquait également le dessin et la lithographie.
Voici un aperçu de ses œuvres graphiques :

Portrait Ubu par Alfred Jarry

Un portrait de Monsieur Ubu

 

Portrait d'Ubu par Jarry

Un autre portrait de Monsieur Ubu

 

 

Chanson du décervelage Alfred Jarry

Une lithographie pour la couverture de "La Chanson du décervelage" parue dans Le Répertoire des Pantins aux éditions Mercure de France


Le texte de la chanson du décervelage apparaît dans l'acte V d'Ubu Roi et a été mise en musique par Claude Terrasse, entre autres compositeur de l'opérette La Botte Secrète que vous avez pu voir à l'Athénée il y a quelques mois : il faut en effet rappeler qu'à sa création, Ubu Roi était un spectacle musical.
J'avais fait un article sur la collaboration entre Terrasse et Jarry ici.

 

 

Lithographie Ubu Roi

Une lithographie pour la couverture d'Ubu Roi paru dans Le Répertoire des Pantins aux éditions Mercure de France

 

Affiche Ubu Roi par Jarry

Une affiche pour les représentations d'Ubu Roi en 1896

 

Ymagier par Jarry

Une lithographie parue dans L'Ymagier, revue d'art dont Alfred Jarry a codirigé les premiers numéros

 



Pour entendre les écrits d'Alfred Jarry, rendez-vous à l'Athénée jusqu'à la fin de la semaine prochaine pour Ubu enchaîné mis en scène par Dan Jemmett avec Éric Cantona, Valérie Crouzet et Giovanni Calo'.



Merci au site de la Société des Amis d'Alfred Jarry.

 

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