Les gardiens du temple

L’acteur François Clavier interprète des textes de Nietzsche et la soprano Muriel Ferraro le rôle de Brünnhilde dans Nietzsche/Wagner - Le Ring, encore donné pour une représentation ce soir à l’Athénée.
Tous deux sont déjà passés à l’Athénée, François Clavier dans Minetti en 2009, et Muriel Ferraro dans Les Enfants Terribles en 2009 et L’Egisto il y a quelques mois.

Interview croisée :

— Muriel, le spectacle se présente comme une sorte de répétition où l’on voit l’équipe répéter quelques extraits du Ring de Wagner, interrompus ou ponctués par les textes de Nietzsche : est-ce que ce parti-pris de mise en scène représentait une difficulté particulière pour toi ?
— Même si l’on ne joue que des extraits, j’ai évidemment travaillé l’œuvre dans son ensemble pour appréhender le personnage de Brünnhilde. Ce principe d’une fausse répétition m’avait un peu gênée au début, mais cela rend aussi les choses plus simples et plus humaines : la musique de Wagner, l’histoire qu’il raconte et les personnages qu’il met en scène ont été tellement mythifiés qu’il me semble intéressant aussi de les désacraliser et les rendre plus proches de nous...

— Est-ce que la lecture des textes que Nietzsche a écrits sur Wagner t’a également aidée pour interpréter Brünnhilde ?
— Comme l’effet de distanciation créé par la répétition mise en scène dont nous venons de parler, l’irruption des textes de Nietzsche dans le spectacle humanise l’œuvre de Wagner tout en la contextualisant, même si je trouve, en tant que germanophone, que les textes de Nietzsche sont un peu altérés par la traduction.
On sent bien en tout cas qu’il est difficile de toucher à Wagner et que tout travail sur son œuvre se heurte à une levée de boucliers de spécialistes auto-proclamés : mais qui sont ces gardiens du temples et quel est le temple à garder ? Cette momification de Wagner est amusante quand on sait combien son entreprise artistique et son positionnement ont été révolutionnaires en son temps...
Sa musique en particulier et l’opéra en général sont malheureusement devenus le pré-carré de quelques spécialistes conservateurs qui la tuent en pensant la défendre : cela me donne encore plus envie de chanter dans ce spectacle qui dérange certains membres du milieu musical en rendant Wagner plus accessible. Scléroser son œuvre va pourtant à l’encontre de Wagner même, et plus généralement du bon sens.



— François, j’ai été frappée de voir combien tu parvenais à incarner les textes de Nietzsche et à leur donner une vraie dimension théâtrale alors que ce sont au départ des écrits philosophiques...
— Nous avons mené un travail colossal d’éclaircissement du texte afin qu’il me paraisse évident au point que la transmission se fasse naturellement. Ce travail très minutieux de décryptage du sens mené avec Alain Bézu, le metteur en scène, parce qu’il laissait le moins de choses possibles au hasard dans le fil de la pensée de Nietzsche, m’a rendu le texte simple. Et lorsque la pensée devient claire, on peut ressentir la pulsion qui en est à l’origine et ainsi la restituer dans tout son souffle et son évidence.

— Vous auriez pu choisir des textes de Nietzsche bien plus violents à l’égard de Wagner...
— Les textes ont été sélectionnés par le dramaturge, Joseph Danan. En fait, l’objet du spectacle est de montrer le Ring de Wagner vu par Nietzsche et non l’inimitié entre Nietzsche et Wagner. Le spectacle se concentre ainsi sur le personnage de Siegfried et occulte l’histoire invraisemblable autour de Gunther...



Vous avez jusqu’à ce soir pour voir le spectacle! Demain, Tous à l’Opéra s’installe à l’Athénée pour vous offrir un récital gratuit de la soprano Julie Fuchs à 20h (répétition générale ouverte à 16h)


La géométrie, c’est ma passion

Sur la scène de Nietzsche/Wagner - Le Ring, la mise en parallèle des textes de Nietzsche et de la musique de Wagner n’annule pas pour autant les droites sécantes, les carrés d’ombres, les rectangles coupés et les cercles croisés.

 

Athénée - Ring géométrie


Athénée - Ring géométrieé

 

 

Pour tracer des courbes entre théâtre, philosophie et musique, il vous reste deux représentations demain et vendredi.

Samedi, l’Athénée participe à l’opération Tous à l’Opéra en vous offrant un récital de la soprano Julie Fuchs. Et le décompte continue en page d’accueil du site de l’Athénée pour découvrir la surprise de mardi...


Tulle à l'honneur

À l’Athénée, les tulles utilisés dans le décor de Nietzsche/Wagner - Le Ring se révèlent au gré des lumières et du mouvement, dévoilant au passage la silhouette du comédien François Clavier qui interprète les textes de Nietzsche.

 

Athénée - Ring tulle

Athénée - Ring tulle

Athénée - Ring tulle

Athénée - Ring tulle

Athénée - Ring tulle

Athénée - Ring tulle

 

Si vous ne voyez pas les photos, n'hésitez pas à aller sur le blog

 


Nietzsche/Wagner - Le Ring se joue encore jeudi et vendredi, avant Tous à l’Opéra samedi et une surprise mardi prochain !

Bon début de semaine.


C'était dans Match

Le 1er septembre 1951, Paris Match faisait sa couverture sur la mort de Louis Jouvet survenue deux semaines plus tôt à l’Athénée : directeur de l’Athénée depuis 1934, l’acteur et metteur en scène est en effet décédé dans son Théâtre à l’âge de soixante-quatre ans.

La couverture reprend une photo de lui dans le rôle du chevalier Hans mourant à la fin d’Ondine de Jean Giraudoux en 1939.

Couverture Paris Match 1er septembre 1951

 

À l’intérieur du magazine, le journaliste François Pédron raconte la dernière journée de Louis Jouvet dans le style habituel du journal :

«Ce 10 août, il tourne les extérieurs de son nouveau film qui sera le dernier, Les rues de Paris, en pleine canicule. “Ce n’est pas exaltant, écrit-il le soir à Simone Berriau1... Je commence à travailler sur la pièce de Graham Greene (La puissance et la gloire) avec de nombreuses difficultés.”

Depuis toujours, il mène deux vies, théâtre le soir, cinéma le jour. Son cœur n’y résistera pas.
Lui qui ne se plaint jamais dit au téléphone à son bras droit Léo Lapara2 : “Je n’en sors pas de ce merdier. Je me casse le nez sur de ridicules problèmes de mise en scène que je devrais normalement résoudre en quelques minutes. Je cafouille comme un débutant. Je patauge. Je ne sais vraiment pas ce qu’il m’arrive”.

Le mardi 14 août, après un déjeuner trop rapide, il retourne “chez lui”, au théâtre de l’Athénée. Il est nerveux. À 17h10, il se plaint d’une vive douleur dans la région du cœur. Il se regarde dans un miroir : livide. Ses jambes ne le portent plus. Il s’allonge sur la moquette rouge du bar. Un oreiller est glissé sous sa tête. Deux médecins arrivent. Le docteur Hulin note : “Pouls lent, irrégulier, 25 pulsations, Bruits du cœur erratiques”. Jouvet respire de plus en plus mal. Quatre machinistes le déposent sur le divan de son bureau.

Les médecins prescrivent de la coramine, du solucamphre, de l’héparine. En vain. Jouvet ne se relèvera pas. Malgré un léger mieux dans la nuit, à 7 heures du matin, un AVC le paralyse. L’agonisant articule quelques mots de remerciements, alors que l’oedème cérébral s’aggrave. À 20h15, le 16 août, le Docteur Hulin ne peut que constater “Jouvet n’est plus”.
S’il n’est pas mort sur scène comme Molière, il a rendu son dernier souffle dans son théâtre : sa vie.»


J’ai cru comprendre que le bureau où Louis Jouvet est mort n’est pas celui où Patrice Martinet, actuel directeur, a installé le sien. Éclaircissements à venir sur le blog.
En attendant, Nietzsche/Wagner : le Ring a commencé avant-hier à l’Athénée et se joue ce soir puis jeudi et vendredi prochains.
Ce soir
avant la représentation, le musicologue Jacques Amblard viendra nous donner quelques clés sur l'œuvre de Richard Wagner : c'est de 19h à 19h en salle Christian-Bérard (au-dessus de la grande salle).



1 Simone Berriau : comédienne, chanteuse, directrice du théâtre Antoine et productrice. Elle créera beaucoup de pièces de Jean-Paul Sartre et permettra à Peter Brook de présenter sa première mise en scène en France. Elle aussi est morte dans son théâtre, en 1984.

2 Léo Lapara : Comédien, régisseur et secrétaire de Louis Jouvet.

 

Merci à OH de m'avoir transmis l'article


Fidèlement conduits, allez votre chemin

Hier, la première de Nietzsche/Wagner : Le Ring avait lieu à l’Athénée, avec l’orchestre Lamoureux en fosse.

Cela tombe bien, car il y a cent vingt-cinq ans jour pour jour, l’Athénée accueillait la première française d’un opéra de Wagner, Lohengrin, aussi interprété par l’orchestre Lamoureux.

C’était à l’époque où l’Athénée s’appelait encore Eden Théâtre et offrait environ quatre mille places en plus d’un jardin d’hiver et d’un vélodrome pour dames (pour plus de détails, voir cet article paru sur le blog en novembre 2008).

L’orchestre Lamoureux lui, est né six ans plus tôt : son créateur, Charles Lamoureux, est un grand admirateur de Wagner qu’il contribuera à faire connaître en France malgré les oppositions française de l’époque à la musique allemande, rivalité belligérante entre les deux pays et textes de Wagner peu aimables envers les Français obligent.

Charles Lamoureux organisera ainsi la première parisienne de Lohengrin dans l’ancien Athénée (il faut toutefois préciser qu’elle interviendra bien après les premières française et belge, qui eurent respectivement lieu à Nice en 1881 et à Bruxelles en 1870) : la représentation de l’opéra donna lieu à des manifestations patriotiques d’opposants qui voyaient dans la représentation de cet opéra un acte anti-français.

À ce titre, la couverture du journal Le Grelot en 1887 est très éloquente :

Couverture Le Grelot 1887 Wagner Lohengrin Source Gallica

À gauche : "Paris vaincu est outragé par Wagner". À droite : "Paris lèche le Lohengrin de Wagner"

 



Pour l’anecdote, c’est dans Lohengrin que l’on trouve une marche nuptiale très célèbre que vous pouvez écouter ici.
Il s’agit de la scène 1 de l’acte III de Lohengrin. Le titre de l’air est “Treulich geführt ziehet dahin, wo euch der Segen der Liebe bewahr !” (“Fidèlement conduits, allez votre chemin, où la bénédiction de l'amour vous garde !”)


Pour fêter les retrouvailles de Wagner, Lamoureux et l’Athénée, c’est à l’Athénée jusqu’au 11 mai ! Nietzsche/Wagner : Le Ring mis en scène par Alain Bezu et dirigé par Dominique Debart à la tête de l’orchestre Lamoureux avec sur scène Muriel Ferraro, Paul Gaugier, Aurélien Pernay et François Clavier mêle Nietzsche et Wagner pour encore quatre représentations ce soir, demain et jeudi et vendredi de la semaine prochaine.

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