La bataille des Paravents de Genet, épisode 2 :
Comme je vous l'écrivais jeudi, les représentations des Paravents de Jean Genet au Théâtre de l'Odéon en 1966 ont donné lieu à des manifestations violentes de groupes fascisants accusant la pièce de nuire à l'image de la France (et surtout de son armée).
Quelques mois après la première, des députés relaient la polémique au sein même des débats de l'Assemblée Nationale, proposant la suppression de la subvention au Théâtre de l'Odéon (alors appelé Théâtre de France).
La discussion passionnante qui en découle témoigne des difficultés, toujours d'actualité, posées par le subventionnement de lieux culturels par la puissance publique : un artiste soutenu par l'État a t-il le droit de lui cracher à la gueule ? L'État doit-il subventionner les arts ?
Une pièce de théâtre ne provoquerait sans doute plus autant de débats dans l'hémicycle aujourd'hui, mais la qualité des interventions de chacun, la diminution de crédits utilisée comme censure et la question de l'aide de l'État aux secteurs considérés comme d'utilité publique ont beaucoup de résonances aujourd'hui.
Le député Christian Bonnet, membre du Mouvement Républicain Populaire, dépose à l'automne 1966 au nom de la Commission des finances une proposition d'amendement visant à retirer la subvention du Théâtre de l'Odéon ; en cas de rejet de cet amendement n°48, il propose à titre personnel l'amendement de repli n°85 visant à la réduction de la subvention de l'Odéon de 270 000 francs (soit le montant estimé du coût de la création des Paravents).
Comme il l'explique le 27 octobre 1966 à l'Assemblée Nationale, son problème n'est pas exactement la pièce de Jean Genet mais bien le fait qu'elle ait été montée dans un théâtre subventionné :
L'Odéon « ne répond pas à la définition que M. le ministre des affaires culturelles donnait il y a un instant des maisons de la culture : le lieu où les gens se rencontrent pour rencontrer ce qu'il y a de meilleur en eux.
L'amendement que j'aurai l'honneur de défendre tout-à-l'heure ne procède pas d'une réaction de pudibonderie ni d'un réflexe de santé à l'encontre d'un texte ordurier […].
Le Parlement […] a pour mission de contrôler l'utilisation des fonds publics. C'est pourquoi, insensible aux criailleries hypocrites des esthètes de la décadence, j'en suis venu à penser qu'il n'appartenait pas à une scène subventionnée —tout est là —[…] de monter, aux frais de contribuables dont certains ont eu la douleur de perdre un fils en Algérie, une pièce comme Les Paravents.»
Le député Bertrand Flornoy (Union pour la nouvelle République - Union démocratique du travail), précisant qu'il ne votera pas en faveur de l'amendement, ajoute tout de même :
« Nous prenons au sérieux la société de demain, nous essayons de la rendre fraternelle pour les jeunes et non odieuse ou méprisable […] Je m'interroge : n'est-ce pas le rôle de l'État d'aider exclusivement —je dis bien exclusivement— ces initiatives, ces efforts de dévouements ? […]
Un certain nombre de mes amis et moi, nous ne voterons pas l'amendement tendant à supprimer la subvention allouée au Théâtre [de l'Odéon]. Mais jamais le mot de subvention ne nous a paru aussi haïssable, et jamais la charité […] ne nous a paru aussi misérable.»
Christian Bonnet ajoutera après l'intervention d'André Malraux : « je maintiens que […] Goya n'a très certainement pas été soutenu financièrement par l'État espagnol pour peindre bon nombre de ses tableaux. […] il n'est pas au pouvoir du contribuable de se soustraire à l'impôt et si je dis que Monsieur Jean Genet n'a pas passé la mesure en souhaitant que sa pièce soit montée sur une scène, je dis et je maintiens que la direction du Théâtre [de l'Odéon] a, elle, passé la mesure en la montant sur une scène subventionnée.
Je hais l'intolérance, je réprouve la censure. Les hommes de notre génération savent bien à quels excès l'une et l'autre peuvent mener. Mais je pense qu'un théâtre ne peut à la fois demander à l'État près de 300 millions d'anciens francs […] et refuser tout droit de regard de la puissance publique et du parlement sur son activité.
On nous dira alors : vous allez scléroser les théâtres nationaux. Je réponds à cela que jusqu'à présent il n'apparaît pas que tant et tant d'auteurs aient été découverts par ces théâtres nationaux. […] M. Jean Genet a fait une pièce admirable : Les Bonnes qui a été, si ma mémoire est exacte, jouée au Théâtre de l'Athénée [NDLR : l'Athénée était privé à cette époque] et était déjà une valeur consacrée avant d'être redécouverte par le Théâtre [de l'Odéon] »
Monsieur Fernand Grenier, député du Parti Communiste, intervient :
« Si un film ou une pièce met en cause […] des médecins, des avocats, des architectes […], l'ordre des médecins, des avocats, des architectes pourra en demander l'interdiction.
On ne peut s'engager dans une telle voie.
Nous connaissons trop les responsabilités de la censure dans la crise du cinéma: la censure officielle, la censure des producteurs, l'auto-censure des auteurs qui n'ont plus osé aborder aucun sujet social important dans les films en raison de la censure officielle. […]
Cette censure, vous voulez l'imposer au théâtre par le biais d'une diminution de crédit.»
La réponse de Malraux sera conforme à son style : lyrique et cinglante. Rendez-vous mercredi pour la lire ainsi que la suite des débats.
La pièce Splendid's de Genet ne connaîtra pas le même parfum de scandale, et pour cause : elle ne fut publiée et jouée que dans les années 1990. Pour la découvrir dans la mise en scène de Cristèle Alves Meira, c'est encore toute la semaine à l'Athénée.