J'espère que vous avez passé un bon Noël/un joyeux Hanouka/un chouette week-end (rayez les mentions inutiles).
Jeudi dernier, Philippe Cathé, musicologue, venait à l'Athénée pour présenter La Botte Secrète à ceux qui souhaitaient en savoir davantage sur l'œuvre de Claude Terrasse et Franc-Nohain.
Dans une salle Christian-Bérard bondée jusqu'aux marches (note pour plus tard : arriver à l'heure pour espérer être assis dans un fauteuil), Philippe Cathé a commencé par distinguer deux genres comiques en se référant au Roman comique de Scarron, qui relève du burlesque, et au Lutrin de Boileau, qui se rattache à l'héroï-comique.
Si l'on suit la distinction de Charles Perrault qui explique que l'on rit de la "disconvenance de l'idée qu'on donne d'une chose avec son idée véritable", le burlesque consisterait à "parler bassement des choses les plus relevées", c'est-à-dire de traiter un sujet noble (la royauté, la divinité, etc.) de manière vulgaire ou ridicule.
À ce stade et en guise d'illustration, Philippe Cathé s'est lancé avec beaucoup de panache dans une interprétation convaincue d'un extrait de Pâris ou le bon juge de Claude Terrasse où Vénus, Junon, Minerve et Pâris n'ont de divin que le titre.
De l'autre côté, le genre héroï-comique se reconnaîtrait dans sa tendance à parler "magnifiquement des choses les plus basses" : c'est à cette définition du comique qu'appartiendrait La Botte secrète de Claude Terrasse.
Partant d'une histoire assez triviale, à savoir la recherche d'une chaussure de taille, Claude Terrasse et son librettiste Franc-Nohain créent un opéra-bouffe ambitieux en affectant de prendre leur sujet de départ très au sérieux.
Claude Terrasse résume les choses ainsi : "Un déguisement de carnaval, des folles paroles accompagnées d'une folle musique écrite sans souci de forme, la recherche du rire pour le rire : voilà le burlesque ;
un vêtement trop correct, un quadrille écrit classiquement sur des thèmes sévères, un préjugé étalé avec tant de complaisance que son mensonge apparaît à ceux qui le professent : voilà le bouffe"
Musicalement parlant, si l'on étudie l'agencement des tonalités ou les glissements chromatiques, La Botte secrète a été ostensiblement écrite de manière classique.
Ayant donné l'apparence d'une œuvre musicalement très sérieuse, Claude Terrasse bouscule ensuite les codes musicaux de manière presque imperceptible, en décalant par exemple le rythme du texte par rapport au rythme de la musique —ici, Philippe Cathé nous a encore fourni lui-même une illustration maison très parlante que je ne peux malheureusement pas reproduire ici.
Comme on l'a souvent dit d'Offenbach, la musique de Terrasse dans La Botte secrète tourne ainsi en dérision la musique même.
Considéré en effet comme l'héritier d'Offenbach au point que de nombreux critiques se sont exclamés qu'avec Terrasse, Offenbach n'était plus mort, Claude Terrasse était extrêmement connu à son époque (de la fin du 19e siècle à la première guerre mondiale), créant deux œuvres par an qui rencontraient à chaque fois un très grand succès. La première guerre mondiale entraîna une évolution du genre de l'opérette (et de son public) et même après 1918, Claude Terrasse ne retrouva plus son succès d'antan.
Il collabora beaucoup avec Franc-Nohain qui, d'abord en parallèle de sa carrière en préfecture, lui écrivit de nombreux livrets d'opérettes et d'opéra-bouffe comme La Botte secrète, Les deux Augures, Au Temps des croisades ou Vive la France. Franc-Nohain fut par ailleurs l'auteur du livret de L'Heure espagnole de Maurice Ravel, grâce d'ailleurs à Claude Terrasse qui avait permis aux deux hommes de se rencontrer.
Le format en un acte de La Botte secrète est typique de la collaboration de Franc-Nohain et Terrasse qui montent ici une espèce de machinerie absurde, rejoignant ainsi le genre de ce que le musicologue Robert Pourvoyeur appelle "l'opérette parodique", par opposition à "l'opérette de rêve".
Le prochain "D'abord" où un musicologue vous éclaire sur l'œuvre programmée aura lieu le 15 février à l'occasion du Voyage d'hiver de Schubert : le musicologue sera Jacques Amblard. D'ici-là, il est encore temps de découvrir La Botte secrète qui se joue jusqu'au 8 janvier !