L'Athénée à l'école

On ne peut pas vraiment dire que les arts soient les bienvenus à l'école en France: souvent négligés à l'école primaire, réduits à une heure de musique et une heure d'arts plastiques hebdomadaires au collège, absents au lycée à moins de prendre une option, leur pratique dépend souvent de la volonté individuelle des professeurs.

Grâce à Sandra, professeure de français au lycée Jean-Baptiste de la Salle à Saint-Denis et à Tick'art, un dispositif de la région Île-de-France facilitant l'accès des lycéens à la culture, une classe de seconde a pu assister à Caligula à l'Athénée et prendre part à un atelier avec Bruno Putzulu, interprète de Caligula, pendant toute une après-midi.

Sandra O., professeure de français

 

Questions / Réponses


Une fois arrivé dans la classe où il a été accueilli par un tonnerre d'applaudissements, Bruno Putzulu a répondu aux nombreuses questions des élèves pendant une heure, comme :

"—Pourquoi y a t-il des anachronismes sur scène dans Caligula, comme les vêtements ou les Ferrero Rocher ?"
— Pourquoi Caligula tue t-il Caesonia ?
— Combien de temps avez-vous mis pour apprendre votre texte ?
— Préférez-vous le théâtre ou le cinéma ?
— Pourquoi Caligula n'a t-il pas tué Scipion ?
— Qu'aime Caligula chez Hélicon ?
— Comment ça se fait qu'à l'Athénée, il y a des places d'où on ne voit qu'une partie de la scène ?
— Est-ce que vous vous êtes documenté sur Caligula et sur Camus pour travailler ?
— Comment modifiez-vous votre visage ? Vous êtes très différent ici par rapport à quand on vous a vu sur scène…
— Est-ce que Caligula a peur de la mort ?
— Est-ce que le théâtre peut aider à être moins timide ?
— Pourquoi n'y avait-il pas d'entracte ?
— Pourquoi Drusilla revient-elle plusieurs fois ?
— Qu'est-ce que ça fait quand on joue une comédie et que personne ne rigole dans la salle?"

 

 

Atelier jeu


Après la discussion, Bruno Putzulu est passé à l'initiation au jeu de comédien en faisant venir les élèves sur scène pour une série d'exercices de base : se présenter devant tout le monde, raconter un souvenir d'enfance, avoir une discussion avec un partenaire, faire une improvisation à partir d'un canevas défini (par exemple : "vous discutez toutes les trois et ce garçon vient vous parler alors que vous n'avez pas très envie qu'il reste avec vous")…

 

 

Tant de choses qui paraissent très simples dans la vraie vie et qui se compliquent à partir du moment où l'on est seul dans une grande salle face à une quarantaine de personnes ! Comment parler assez fort pour que tout le monde entende sans hurler pour autant ? Comment se tenir ? Où mettre ses mains ? Pourquoi n'arrive t-on pas à marcher comme d'habitude lorsqu'on doit le faire devant un public ? Pourquoi les mots sont-ils si difficiles à trouver ? Pourquoi se met-on à rire nerveusement lorsqu'on commence à jouer ?

 


Quelques conseils donnés par Bruno aux lycéens, qui ont largement gagné en aisance au fil des passages :

"— Tu vois, dès que tu te retrouves devant nous, tu ne sais pas quoi faire de tes mains, tu regardes par terre, tu tires sur ton pull…
— Cela ne sert à rien de te dire de parler plus fort. Il faut que tu essaies de faire comprendre des choses et de nous intéresser. Vous voyez comme c'est étrange ! Parler normalement devient un problème à partir du moment où l'on est sur scène…
— Vous voyez, là, elle ne parle pas plus fort. Mais on l'écoute parce que sa voix est claire et qu'elle suscite l'écoute. Si le texte est récité comme une poésie de CM2, le spectateur n'attend plus rien et ne fait pas le silence.
— C'est difficile de s'adresser à quelqu'un au théâtre, de trouver à qui l'on parle.
— Tiens, tu vois, en nous racontant ce souvenir, tu t'es mis à tripoter ce qu'il y avait devant toi : c'est la preuve que, lorsqu'on est vraiment intéressé par ce dont on parle, on fait souvent des gestes qui n'ont rien à voir avec ce que l'on dit.
— Le théâtre, c'est une rencontre entre les acteurs et les spectateurs. Si vous n'êtes pas prêts à l'écoute, si vous ne vous concentrez pas, vous ne pourrez pas écouter ni voir ce qui se passe.
À deux personnes à qui il avait demandé de se tenir la main : c'est difficile d'être intime avec son partenaire. Dans le cinéma, vous arrivez sur un tournage et on vous présente quelqu'un en vous disant : voilà, elle sera ta femme pendant deux mois."

 

Et, en bonus, quelques bouts de dialogues tirés des improvisations des lycéen(ne)s:
"— Je voulais parler de la pluie et du beau temps…
— Hé ben il fait moche et puis voilà, salut."

"— Pourquoi tu viens nous parler ?
— Je sais pas, j'étais là…
— Ben rentre chez toi !"

"— J'ai vu un film, c'est un camionneur enfermé par des terroristes, et il est sous terre, et il y a un serpent et un téléphone, je ne sais plus le titre…"

"— Ça fait plaisir de te voir ! Ça fait quoi, dix, quinze ans ?
— Non, ça fait cinq minutes…"

"—Ma mère me racontait toujours des histoires avant de m'endormir, mais c'étaient des histoires qu'elle inventait, c'était pas toujours terrible… Et puis les personnages ils s'appelaient genre Gros Patapouf ou des noms idiots comme ça…"

"— Je voulais faire du basket parce que j'avais vu Michael Jordan à la télé, mais ma mère me disait que j'étais trop petit… Je l'ai convaincue à force d'insister et en lui disant que bientôt, je sauterai plus haut qu'elle. Aujourd'hui j'ai arrêté le basket, mais je saute toujours plus haut que ma mère."

"—Je m'intéresse à tout, surtout aux mangas. Enfin, pas tous les mangas."

 

Si Bruno a eu du mal à trouver des volontaires pour monter sur scène au début, ils ne voulaient plus en descendre à la fin…

 

D'autres ateliers sont prévus d'ici le mois de juin grâce aux professeurs, à TickArt et à Alexandra Maurice, qui s'occupe des relations avec les scolaires à l'Athénée.

Bonne journée !


Merci à Sandra, à sa collègue et à leurs élèves du lycée Jean-Baptiste de la Salle à Saint-Denis, à Élise et Thomas de Tick'Art, à Alexandra de l'Athénée et à Bruno de
Caligula.


Les saluts d'adieu

Caligula s'est terminé ce week-end. Filmés de dos, voici les saluts des comédiens lors de la dernière :

 

 

 

Petit bonus : après la représentation, j'ai prêté mon appareil photo à Claire Hélène Cahen, qui interprète Drusilla dans Caligula. Voici un cliché pour le moins fantomatique qu'elle a pris de Patrice Martinet, directeur de l'Athénée, et de Liza, habilleuse :

 

(c) Claire Hélène Cahen

 

 

Quant à la question de jeudi, 55% d'entre vous l'ont résolue ! Si Camus n'avait pas trouvé brutalement la mort, il aurait sans doute été nommé directeur du théâtre de l'Athénée par Malraux.

Bon début de semaine !


Veuillez patienter dans la salle d'attente

Lundi, je vous citais quelques répliques de comédiens entendues en coulisses lors d'une représentation de Caligula.

En voici aujourd'hui les images : nous sommes pendant une représentation de Caligula, dans le foyer des comédiens (une pièce située juste à côté du plateau et où les comédiens attendent entre leurs scènes).

 

Jean de Coninck change de costume

 

Gauthier Baillot et Clément Carabédian

 

Patrick d'Assumçao

 

Claire Hélène Cahen

 

Gauthier Baillot et Clément Carabédian (ce n'est que son index, petits coquins)

 

Cécile Paoli

 

Clément Carabédian et Pascal Castelletta se sèchent après une scène incluant de l'eau

 

Fred, régisseur

 

Cécile Paoli

 

Maxime Mikolajczak

 

Pascal Castelletta

 

Clément Carabédian se laisse un instant dépasser par son rôle. À droite, Claire Hélène Cahen

 

Claire Hélène Cahen

 

Caligula se joue encore ce soir, demain à 15h et demain à 20h.
Je donnerai lundi la réponse à la devinette d'hier : vous pouvez donc voter jusqu'à dimanche soir en cliquant ici. Bon week-end !


Incroyable mais vrai

Stéphane Olivié Bisson, metteur en scène de Caligula, m'a appris une chose surprenante (mais vraie!) sur Albert Camus.

D'après vous, laquelle de cette affirmation est exacte ? Je vous laisse voter dans la colonne "sondage" à droite :

Il a été pressenti pour le prix Nobel de la paix en 1952.
À ses débuts, il a été serveur au café Flore.
André Malraux, alors Ministre de la Culture, projetait de lui confier la direction de l'Athénée.
Il s'est converti au catholicisme sous la pression de sa première femme, Simone Hié.

Je vous laisse chercher et voter ! Caligula de Camus avec Bruno Putzulu se joue jusqu'à samedi.

Bonne journée.


Colophane sans sable

Samedi à l'Athénée, les accessoires peuplant les coulisses avaient changé de nature:

 

C'est de la colophane, que l'on applique sur les archets des instruments à cordes frottées (violon, alto, violoncelle, etc.) pour permettre la vibration de la corde.

 

À 15h avait lieu en effet un concert en lien avec Caligula : dans le décor de la pièce (sans le sable bien sûr, pitié pour les instruments), quatre musiciens de l'Orchestre de Paris ont interprété des œuvres de compositeurs dont la vie a été très liée au politique et à l'histoire.
Bruno Putzulu, interprète du rôle de Caligula, est venu dire des extraits du texte de Camus entre les œuvres.



Voici la fin du concert dans une vidéo de moins de trois minutes, en espérant que vous me pardonnerez mes quelques soucis de micro :

 

À l'Athénée, Caligula se joue jusqu'à samedi ! Le prochain (et dernier de la saison) concert de l'Orchestre de Paris à l'Athénée aura lieu le 2 avril 2011 sur le thème "Humour noir" en lien avec Une visite inopportune de Copi.

Bon mercredi.


Vous irez aux toilettes à vos risques et périls

À l'Athénée, il n'est pas toujours facile d'aller d'une coulisse à l'autre : il n'y a pas de passage sur le fond du plateau et la scénographie ne permet pas toujours de masquer d'éventuelles allées et venues.

Alors que faire lorsqu'on est comédien, qu'on sort de scène à jardin (à gauche quand on est face à la scène) et que l'on doit y entrer de nouveau quelques minutes plus tard, mais à cour ? (à droite, donc)
Eh bien on fait comme tout le monde : on contourne la salle par les coursives, c'est-à-dire par le chemin que les spectateurs empruntent pour déposer leurs vêtements au vestiaire et rejoindre leur place.

Dans Caligula, il y a beaucoup de passages de comédiens en costumes au cours de la représentation : n'arrivez donc pas en retard, et faites attention à ne pas en percuter un en allant aux toilettes pendant la pièce…

 

Claire-Hélène Cahen (Drusilla) et Fred (régisseur)

 

Bruno Putzulu (Caligula)

 

Maxime Mikoloajczak (Scipion) et Gauthier Baillot (Cherea)

 

Maxime Mikoloajczak (Scipion) et Gauthier Baillot (Cherea) ont l'esprit d'équipe

 

Maxime Mikoloajczak (Scipion) et Gauthier Baillot (Cherea) sont rejoints par Alexandra, qui travaille à l'Athénée.

 

Maxime Mikoloajczak (Scipion)

 

Patrick d'Assumçao (Hélicon)

 

Jean de Coninck (le vieux patricien)

 

Caligula d'Albert Camus mis en scène par Stéphane Olivié Bisson avec Bruno Putzulu, Gauthier Baillot, Claire-Hélène Cahen, Clément Carabédian, Pascal Castelletta, Patrick d'Assumçao, Jean de Coninck, Maxime Mikolajczak et Cécile Paoli se joue jusqu'à samedi ! Bon mardi.


Celui qui ne vous apprendra rien sur Caligula

On s'imagine souvent les coulisses d'un spectacle peuplées de comédiens silencieux et concentrés, attendant gravement le moment d'entrer en scène en surveillant la scène d'un air inquiet.

Sauf que l'état des comédiens pendant une représentation dépend du rôle à interpréter, de la tonalité du spectacle et surtout du tempérament de chacun : certains s'échauffent dès l'après-midi alors que d'autres arrivent au théâtre trente minutes avant le spectacle, certains ont besoin de concentration et d'autres de plaisanter, certains ont le trac des heures avant alors que d'autres pas du tout (à croire que non, contrairement à un bon mot attribué à Sarah Bernhardt, le trac ne vient pas avec le talent), certains lisent un thriller pendant que d'autres regardent le spectacle…

Bref, l'ambiance des coulisses pendant une représentation est souvent loin d'être religieuse,  excepté le fait que tout le monde y parle à voix basse.
Nous avions déjà évoqué sur le blog l'ambiance régnant dans les coulisses d'une pièce de Camus : c'était pour Les Justes, où nous avions appris que les comédiens apprenaient le chinois, jouaient au tarot, lisaient un thriller ou écoutaient la pièce (oui il y en a, quand même) entre deux scènes (c'est ici).

Concernant Caligula, il y a ceux qui ne font que passer en trombe dans les coulisses pour changer de costume et repartir sur le plateau, ceux qui restent concentrés entre deux scènes, et ceux qui laissent s'exprimer leur sens de l'humour.
Voici quelques petites perles relevées lors de mon dernier passage en coulisses (l'une est de moi, mais je ne dirai pas laquelle) :

La spécialiste du couple : "—La routine, c'est joli, c'est tout doux et ça sent bon."
L'Arménien revendiquant ses origines : "—Moi, j'écoute Charles Aznavour tous les matins."
Celle qui a toujours eu un problème avec cette histoire d'identité nationale : "—Parce que c'est un vrai pays, l'Arménie ?"
Le faux jeton : "—Chut ! Il y a des camarades qui jouent sur scène, juste à côté, et qui donnent le meilleur d'eux-mêmes ! Bon, c'est pas grand-chose, mais quand même…"
Celui qui a des hallucinations : "—Je te jure qu'ils ont sodomisé le poulet !!!"
Le roi du calembour : "—C'est quoi le nom de ton personnage déjà? Scipion? Trois pions? Deux pions ?"
Le wonderman : "—J'étais fatigué, mais ça me réveille de jouer."
Celui qui a des problèmes avec ses accessoires : "—Oh non, il y a un trou dans mon maïs!…"
Le concurrent d'Edouard Baer : "—Sympa ton appareil ! C'est un reflex anti-dévoiement à accélération tangentielle sans parallaxe avec capteur à surface équipotentielle, et posemètre mécanique radioactif, non ? (le prenant en main) Euh… Comment on fait la mise au point ?"
Celle qui se donne des prétextes pour diminuer sa consommation de tabac : "—Tu crois que j'ai le temps d'aller fumer une cigarette dehors ? Allez, non, il ne me reste que quarante-cinq minutes avant ma scène, je vais rester là…"
Et ceux qui ont des problèmes capillaires :
"—Tiens, voilà Pocahontas…
—T'as un problème, Tintin ?"


Vous n'aurez rien appris sur Caligula aujourd'hui : ah si, qu'il se joue jusqu'à samedi à l'Athénée. Bon début de semaine !


"Tout est toujours trop clair, rien n'est assez lumineux"

Mardi soir, les spectateurs de Caligula ont pu participer à un "ensuite", une rencontre entre public et artistes après la représentation.

La discussion, modérée par Lola Gruber qui écrit les textes des programmes et brochures à l'Athénée, a duré quarante minutes : en voici un condensé dans une vidéo de huit minutes.

On y verra aborder les questions suivantes (dans l'ordre) :
la version du texte choisie pour le spectacle (il existe en fait cinq versions du texte de Camus),
le trône composé d'un empilement de matelas que l'on voit dans le spectacle
la complexité du personnage de Caesonia,
le choix des costumes,
le poids du mythe de Caligula,
la reconnaissance de Camus en tant qu'auteur et
l'aspect philosophique de Caligula.

 

 

Caligula se joue jusqu'à la fin de la semaine prochaine !

Bon week-end à tous.


Seulement le début

Je me poste souvent dans les coulisses situés sur les côtés de la scène pour prendre des photos des spectacles : avec Caligula, je n'ai pas dérogé à cette vision de biais, mais seulement au début de la pièce (parce que la batterie de mon appareil photo était vide et que je n'en avais pas d'autre sous la main, oui BON on a tous des faiblesses).

Voici donc un aperçu des quinze premières minutes du spectacle :

 

Claire-Hélène Cahen (Drusilla)

 

Clément Carabédian (le deuxième patricien), Jean de Coninck (le vieux patricien) et Pascal Castelletta (le premier patricien)

 

Clément Carabédian (le deuxième patricien)

 

Patrick d’Assumçao (Hélicon)

 

Maxime Mikoloajczak (Scipion), Gauthier Baillot (Cherea) et, dans le fond, Clément Carabédian (le deuxième patricien)

 

Le dos de Maxime Mikoloajczak (Scipion) et Gauthier Baillot (Cherea)

 

Clément Carabédian (le deuxième patricien), Gauthier Baillot (Cherea) et Pascal Castelletta (le premier patricien)

 

Bruno Putzulu (Caligula)

 

Cécile Paoli (Caesonia) et Maxime Mikoloajczak (Scipion)

 

Cécile Paoli (Caesonia) et les mains de quelqu'un (mais qui ?)

 

Bruno Putzulu (Caligula) par-dessus l'épaule de Clément Carabédian (le deuxième patricien)

 

Cécile Paoli (Caesonia) et Bruno Putzulu (Caligula)

 

Pour découvrir la suite de Caliguia mis en scène par Stéphane Olivié Bisson, c'est jusqu'au 5 février 2011 !

Bonne journée.

 


Un galimatias musical

Quatre concerts pour quatre quatuors
Cette saison, l'Orchestre de Paris donne des concerts à l'Athénée en lien avec les pièces programmées.

Ce samedi à 15h, en résonance à Caligula d'Albert Camus, vous pourrez entendre un concert sur le thème "néo-classique ou oppression".

 


Néo-classique ou oppression
Comme chez Camus, l'art et politique s'entremêlent dans la vie et les œuvres des cinq compositeurs choisis :
Erwin Schulhoff et Hans Krasa furent tous deux déportés (et exécutés) dans les camps nazis,
Bartok favorisa la reconnaissance de l'identité nationale hongroise (et la création de la Hongrie en 1918) en intégrant la musique paysanne hongroise dans ses œuvres*,
le style de Stravinsky se modifia au rythme de ses exils
et Chostakovitch subit toute sa vie l'oppression du régime soviétique et le poids du réalisme socialiste.


Chostakovitch et le réalisme socialiste

C'est dans les années 1930 que la doctrine du réalisme socialiste fait son apparition en URSS. Sa définition la plus claire se trouve sans doute dans les statuts d’unions de créateurs soviétiques qui ont été rédigés en 1934 :
l'on y apprend que le réalisme socialiste exige "une représentation véridique et historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire [qui doit] se combiner à la tâche [...] de l’éducation idéologique des travailleurs dans l’esprit du socialisme".

La fonction assignée à l'art est claire : l’artiste devient un "ingénieur des âmes" (l'expression date de 1932 et est de Staline lui-même) chargé d’une fonction d’éducation et de mobilisation des masses.

Mais l'on passa rapidement de l'art prolétarien à l'art totalitaire : en 1936, un article extrêmement violent à l'égard de Chostakovitch paraît dans La Pravda et marque le début d'une campagne dite "anti-formaliste".
Après avoir défini le contenu idéologique des œuvres d’art, le "réalisme socialiste" s'attaquait ainsi également à leur forme en dénonçant à la fois le "formalisme" et le "naturalisme" : le formalisme était défini comme la prégnance de la forme sur le message, et le naturalisme comme la description de la réalité hors de la perspective marxiste (c'est-à-dire n'analysant pas la vie selon des critères sociaux et historiques).

Publié dans la même Pravda après la parenthèse de la seconde guerre mondiale, le décret Jdanov, (du nom du préposé aux arts du comité central et du conseil des commissaires du peuple), achève la subordination de l’art à l’État :
"on considère que, s’il y a des malfaçons dans la production […], il est naturel d’émettre un blâme, mais s’il y a des malfaçons dans l’éducation des âmes humaines […], on peut l’admettre. Et pourtant, n’est-ce pas une faute plus pire [sic] ?"
La chasse aux sorcières est en marche : Chostakovitch, Mandelstam, Vertov, Eisenstein et bien d’autres en feront les terribles frais et, de campagnes d’intimidation en déportations, l’œil pervers de Staline usa de la manipulation et des revirements pour mieux asseoir sa domination.

C’est ainsi que Chostakovitch eut à subir le chaud et le froid soufflé par la mécanique implacable de broyage des individus, recevant six prix Staline tout en endurant, entre autres, deux campagnes de dénigrement particulièrement violentes : c’est toute la contradiction d’un régime qui, en écrasant les artistes sans relâche, montrait paradoxalement l’importance qu’il leur accordait.

Forcé à la coopération, subissant l’humiliation, Chostakovitch sut la plupart du temps exprimer sa résistance dans des partitions bien plus novatrices et équivoques qu’on ne l’a d’abord cru. Il évita ainsi ce que Siniavski dénonçait dans un texte paru dans la revue Kultura en 1957 pour dénoncer le réalisme socialiste : "Ce n’est ni du classicisme, ni du réalisme. C’est le demi-art demi-classique d’un non-réalisme à peine socialiste".
La doctrine momifiée du réalisme socialiste subsista jusqu’à l’éclatement de l’URSS en 1990 : Chostakovitch, lui, est mort en 1975.

 

L'art de l'engagement
Albert Camus n'eut de cesse de critiquer le totalitarisme soviétique et refusa farouchement toute compromission, prônant la résistance, multipliant les prises de position courageuses et refusant les idéologies.

Vous pouvez découvrir son Caligula jusqu'au 5 février. Et pour entendre les compositeurs qui lui ont été associés par les équipes de Caligula et de l'Orchestre de Paris, c'est ce samedi à 15h.

Bon mercredi.

 


* À l'instar de Janacek pour la Tchécoslovaquie à la même époque : j'en parlais sur le blog ici à l'occasion du Journal d'un disparu.


NB : "un galimatias musical" est le titre de l'article
anonyme (mais sans doute rédigé par Staline) publié dans La Pravda du 28 janvier 1936 pour attaquer l'opéra Lady Macbeth du district de Mzensk de Chostakovitch.

Bibliographie : Michel Aucouturier, Le Réalisme socialiste.
Solomon Volkov, Chostakovitch et Staline.

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