Monsieur ou Monsieur ?

À la présentation de la saison 2012-2013 qui a eu lieu en mai à l’Athénée et dont je vous parlais ici et , les spectateurs présents pouvaient poser les questions qu’ils souhaitaient.

En plus des questions plus classiques sur les spectacles programmés et le prix des places, il y eut des questions sur les relations avec les ayant-droits des œuvres programmées ou les relations entre théâtre public et privé mais également une sur l’absence de femmes dans la programmation : pourquoi y a t-il si peu de metteures en scène et auteures femmes dans le théâtre français aujourd’hui ?

Le directeur de l’Athénée, Patrice Martinet, donna quelques éléments de réponse en expliquant entre autres que, pour agir dans ce domaine, il avait adhéré à l’association H/F et engagé l’Athénée dans la “saison égalité”.

 

H/F est une fédération qui lutte contre contre les inégalités entre hommes et femmes dans le spectacle vivant. J’ai rencontré Blandine Pélissier (comédienne, traductrice de théâtre, metteure en scène, et membre fondatrice et première présidente d’H/F Île-de-France1), pour qu’elle nous explique le combat d’H/F et le principe de la saison égalité où l’Athénée s’est engagé.

 

 

«— Sur quel constat H/F est-elle née ?

H/F est d’abord né en 2008 en Rhône-Alpes, après la
publication d’un premier rapport de Reine Prat sur les inégalités entre hommes et femmes dans le spectacle vivant, commandité par le Ministère de la Culture et de la Communication en 2006.

Ce premier rapport2 a fait l’effet d’une bombe : on ne s’attendait pas à ce que, dans ce monde de la culture censé être progressiste,
92% des théâtres soient dirigés par des hommes, 97% des compositeurs joués soient des hommes et que 78% des spectacles programmés soient mis en scène par des hommes.
Cela semble aujourd’hui évident, mais à l’époque personne ne semblait en avoir vraiment conscience : en terme d’accession des femmes aux postes à responsabilité,
les chiffres sont meilleurs à l’armée !

 

Les raisons de l’inégalité entre hommes et femmes en général sont extrêmement profondes, imbriquées et complexes, mais peut-on rapidement expliquer pourquoi aujourd’hui les femmes sont si peu présentes dans le spectacle (sauf dans le public où, je le précise au passage, elles sont majoritaires) ?

Il y a d’abord un phénomène d’auto-exclusion, c’est-à-dire que
les femmes se censurent elles-mêmes. Peu de femmes se présentent aux postes de direction car elles se sentent moins légitimes et ont tendance à se mettre moins en avant ; les hommes se présentent très jeunes aux directions de lieux alors que les femmes ne le font jamais !
Une femme m’a raconté que, alors qu’elle postulait à la direction d’un théâtre, un fonctionnaire du Ministère lui avait répondu : “mais Madame, pour avoir le poste, il faut y penser tous les matins en se rasant !”. Le message est très clair : pour être dirigeant, mieux vaut avoir des poils au menton...

Pourtant le vivier est l
à, les numéros 2 des lieux culturels étant très souvent des femmes. Il faut encourager les femmes à postuler, car elles n’y pensent pas naturellement —ou, plus exactement, et la précision est essentielle, on les éduque depuis toutes petites à ne pas y penser.

Cela me fait penser à ce que j’avais lu sur un dépliant de formation pour apprendre à conseiller les clients dans un magasin de location de ski : “n’oubliez pas que les hommes surestiment leurs capacités et que les femmes les sous-estiment”. C’est très éloquent !


Ensuite, plus qu’ailleurs, le spectacle est un
milieu où règne l’entre-soi et la reproduction du même. La culture est dominée par les hommes blancs de plus de cinquante ans qui se co-optent entre eux : les commissions qui attribuent les subventions, les jurys qui nomment les directeurs, puis les directeurs eux-mêmes sont composés de ces hommes qui choisissent les personnes et projets qui leur ressemblent.
En clair, il s’agit d’
argent public dépensé par des hommes pour des hommes.

En amont,
les projets des metteures en scène femmes sont ainsi plus fragiles car moins bien financés3: elles disposent donc de moins de moyens pour les décors, costumes et rémunération des équipes et de moins de temps pour les répétitions, et se retrouvent à jouer dans des petites salles, en périphérie, sur des périodes moins longues. Les spectacles produits souffrent de ce peu de moyens et manquent cruellement de visibilité.

Or, les programmateurs choisissent en général la facilité :
ils vont voir des spectacles qui sont immédiatement visibles, c’est-à-dire qui font déjà l’objet de publicité et de critiques dans la presse, et qui se jouent longtemps dans des lieux centraux : donc déjà des spectacles d’hommes.
En plus, les spectacles de femmes ayant un équilibre budgétaire souvent plus précaire,
les programmer représente un plus grand engagement ou un plus grand risque financier pour les théâtres.

Enfin, on pardonne moins un échec à une femme :
toujours soupçonnées d’incompétence, elles doivent constamment prouver qu’elles sont meilleures et qu’elles ont une légitimité à être là. Un spectacle raté ne mettra pas forcément un terme à la carrière d’un homme, alors qu’il peut être fatal pour une femme. On rencontre beaucoup ce phénomène en politique où les femmes sont très souvent taxées d’incompétence, ce qu’on ne dit jamais d’un homme politique.

Une étude avait été réalisée à ce sujet dans une université : on avait donné à des étudiants un texte de philosophie à commenter, en les divisant en deux groupes mixtes. Chaque groupe avait le même texte, sauf qu’au premier groupe on indiquait que l’auteur était un homme, et au second qu’il s’agissait d’une femme. Évidemment, les commentaires de textes ont été beaucoup plus durs et critiques parmi les étudiants pensant que le texte avait été écrit par une femme !...

 

 

 — Les causes de l’inégalité entre hommes et femmes relèvent autant de l’éducation depuis tout petit, de l’organisation sociale, des mentalités, du fonctionnement en réseau du monde professionnel... Comment lutter contre ?

Aujourd’hui, H/F est une Fédération inter-régionale regroupant huit associations ou collectifs (Rhône-Alpes, Normandie, Île-de-France, Nord-Pas-de-Calais, Poitou-Charente, Languedoc-Roussillon, Picardie, Aquitaine) qui travaille à
repérer les inégalités dans le monde de la culture, toutes fonctions confondues (artistiques, techniques et administratives) pour les rendre chiffrées et visibles.
Chaque H/F a sa propre spécificité suivant son territoire, la date à laquelle elle a été créée et le nombre d’activistes qui la compose.

Ensuite, le mouvement fait de la
sensibilisation auprès des acteurs du monde du spectacle, des tutelles et du grand public afin d’accélérer la prise de conscience —car certains n’ont pas encore perçu le problème ! Le directeur de l’Odéon par exemple, Luc Bondy, a fait l’objet d’une action du groupe féministe La Barbe qui lui a reproché de programmer 100% d’auteurs hommes et 100% de metteurs en scène hommes : lorsque les militantes sont montées sur scène au moment de la présentation de saison, il a mis de longues minutes à comprendre ce qu’on lui voulait avant de se justifier en déclarant qu’il n’était pas sexiste, puisque toute l’équipe administrative du théâtre était composée de femmes...

Nous faisons également beaucoup de
lobbying auprès des tutelles, organismes professionnels et syndicats professionnels en lien avec d’autres associations comme Le Laboratoire de l’Égalité, le lobby européen des femmes, le centre Hubertine Auclert ou la Barbe, nous organisons des conférences et débats, intervenons dans les écoles et universités...

Enfin, H/F a impulsé les
Saisons Égalité hommes/femmes, qui consistent à regrouper à l’échelle régionale les structures de production et de diffusion souhaitant s?engager pour l?égalité professionnelle.
Les participants définissent le cadre et les moyens de leur action en fonction des spécificités de leur territoire et
s’engagent ensuite à tendre vers l’égalité au fil des saisons, du point de vue de la programmation, des moyens de production, des résidences d’artistes, des salaires dans les équipes techniques et administratives, de la mixité dans les équipes, etc., et à communiquer à ce sujet vers le public.

H/F Rhône-Alpes a été la première à lancer en 2011 la “Saison 1 égalité hommes/femmes”  ; les associations H/F Ile-de-France, Nord-Pas-de-Calais, Normandie et Poitou-Charentes ont le même projet  pour la saison 2013-2014.

Concernant l’Île-de-France,
la première réunion de travail de cette Saison 1 de l’égalité a eu lieu à l’Athénée en janvier dernier, suivie d’une seconde au Théâtre de la Cité internationale. Se sont d’ores et déjà engagés les théâtres suivants : l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, le Théâtre du Lucernaire, le Montfort, le Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, le Théâtre de la Cité Internationale, le Théâtre des Sources à Fontenay aux Roses, le Tarmac, le Théâtre Paris-Villette, le Nouveau Théâtre de Montreuil, le Théâtre de la Tête Noire à Saran, le Théâtre de l’Aquarium, le Théâtre 95 de Cergy-Pontoise, le Théâtre des Quartiers d’Ivry, La Ferme de Bel Ebat à Guyancourt. La saison est soutenue par l’ARCADI et la DRAC (Ministère de la culture)

 

 

Dès que l’on parle d’inégalités entre hommes et femmes, les mots “quotas” et discrimination positive” apparaissent dans le débat, et la plupart du temps pour être décriés...

Bien sûr. On entend souvent : “on ne va quand même pas mettre des quotas au risque de faire baisser la qualité” ou “quand on fait une programmation, on choisit sur des critères de qualité objectifs”...

Ce qui sous-entend d’abord que programmer des femmes fait baisser la qualité, ensuite qu’une œuvre d’art se crée
ex nihilo (sans que les conditions de production et de sélection aient d’impact), enfin qu’un directeur ou une directrice de théâtre programme en fonction de critères objectifs —alors qu’une programmation est nécessairement subjective puisqu’elle relève de la sensibilité et des goûts d’une personne, de ses centres d’intérêts, et surtout de son réseau.
Le terme “discrimination positive” est d’ailleurs une mauvaise traduction de l’anglais “positive action”.
Nous préférons parler d’actions positives contre les discriminations. Et à ceux à qui le terme “quotas” donne des boutons, nous parlons d’équilibre  !

Je précise qu’
il y a des quotas imposés pour protéger les hommes : et là, étonnement, cela ne choque personne ! Dans les concours d’entrée de certains conservatoires et écoles de théâtre, il y a bien plus de filles que de garçons candidats, en particulier dans les sections “jeu” et “mise en scène” : on met donc des quotas pour qu’autant de garçons que de filles soient acceptés dans l’école. Dans ce cas de figure, cela paraît normal à tout le monde et personne n’ira gloser sur l’incompétence supposée des garçons sélectionnés ni sur l’injustice subie par les filles qui, meilleures que certains garçons, ont été éliminées parce que le quota féminin avait été atteint...
Certaines femmes sont contre les quotas car elles disent qu’elles ne supporteraient pas d’avoir été choisies parce qu’elles sont femmes : elles oublient que
beaucoup d’hommes sont choisis parce qu’ils sont hommes, même si c’est plus insidieux...»


 

Rendez-vous à l’Athénée en septembre 2013 pour la première Saison Égalité !

L’Histoire du soldat
se joue jusqu’à après-demain.

 

 

Puisque c’est une question posée à la présentation de saison de l’Athénée qui a lancé ce billet, j’en profite pour donner les résultats du sondage “allez-vous aux présentations de saison des théâtres ?” posé sur le blog.
32% ont répondu “oui, mais seulement pour un ou deux théâtres”
30% ont choisi “oui, pour la plupart des théâtres que je fréquente régulièrement”
25% n’y vont jamais par manque de temps, et 14% par manque d’intérêt.

 

 

1 La présidente est aujourd’hui May Bouhada, auteure, metteure en scène et réalisatrice

2 Reine Prat a publié un deuxième rapport en 2009. Un troisième rapport commandé par la cheffe d’orchestre Laurence Equilbey en 2011 montre que rien n’a bougé.

3 Dans les Centres dramatiques nationaux ou régionaux le coût moyen du montage d’un spectacle monté par un homme est de 77 000 euros. Il est de 44 000 euros quand le spectacle est monté par une femme.

 

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Françoise Tillard's Gravatar Merci à ces femmes qui se mobilisent... et merci pour ce billet sans complaisance. En effet, si le problème était simple, il serait déjà réglé, et depuis longtemps. Si l'autocensure ne venait pas d'abord des femmes, il n'y aurait déjà plus d'inégalité, ou ce serait un combat transparent. Bon courage aux plus jeunes...
# Posté par Françoise Tillard | 20/06/12 10:25
Yannick Gauvin's Gravatar Merci pour cet entretien fort instructif. Ce n'est qu'un début ,continuons le combat !
# Posté par Yannick Gauvin | 20/06/12 11:40
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