Je hais Wagner

Mardi, au sujet du spectacle qui commencera bientôt à l’Athénée, je vous parlais des relations orageuses entre le philosophe Nietzsche et le compositeur Wagner. Mercredi, je publiais le début du Cas Wagner publié par Nietzsche en 1888.
?Voici aujourd’hui la suite de cet avant-propos au Cas Wagner :


 «Pour accomplir une pareille tâche une discipline personnelle m’était nécessaire : — prendre parti contre tout ce qu’il y a de malade en moi, y compris Wagner, y compris Schopenhauer, y compris toute l’“humanité” moderne. — Alors j’éprouvai un profond éloignement, un refroidissement et un désenchantement à l’égard de tout ce qui est temporel et de notre époque, et mon plus haut désir devint le regard de Zarathoustra, un regard qui embrasse d’une distance infinie le phénomène “homme”, — et qui le voit au-dessous de lui... Un but pareil ! — quel sacrifice ne méritait-il pas ? quelle “victoire sur soi-même”? quelle “négation de soi” ?

Le plus grand événement de ma vie fut une guérison. Wagner n’appartient qu’à mes maladies.

Non pas que je veuille me montrer ingrat à l’égard de cette maladie. Si, dans cet écrit, j’entends déclarer que Wagner est nuisible, je n’en soutiens pas moins qu’il est indispensable à quelqu’un : — au philosophe.
Autrement on pourrait peut-être se passer de Wagner : le philosophe cependant n’est point libre de repousser ses services. Il doit être la mauvaise conscience de son temps, — c’est pourquoi il lui faut connaître son temps.

Mais où trouverait-il pour le labyrinthe de l’âme moderne un guide mieux initié que Wagner, un plus éloquent connaisseur d’âmes ? Par Wagner la modernité parle son langage le plus intime : elle ne dissimule ni son bien ni son mal, elle a désappris toute pudeur devant elle-même.
Et réciproquement : on est tout près d’avoir fait le compte de ce que vaut l’esprit moderne, quand on est d’accord avec soi-même pour ce qui en est du bien et du mal chez Wagner. — Je comprends parfaitement qu’un musicien d’aujourd’hui nous dise : “Je hais Wagner, mais je ne puis plus supporter d’autre musique.”
Mais je comprendrais aussi un philosophe qui déclarerait : “Wagner résume la modernité. On a beau faire, il faut commencer par être wagnérien...”.»


Nietzsche/Wagner - Le Ring, un opéra mêlant Wagner et Nietzsche, commencera la semaine prochaine à l’Athénée ! Bon week-end.


Traduction : Henri Albert

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