Vaincre son temps

Prologue : si vous ne savez pas ce que Nietzsche a contre Wagner, il faut lire le billet d’hier ici.

Dans cet avant-propos au livre Le Cas Wagner, Nietzsche condense l’ambiguïté qui le pousse à aimer et rejeter Wagner à la fois.
Le texte étant trop élégant sur la forme et dense sur le fond pour être tronçonné et livré par extraits, je vous recopie intégralement cet avant-propos (mais le publierai en deux morceaux pour vous ménager, suite à venir).


NB : Vous vous fichez de Wagner, de Nietzsche, voire des deux ? Lisez quand même ce texte, qui est aussi une grande leçon de style.



Avant-propos au Cas Wagner


« Je vais m’alléger un peu. Ce n’est pas par pure méchanceté que, dans cet écrit, je loue Bizet aux dépens de Wagner. J’avance, au milieu de beaucoup de plaisanteries, une chose avec quoi il n’y a pas à plaisanter. Tourner le dos à Wagner, ce fut une fatalité pour moi ; aimer quelque chose ensuite, une victoire.

Personne n’a peut-être été mêlé à la “wagnérie” plus dangereusement que moi ; personne ne s’est défendu plus âprement contre elle ; personne ne s’est plus réjoui de lui échapper.
C’est une longue histoire ! — Veut-on un mot pour la caractériser ? — Si j’étais moraliste, qui sait comment je l’appellerais ! Peut-être victoire sur soi-même. — Mais le philosophe n’aime pas les moralistes... il n’aime pas davantage les grands mots...

Quelle est la première et la dernière exigence d’un philosophe vis-à-vis de lui-même ? Vaincre son temps et se mettre “en dehors du temps”. Avec qui devra-t-il donc soutenir le plus rude combat ? Avec ce par quoi il est l’enfant de son temps.
Or ça ! je suis aussi bien que Wagner l’enfant de cette époque-ci, je veux dire un décadent : avec cette différence que je m’en suis rendu compte et que je me suis mis en état de défense. Le philosophe en moi protestait contre le décadent.

Ce qui m’a le plus occupé, c’est, en vérité, le problème de la décadence, — j’ai eu mes raisons pour cela. La question du “bien” et du “mal” n’est qu’une variété de ce problème.
Si l’on a vu clair sur les symptômes de la décadence on comprendra aussi l’essence de la morale, — on comprendra ce qui se cache sous ses noms les plus sacrés et ses formules d’évaluation les plus saintes : la vie appauvrie, la volonté de périr, la grande lassitude. La morale est la négation de la vie... »


Traduction Henri Albert




Vous pourrez entendre d’autres textes de Nietzsche dans Nietzsche/Wagner - Le Ring qui commencera la semaine prochaine. La suite de cet avant-propos au Cas Wagner sera publiée bientôt sur le blog !

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