
Quel guignol !
Dan Jemmett est le metteur en scène d'Ubu enchaîné d'Alfred Jarry actuellement à l'Athénée : on a pu voir dernièrement son travail à la Comédie-Française où il avait monté La grande magie de Filippo, ou encore au théâtre des Bouffes du Nord où il présentait La Comédie des erreurs de Shakespeare.
Interview de lundi de Pâques :
"— Alfred Jarry a beaucoup travaillé sur les marionnettes. Souhaitais-tu, dans ta mise en scène d’Ubu enchaîné, retrouver cet esprit de théâtre de marionnettes, voire de guignol ?
— Je ne souhaitais pas créer un théâtre de marionnettes, mais c’est vrai que je me suis inspiré de la marionnette à gaine et du théâtre d’objets. Tous deux sont assez bruts et pauvres : il n’y a que très peu de possibilités d’articulations et de mouvement sur ce type de marionnettes, et encore moins avec les objets !
Le castelet que l’on voit dans Ubu enchaîné peut rappeler celui de Punch and Judy, le guignol britannique, où l’on voit des archétypes comme chez Ubu. Je pensais d’ailleurs monter une version d’Ubu Roi pour marionnettes et avais commencé à travailler sur le projet —Jarry ayant d’abord imaginé Ubu pour marionnettes, il me semble impossible de monter ses textes sans traiter cet aspect !
Aborder l’acteur sous l’angle de la marionnette était en effet l’une des obsessions d’Alfred Jarry : les qualités qu’il estime essentielles chez les marionnettes sont précisément les plus difficiles à retrouver chez les acteurs.
Selon lui, tout commence dans ce qu’il appelle le “matériel inerte” et qui est une manière de toucher plus profondément nos pulsions, de traiter ce qui est monstrueux en nous, de révéler une noirceur brute : c’est plus difficile pour un acteur qui ne peut s’échapper de son côté humain alors que l’on peut projeter ce que l’on veut sur un objet. Gordon Craig et Antonin Artaud ont écrit des choses passionnantes à ce sujet... (voir à ce sujet l'article d'hier sur le blog)
Les textes d’Alfred Jarry sont une réaction au théâtre bourgeois : peut-être qu’il voyait dans la marionnette la possibilité de changer plus radicalement le théâtre... On est toujours doublé par la marionnette : la présence de la marionnette est toujours difficile pour les adultes, qu’ils soient acteurs ou spectateurs.
Il est en tout cas évident à la lecture de la pièce qu’il n’est ni possible ni intéressant d’illustrer le texte de Jarry sans aborder la problématique de l’acteur et de la marionnette : il faut forcément passer par la matière, d’autant plus que certaines choses sont compliquées à montrer sur scène avec des acteurs (comment fait-on, quand Ubu tue tout le monde ?)
Les pièces du cycle Ubu sont souvent montées comme des farces grotesques alors qu’elles me semblent très troublantes et noires. Je le vois bien dans les réactions du public d’ailleurs : il ne rit pas seulement, il est aussi troublé.
Il faut également garder en tête qu’il n’y a pas forcément quelque chose à comprendre à la pièce, un sens caché à trouver : pour moi, il n’y a pas de message caché derrière ce texte de Jarry. Il va au-delà de l’intellect et même de l’émotion, c’est un rituel."
Il vous reste jusqu'à samedi pour voir Ubu enchaîné mis en scène par Dan Jemmett avec Eric Cantona et Valérie Crouzet dans le rôle du couple Ubu et Giovanni Calo' en conteur faisant tous les autres personnages grâce à du théâtre d'objets. Bon mercredi.

'+ d'infos sur athenee-theatre.com'Josselin_Passepont.jpg)







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