
La liberté n'a pas toujours les mains propres
La bataille des Paravents, dernier acte
Je vous parlais la semaine dernière puis avant-hier du scandale provoqué par la représentation des Paravents de Jean Genet au Théâtre de l'Odéon en 1966.
Après avoir subi des attaques physiques de groupes d'extrême droite (billet de jeudi dernier), la pièce fut discutée jusque sur les bancs de l'Assemblée nationale où des députés proposèrent de supprimer ou réduire la subvention accordée à l'Odéon (billet d'avant-hier).
Voici quelques extraits de la réponse sans appel d'André Malraux, Ministre des Affaires Culturelles :
« La liberté, Mesdames, Messieurs, n'a pas toujours les mains propres ; mais quand elle n'a pas les mains propres, avant de la passer par la fenêtre, il faut y regarder à deux fois. […]
Si nous étions vraiment en face d'une pièce antifrançaise, un problème assez sérieux se poserait. Or, quiconque a lu cette pièce sait très bien qu'elle n'est pas antifrançaise. Elle est antihumaine. Elle est anti-tout. Genet n'est pas plus antifrançais que Goya anti-espagnol. […]
Par conséquent, le véritable problème qui se pose ici […] c'est celui, comme vous l'avez appelé de la "pourriture". […] Ce que vous appelez de la pourriture n'est pas un accident. C'est ce au nom de quoi on a toujours arrêté ceux qu'on arrêtait. Je ne prétends nullement —je n'ai d'ailleurs pas à le prétendre— que M. Genet soit Baudelaire. S'il était Baudelaire, on ne le saurait pas. […]
Ce qui est certain, c'est que l'argument invoqué : "cela blesse ma sensibilité, on doit donc l'interdire", est un argument déraisonnable. L'argument raisonnable est le suivant : "Cette pièce blesse votre sensibilité. N'allez pas acheter votre place au contrôle. On joue d'autres choses ailleurs […]." Si nous commençons à admettre le critère dont vous avez parlé, nous devons écarter la moitié de la peinture gothique française, car le grand retable de Grünewald a été peint pour les pestiférés. Nous devons aussi écarter la totalité de l'œuvre de Goya ce qui sans doute n'est pas rien. Et je reviens à Baudelaire que j'évoquais à l'instant…
Le théâtre existe pour que les gens y retrouvent leur propre grandeur. Mais le Théâtre de [l'Odéon] n'est pas un théâtre où l'on ne joue que Les Paravents. C'est un théâtre où l'on joue Les Paravents, mais entre Le Pain dur de Claudel et les classiques, en attendant Shakespeare.
Il ne s'agit plus du tout de savoir si on donne de l'argent pour jouer Les Paravents. Il s'agit de savoir si l'on doit ne jouer dans un théâtre de cette nature que des œuvres qui sont dans une certaine direction. […]
C'est pourquoi on ne peut s'engager dans une telle voie qu'avec une extrême prudence et je ne supprimerai pas pour rien la liberté des théâtres subventionnés. J'insiste sur les mots "pour rien", car si nous interdisons Les Paravents, ils seront rejoués demain, non pas trois fois mais cinq cents fois. Nous aurons à la rigueur prononcé un excellent discours et prouvé que nous étions capables de prendre une mesure d'interdiction, mais en fait nous n'aurons rien interdit du tout.
[…] En fait nous n'autorisons pas Les Paravents pour ce que vous leur reprochez et qui peut être légitime ; nous les autorisons malgré ce que vous leur reprochez, comme nous admirons Baudelaire pour la fin d'Une charogne et non pas pour la description du mort. »
Finalement, les deux amendements ne seront même pas soumis au vote : Christian Bonnet retirera l'amendement n°85 après la discussion, provoquant une interruption de séance destinée à permettre à la Commission des Finances de se réunir ; deux heures plus tard, celle-ci notifiera sa volonté de retirer également l'amendement n°48.
Pierre Bas (député Union pour la nouvelle République - Union démocratique du travail et membre de la Commission des Finances), le justifiera ainsi :
« Personne, à la Commission, n'a prétendu qu'il fallait interdire la pièce. […] La question qui se posait était : faut-il, sur des deniers publics, aider à cette représentation ??Cet après-midi, Monsieur Christian Bonnet a cité Goya. Il a eu tort. En effet […], la famille royale espagnole a payé pour se voir ridiculisée pour les siècles à venir. […]
Je crois […] que le vote de la Commission des finances a été émis parce qu'il existe dans ce pays des plaies qui saignent encore et que des événements graves, qui ont frappé certains d'entre nous […], ont laissé des traces.
Nous sommes sûrs, monsieur le Ministre, que vous avez compris ce qui s'est passé […]. Vous avez compris certainement les scrupules de ceux qui voulaient refuser les crédits au Théâtre de [l'Odéon], et la position de ceux qui voulaient les maintenir en se plaçant du point de vue […] de la liberté de création et de la crainte que l'on a, dès qu'on commence à censurer ou à interdire, de créer des précédents qui entraveraient pour l'avenir la liberté d'expression [en] France. »
Les Paravents de Jean Genet se seront donc joués comme prévu jusqu'au 6 novembre 1966 au Théâtre de l'Odéon dans la mise en scène de Roger Blin.
Du côté de l'Athénée en 2011, c'est Splendid's du même Genet qui se joue jusqu'à samedi. Bonne journée !
L'intégralité des débats de la séance du 27 octobre 1966 est disponible en téléchargement (fichier PDF) sur le site de l'Assemblée Nationale ici.
Merci à Juliette Caron du Théâtre de l'Odéon

'+ d'infos sur athenee-theatre.com'Josselin_Passepont.jpg)






