Mes lecteurs sont formidables

Mes difficultés à trouver des informations sur l'opéra L'Egisto qui se joue en ce moment à l'Athénée ont réveillé les talents de chercheurs de certains d'entre vous, à commencer par Jérôme et Mister K qui se sont employés à trouver des traces de la partition.

À vrai dire, Jérôme et Mister K m'ont autant embrouillée qu'ils m'ont aidée, car leurs recherches ont soulevé quelques problèmes à résoudre.


Mister K a d'abord commencé à me faire remarquer dans un commentaire que, contrairement à ce que j'avais affirmé sur le blog, L'Egisto de Marazzoli et Mazzocchi ne serait pas le premier opéra à avoir été joué en France. Je vous recopie son intervention :

"Je me rappelle avoir eu entre les mains, chez un grand libraire de la rive gauche en mars 2007 un magnifique ouvrage ayant appartenu à Henri Jules de Bourbon, prince de Condé (1643 1709), donc le fils du grand condé.
Cet ouvrage, je l'ai revu quelques mois plus tard à New York à la Morgan Library. Il suffit d'aller sur le site The Morgan Library et de taper
Finta Pazza (cf catalogue Fêtes & entrées, catalogue 17, mars 2007, Benoît Forgeot)

En effet,
La Finta Pazza, opéra de Giulio Strozzi fut représentée à Paris en 1645 devant la reine Anne d'Autriche, Louis XIV enfant et toute la cour. Mazarin avait fait venir de Venise des acteurs pour plaire à la reine. Ils représentèrent La Finta Pazza ou La folie feinte dont le sujet est Achille à Scyros. Giacomo Torelli dirigea le jeu des machines. Succès considérable au théâtre du Petit Bourbon..

En tapant Julio Strozzi sur Internet, l'on trouve des informations sur cet opéra qui permit à Mazarin de conforter son pouvoir. La musique est de Francesco Sacrati, première représentation à Venise le 14 février 1641"


Ainsi, La Finta Pazza de Giulio Strozzi aurait été représenté en France en 1645, soit un an avant L'Egisto —ce que me confirmèrent d'autres recherches.

Un coup de fil à Barbara Nestola, musicologue, permit de lever le mystère : La Finta Pazza est un opéra, créé comme tel à Venise en 1641. Mais à sa reprise en décembre 1645 à Paris, il ne fut pas entièrement chanté : la plupart des dialogues étaient parlés comme pour une pièce de théâtre, et l'on y avait intercalé des airs et danses.
En bref, si La Finta Pazza est bien une partition lyrique, elle n'a pas été jouée comme un opéra lors de sa reprise à Paris.
L'Egisto
de Marazzoli et Mazzochi fut donc bien, techniquement, le premier opéra joué en France, en 1646.



Jérôme lui, soulève un autre problème : j'avais compris en discutant avec Jérôme Correas, le chef d'orchestre de L'Egisto, que la partition avait été perdue avant d'être retrouvée par Barbara Nestola l'année dernière.

Or, voici son commentaire :
"Pour ce qui est de l'Egisto qui nous intéresse, son livret et sa partition sont conservés dans le ms Barb. lat. 4386 de la Vaticane et ont été publiés en fac-similé en 1982 (New York, Garland Publications). Fac-similé hélas presque aussi rare que le manuscrit, puisque je n'en ai pas trouvé d'exemplaire dans les bibliothèques françaises, ni sur Abebooks."

Jérôme enfonça ensuite le clou en me scannant les pages du New Grove Dictionary of Opera de Margaret Murata où figure un article sur L'Egisto (je vous en joins deux extraits Chi Soffre speri est l'autre titre de L'Egisto).

 

 

 

Ainsi, la partition était conservée à Rome et les musicologues en avait bien connaissance.

Cette fois, c'est un coup de fil à Jérôme Correas qui leva l'ambiguïté : si elle n'a jamais été vraiment perdue, la partition n'a pas été réellement éditée, hormis en fac-similé, c'est-à-dire sans travail d'édition destiné à reconstituer l'opéra en tant que tel.
(Jérôme Correas explique d'ailleurs dans sa réponse à ma deuxième question ici le travail musical qui a dû être effectué pour habiller une partition où ne figuraient qu'une ligne de chant et une ligne de basse)

A priori, l'opéra n'a d'ailleurs pas été joué en France depuis plusieurs siècles, et il était connu sous le nom de Chi soffre speri et non L'Egisto.

Troisièmement, la partition était également conservée à la Bibliothèque Nationale de France, mais sans mention de noms de compositeurs : la musicologue Barbara Nestola l'a découverte classée dans les compositeurs anonymes et a ensuite déterminé qu'il s'agissait de L'Egisto de Mazzocchi et Marazzoli.

Enfin, cet Egisto a longtemps été confondu avec celui de Cavalli suite à une erreur du musicologue Henry Prunières : on a cru que L'Egisto de Cavalli avait été le premier opéra joué en France alors qu'il s'agissait en fait de celui de Mazzocchi et Marazzoli.


L'enquête musicologique étant résolue, il ne vous reste plus qu'à aller à l'Athénée d'ici dimanche pour entendre enfin cet Egisto.
Si vous avez encore des interrogations et questions sur l'œuvre, vous pourrez rencontrer Barbara Nestola demain entre 19h et 19h30 à l'Athénée.


La parution de ce billet étant bien tardive (c'est long, de jouer à l'inspecteur Clémence), je ne vous souhaite plus qu'une bonne fin de journée.


Merci à Barbara Nestola et Jérôme Correas, et évidemment à Jérôme et Mister K.

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Nicolas Bastide's Gravatar merci beaucoup pour toutes ces recherches; bravo!; c'est très interressant.
# Posté par Nicolas Bastide | 20/10/11 15:47
Barbara Nestola's Gravatar Chère Clémence,

Je me permets d'ajouter une précision à cette passionnante discussion.
La partition de l'Egisto de Paris est une source différente de la copie romaine du même opéra. Non seulement elle ne contient pas le même nombre des scènes, mais elle renferme aussi quelques pièces qui n'apparaîssent pas dans la version romaine. Par ailleurs, la musique d'une grande partie des récitatifs (notamment ceux de Zanni et de Coviello) est différente, même si le texte ne change pas. On peut donc affirmer que la partition de Paris est une nouvelle source qui témoigne entre autre d'une évolution de l'ouvrage, et à ce titre elle peut bien être qualifiée d'inédite.
# Posté par Barbara Nestola | 20/10/11 19:50
Anne-Laure's Gravatar Merci beaucoup pour la richesse de tous ces commentaires. Du coup j'y vais ce soir!
# Posté par Anne-Laure | 21/10/11 12:39

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