"Je suis heureux" — "Moi aussi... C'est fini pour toujours."

Emmanuelle Grangé interprète le rôle de Kristine Linde dans Une Maison de poupées mise en scène par Nils Öhlund qui commence cette semaine à l’Athénée.

 

 

Pendant les premières répétitions en septembre et octobre dernier (dont vous avez pu voir quelques photos sur le blog, ici ou là), Emmanuelle a tenu un journal quotidien qu’elle m’envoyait tous les soirs: voici pour vous le début de ses chroniques des répétitions d’Une Maison de poupées.


NB: l’équipe artistique d’Une Maison de poupées est composée de Nils (metteur en scène), Olivia (rôle de Nora), Féodor (rôle de Torvald), Alexis (rôle de Rank), Emmanuelle (rôle de Kristine) et Bernard (rôle de Krogstad)


Mon cher journal

Les répétitions vues par Emmanuelle Grangé



«1er septembre 2009
La peau
Il pleut en sortant du métro. Souvenons-nous de cet août où Féodor plante ses arbres fruitiers et sa charpente, où Olivia rend visite à Homère en Grèce, où Alexis adopte un chat, où Nils ne capte pas de chez sa mère, où Emmanuelle retrouve la Charente, où Bernard reviendra la semaine prochaine... De ces paysages aussi dépendront La Maison.
Qu'est-il de plus flagrant qu'un épiderme le jour d'une première répétition ? Le soleil omniprésent de cet été n'a pas main mise sur la peau de l'acteur. Bestiole pensante, le comédien se tient entre l'apprentissage du texte et son interprétation bredouillante, ses idées lumineuses ! Dans cet infime détroit naît la création.
Au metteur en scène revient la baguette du regard large; Nils a sa chemise bleue transpirante et l'oeil vigile parlant.
 
2 septembre 2009
L'amour et l'argent
L'hérédité et ses qualités
Nora et Kristine
Tor. et Kro.
Ce matin j'ouïe
Je me demande pendant combien de temps
je garderai les pieds nus
Septembre serait une belle saison
pour sécher un herbier
Et toujours revenir
à la Norvège d'Ibsen
Le climax !
Je vois l'acteur en équilibre se pencher
Peut-être ne le fera-t-il que là
en grâce de répétition,
à l'ombre du laboratoire.
Ce matin, les yeux de Nora étaient humides.
“Je suis heureux”
“Moi aussi... C'est fini pour toujours”
(Acte I, scène 1)


3 septembre 2009

“Putain de mort et saloperie de douleur” (Nora, acte I, scène 4)
Dès cette scène, Nora dit l'inconsolable. Elle a convié son amie d'enfance, un fantôme ?, Kristine, qu'elle ne reconnaît qu'après effusion corps à corps, et le docteur Rank mourant. La mort et la re-naissance.
Juste un peu plus tard, une scène plus loin, Torvald dira à Kristine : “Venez, Madame, à moins d'être une maman, l'endroit va devenir insupportable”.
Je pense à la Médée de Pasolini.
Je pense à Tchekhov qui disait sa Cerisaie comédie, Ibsen n'en aurait pas moins ainsi qualifié sa Maison de poupées. Parce que la tragédie n'est jamais dramatique.
 

4 septembre 2009

Je t'ai par cœur.
L'acteur rabat les œillères au milieu du bruit de la brasserie, recopie l'auteur, réplique après réplique. Les mots se chamaillent la place, la portée, l'ordonnance dans le cerveau, se logent impacts dans le cœur. L'homme fronce le nez, les lunettes menacent de tomber, la calligraphie est aussi élégante que sa silhouette penchée à la Giacometti. ?Il redevient apprenti, balbutieur, découvreur. Rien n'est jamais acquis...
Il n'y a guère qu'une chanson de Bob Dylan dans les haut-parleurs qui puisse lui faire relever la tête, tourner la cuiller dans le café froid. "Like a rolling stone ..." Les mains dans l'humus des mots, la mémorisation finit par pénétrer le corps. ?L'acteur s'absente de longues heures, fourmi souterraine, il peut lui arriver d'oublier dans ces endroits publics de surchauffe un pull-over, un téléphone, un carnet d'adresses, un imperméable, il peut lui arriver de vouloir franchir le tourniquet du métro en oubliant de glisser un ticket, il se fait alors très mal.

7 septembre 2009
Couleur Isabelle
Lilas en Scène est l’antre de nos répétitions aux Lilas dans le 93. Proche de la fameuse clinique de l’accouchement sans douleur.
Nous changeons de salle aujourd’hui, d’une dénommée « Leila » -de l’arabe nuit-, nous passons à « Isabelle » - Isabelle la Catholique aurait fait le vœu de ne pas changer de chemise avant la fin du siège de Grenade en 1491…-  Le ciel est à l’été.
Nous avons visité les dernières scènes de l’acte I.
Je voudrais ce soir après le travail d’aujourd’hui ne penser qu’à l’espèce de pureté de Nora.
“Mmh” (Torvald, acte I, scène 9), “je vais relire mon texte” (Emmanuelle G.)


14 septembre 2009
On a beau lire, relire, penser, taire, que sais-je, rêver, le monologue de l'acteur chez lui n'arrive pas à la cheville de l'intime lors de la répétition à plusieurs.
Quelle est cette chose que j'abandonne dès la porte de chez moi claquée ? Quelle est cette rumination silencieuse dans le bus devant la femme qui in extremis arrivera à hisser la poussette et son enfant dans l'habitacle roulant ? De quel ordre est ce rituel commençant en bas de ma maison à heure presque précise et finissant à la porte de Lilas en Scène ?
Bien souvent je vois en premier Alexis là où un pâlot rayon de soleil veut bien encore chauffer les corps endormis. L'automne est-il là ?
Notre tanière est chaude et sans garantie et sans esbroufe, nous travaillons mine de tout; Nils ne perd aucun d'entre nous.


15 septembre 2009

Esculape et heidelberger Brot* !
Il faut d’abord sentir et surtout ne pas mélanger ! Chez nous, il y a un Grec aux accents sud américains, un Breton-Italien, une Calvadosienne (c’est elle qui sent si bon les Esculape’s gouttes), un jeune Suédois, un va-nu-pieds-sans-dire russe , une germano-russe. Chez nous, c’est plus large que la France et grand comme six fois la grande ourse, enfin, c’est ce qu’on voit, pressent et désire…
“Tu as entendu.” (Nora, acte III, scène 2). Les corps ont à dire, à faire, non à démontrer.
Pour cela il faut du souffle, un gros zeste insoupçonnable de travail, des amandes émondées, du sucre, des mains, un tantinet de pensée, une forte pincée d’abandon, du blé pas si riche que ça… Hop là !  Voici le pain mendiant superbe de Heidelberg !
 
*das Brot :  le pain
Heidelberg :  ville d’Allemagne, célèbre université, Goethe, les frères Grimm…


16 septembre 2009
Restons sérieux et légers !  Je persiste à croire que les quelques gracieux moments de répétition s’approchent au plus près du théâtre avant la re-présentation.
Quelle est cette espèce d’alchimie orchestrée par Nils Öhlund ? De quel ordre est cette confiance de voyants que nous lui accordons, nous, les acteurs ?
Nils nous propose de travailler au plus près de nous, c’est-à-dire de l’intime. Son adaptation d’Ibsen est alerte, de scories, il n’y a pas. Et le bougre a enlevé la ponctuation du texte !
Alors, par exemple, ça donne ça dans mon interprétation: “…Maintenant, je me retrouve toute seule, vide et laissée de côté. C’est terrible, travailler juste pour soi, il n’y a aucun plaisir.”, là où on pourrait aussi entendre, “Maintenant, je me retrouve toute seule, vide et laissée de côté, c’est terrible. Travailler juste pour soi, il n’y a aucun plaisir.” (Kristine, Acte III, scène 1)
A bon entendeur, salut !  Je retourne à mon texte.»


Emmanuelle a continué son journal de répétitions de manière très régulière (quoique moins quotidienne) jusqu’à la première d’Une Maison de poupées à Niort, deux semaines plus tard. Vous pouvez le consulter en intégralité sur le site d’Une Maison de poupées, ici.
(Note du 25 mai 2010 : Emmanuelle a continué son journal au moment des représentations à l'Athénée. Je l'ai publié sur le blog  ici)


Il ne reste plus que quelques jours avant la première d’Une Maison de poupées. Si vous avez acheté le Télérama de la semaine dernière ou de la semaine précédente, vous y trouverez le pass théâtre qui vous donnera droit à des places à 10 euros à l’Athénée jusqu’à samedi.

Bon lundi !

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