
Un petit goût d'années folles - Interview
Johanny Bert est le metteur en scène de l'opérette Phi-Phi interprétée par la compagnie des Brigands actuellement à l'Athénée. Interview autour d'un thé et d'une clémentine :
« — Tu as beaucoup axé ta mise en scène sur la représentation du corps. Que nous dit Phi-Phi sur la façon dont on représente les corps aujourd'hui ?
— Même si le propos reste léger et la dramaturgie relativement classique d’une opérette, j’avais besoin de trouver dans le livret ce qui m’amusait et me donnait du sens pour pouvoir le mettre en scène. Il s'agit d'abord d'une opérette créée au début des années folles (1918) certainement à un moment où le public a besoin de divertissement après la guerre. J'avais envie de servir ce propos-là et de m'amuser avec l'œuvre, mais en prêtant également attention à ce répertoire difficile, je crois, à mettre en scène : il n'est pas question de décaler l’oeuvre pour s'en moquer ou sous-entendre qu'elle n'a pas d'intérêt, mais bien de jouer ce qu'il y a à jouer pour essayer d'en faire sortir le pétillant. Je voulais chercher de la pertinence et de la rigueur dans la représentation de ce chassé-croisé de corps qui se mélangent et se courent après.
Je précise d'ailleus qu'au début du spectacle, on entend la voix de Alice Cocéa, créatrice du rôle d’Aspasie lors de la première, le 12 novembre 1918 aux Bouffes Parisiens. Cet enregistrement date des années 1950 : il me paraissait intéressant d’entendre le contexte de la création de Phi-Phi.
Nous avons réalisé un travail centré sur le rapport entre les acteurs et les formes marionnettiques. En lisant et en écoutant le livret, deux choses me sont apparues essentielles : tout d’abord, le plaisir de la musique. J’ai découvert ce répertoire qui regorge de malices musicales, et c’est un vrai plaisir ensuite à travailler sur scène. Ensuite, le fait que nous avons tous en tête une certaine imagerie de l'opérette (avec couleurs et confettis) et de la Grèce antique où se déroule l'action (avec toges et colonnes).
J'ai été interpellé par cette question du corps, du désir pour l'autre, des différences d'âges et des statues réalisées par Phidias qui peuvent être une façon de traiter les corps différemment… J'ai choisi de radicaliser le principe en postulant que les personnages étaient des statues et, pour concevoir les formes marionnettiques, nous avons fait un mélange entre les lignes des sculpteurs grecs antiques et des "représentations modèles" des corps d’aujourd'hui. C'est d'ailleurs drôle de comparer la représentation et l’évolution des corps féminins et masculins entre la Grèce antique et le monde occidental d'aujourd'hui. Il y a des regards qui changent…
— C'est pour cela que le personnage d'Aspasie a une ligne de Barbie ?
— Nous nous sommes amusés avec les lignes lors des constructions des formes marionnettiques pour donner à Aspasie une taille de guêpe, en clin d'œil aux images des magazines de mode.
— Sauf que le corps d'Aspasie est censé représenter la vertu, pas la beauté !
— Mais qu'est-ce que la vertu? C'est une question extrêmement complexe…
[NDLR : c'est un sujet pour le blog. Affaire à suivre]
D'ailleurs, on se rend bien compte au fur et à mesure de l'œuvre qu'Aspasie n'est pas si ingénue que cela : elle divise le prix de ses robes en deux (moitié pour son mari, moitié pour son amant) et assume complètement son libertinage. Comparativement à d’autres pièces mettant en jeu des croisements de couples et de désirs, dans Phi-Phi tout est avoué au grand jour pour le bon plaisir de tout le monde.
— Tu parlais tout à l'heure de l'imagerie de l'opérette avec frous-frous, couleurs et confettis : c'est aussi ce que tu as voulu éviter, non ?
— Oui, et en même temps cela fait partie intégrante de l’écriture.
Et c’est là, je crois, toute la problématique et le projet de la compagnie des Brigands dont le responsable artistique, Loic Boissier [que j'avais interviewé sur le blog, ici], m'a passé commande de la mise en scène de Phi-Phi : ils prennent un répertoire un peu ancien pour le remettre au goût du jour et le confier à des esthétiques différentes dans un traitement qui est tout sauf muséal, s'orientant au contraire vers une recherche contemporaine… Il s'agit de travailler avec notre époque sans pour autant dénaturer l'œuvre. J'utilise tout de même quelques éléments de l'imagerie de l'opérette, mais de manière détournée (les confettis par exemple !).
— Pourquoi les marionnettes ont-elles des corps morcelés ?
— Phi-Phi parlant beaucoup de sensualité et d'érotisme, je voulais trouver une façon singulière de représenter cela sans vulgarité : il fallait être grivois tout en trouvant de la poésie et de l'humour.
Ces corps fractionnés sont évidemment un parallèle avec la sculpture grecque, mais cela permet surtout de créer une identité visuelle et dramaturgique qui propose un décalage et permet par exemple de littéralement mélanger les corps.
Le travail visuel avec les marionnettes a été écrit de manière presque chorégraphiée : en fait, les chanteurs donnent leur voix, leur énergie, et ce sont leurs doubles marionnettiques qui font la plupart des actions sur scène. On passe de l'acteur à la marionnette de manière sensible. L'utilisation de la marionnette permet de montrer des choses que l'on ne pourrait pas faire avec des humains, mais il y a aussi des choses que la marionnette ne peut pas porter ou qui perdent leur impact. L'interprétation chantée par exemple est pour moi dans cette œuvre, plus pertinente par les chanteurs directement que par les formes marionnettiques... Il y a une alternance entre le corps humain et le corps pantin qui permet que l'un apporte des choses à l'autre. On guide ainsi les spectateurs dans une convention où cinq solistes font les voix tandis que les marionnettes (et leurs trois ombres discrètes derrière chaque personnages) sont les corps : c'est une chorégraphie d’équipe précise et fragile mettant en jeu l’écoute, le travail vocal, les impulsions d’interprétations, etc. Les marionnettes permettent de nous raconter l'histoire avec l'ironie et l'impertinence que cela peut avoir : il y a une bascule constante, on se renvoie la balle comme si les acteurs sortaient et entraient dans l'action sans arrêt.
— Christophe Grapperon, qui est à la fois chef d'orchestre et interprète du rôle de Périclès depuis la fosse, joue également sur cette notion de bascule…
— Oui, et le fait de lui confier le rôle était d'ailleurs très évident : le clin d'oeil à la position du chef d'orchestre allait de soi, d'autant que Christophe a une superbe voix grave!
Il a été extrêmement précieux sur tout le projet, c'est quelqu'un de très précis qui défend ce répertoire avec beaucoup de perfectionnisme et d'attention. Je voulais donner beaucoup de place à la musique et la complicité avec Christophe était importante.
Je suis de toutes façons très bien entouré sur Phi-Phi : l’équipe de construction du spectacle (scénographie, construction marionnettes, costumes, accessoires, lumières, régie plateau, assistanat à la mise en scène...) a été partie prenante de la création et importante dans l’élaboration de ce Phi-Phi.
Les neuf comédiennes qui chantent, dansent et manipulent les marionnettes ont fait un travail remarquable, et les cinq solistes ont de très belles voix que j’ai plaisir à entendre tous les soirs, d'autant qu'ils se sont engagés dans le projet avec beaucoup de précision, d'envie et d'imagination… C'est très agréable de sentir une équipe très présente et qui a envie d'être là dans le travail et de donner du plaisir aux spectateurs. »
Pour prendre du plaisir devant Phi-Phi, c'est jusqu'au 9 janvier ! Bon début de semaine.

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Mais... j'aurais une question : la "clémentine" était-elle Corse? Merci et à bientôt.