
Hypnose générale !
Si, en France, l'on connaît surtout Tchekhov par son théâtre, c'est plutôt par ses nouvelles qu'il est devenu célèbre en Russie.
À la tradition du roman-fleuve à la Tolstoï ou Dostoïevski, Tchekhov privilégie la concision, la suggestion, les non-dits et la rigueur scientifique. Ses sujets de nouvelles sont souvent tirés de la vie quotidienne et comportent rarement un début, un milieu et une fin, offrant plutôt des étapes ou tranches de vie.
Si son style est laconique, il est aussi très musical et visuel, produisant une grande impression de spiritualité malgré l'apparente banalité des sujets traités. Il en a écrit environ cent cinquante, parmi lesquelles on peut citer La Dame au petit chien, Récit d'un inconnu, Un royaume de femmes ou La Fiancée.
Hors de son théâtre, de ses nouvelles et de son abondante correspondance, Tchekhov aura également laissé un essai célèbre, L'Île de Sakhaline. Médecin, humaniste, dépensant beaucoup de son temps et de son argent pour aider les pauvres, soigner des malades ou construire des écoles, Tchekhov entreprend, malgré son très mauvais état de santé, un voyage sur l'île de Sakhaline : son but ? Visiter les bagnes russes et révéler au grand jour ce qui s'y passe.
Le 9 mars 1890, juste avant de partir, il écrit à Souvorine, l'un de ses plus proches amis (et son éditeur) : « Vous dites que personne n'a besoin de Sakhaline et que cette île n'intéresse personne. Est-ce juste ? Nous avons chassé des hommes enchaînés, dans le froid, pendant des dizaines de milliers de verstes, nous les avons rendus syphilitiques, nous les avons dépravés, nous avons procréé des criminels... Nous avons fait pourrir en prison des millions d'hommes, fait pourrir inutilement, sans raison d'une manière barbare, en rejetant la responsabilité de tout cela sur les surveillants de prison aux nez rouges d'ivrognes. Non, je vous assure, aller à Sakhaline est nécessaire et intéressant, et on ne peut que regretter que ce soit moi qui y aille et non quelqu'un d'autre, plus qualifié et plus capable d'émouvoir l'opinion ».
Il y passera trois mois et livrera un compte-rendu sec de cet avilissement de l'homme dans un essai qui paraîtra quatre ans plus tard. Après ce voyage, l'on trouvera en filigrane dans les œuvres de Tchekhov le thème de l'abnégation pour son prochain et le refus de fermer les yeux sur la dureté de la condition humaine.
Il écrit ainsi dans la nouvelle Groseilles à maquereau parue en 1898 : « Nous ne voyons pas, nous n'entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qu'il y a d'effrayant dans la vie se déroule quelque part dans les coulisses. C'est une hypnose générale. »
Le cycle Tchekhov à l'Athénée se termine ce week-end avec les dernières représentations de La Cerisaie : il vous reste ce soir, demain à 15h et demain soir.
Ce billet a été écrit avec l'aide des articles sur Tchekhov rédigés par Sophie Laffitte et Jean Bonamour parus dans l'encyclopédie Universalis.

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Petit détail à transmettre au metteur en scène s'il en est encore temps : ne pas confondre un revolver et un pistolet. L'acteur a en main un pistolet alors qu'il dit se servir de son revolver.
Merci de votre blog toujours enrichissant.
(éd de l'Arche)