C’est moi, ou il y a comme un problème?

Pourquoi se documenter quand on peut raconter n’importe quoi?


La semaine dernière, commentant, ou plutôt pérorant, sur la polémique concernant des éventuels quotas d’élèves boursiers au sein des Grandes Écoles françaises, le chroniqueur Éric Zemmour parlait en ces termes de Pierre Bourdieu sur la radio RTL:

“Vous vous souvenez, Vincent [Parizot], cet intellectuel d’extrême-gauche qui dénonçait à la fin des années soixante-dix l’école républicaine comme l’école des héritiers! Pour Bourdieu, la culture générale, le français, l’histoire-géographie, le latin, le grec n’étaient qu’un cache-sexe pour dissimuler et légitimer la reproduction et la domination de la bourgeoisie. Il fallait donc abaisser le niveau d’exigence culturel de l’école pour lutter contre les inégalités sociales, programme largement accompli depuis lors!”.

Si je remercie ce chroniqueur d’avoir enfin trouvé un responsable à la supposée faillite de notre système éducatif (depuis le temps qu’on le cherchait) et de nous rappeler, s’il en était besoin, que l’honnêteté intellectuelle relève pour certains du superflu, j’ai l’impression qu’il y a comme un très gros malentendu -ou plusieurs gros malentendus d’ailleurs, mais dans le cadre de ce blog consacré à la culture, restons sur le cas Pierre Bourdieu.

S’il est toujours extrêmement périlleux de vouloir réduire la pensée d’un grand intellectuel à quelques principes, permettez-moi de tenter de mettre en exergue, en les synthétisant, quelques points fondamentaux développés par Bourdieu concernant la culture. J’espère également montrer en creux et par la même occasion que, si la synthèse oblige à faire des raccourcis, elle ne produit pas nécessairement de contre-sens.

 

La sociologie est un sport de combat


Tout d’abord, Pierre Bourdieu (1930-2002) était sociologue et non pas homme politique: ses ouvrages relèvent donc bien davantage de l’analyse et de l’étude que des préconisations à l’emporte-pièce.
Si ses ouvrages ont beaucoup été discutés et critiqués (et le sont encore aujourd’hui), ils sont aussi considérés comme incontournables pour la sociologie.

Pierre Bourdieu s’est particulièrement employé à étudier l’éducation et la culture en se fondant sur la notion de bien symbolique: sur le modèle du capital économique, chaque individu posséderait également un capital social et culturel.
Dépassant les théories marxistes fondant la lutte des classes sur des critères économiques, Bourdieu s’est donc attaché à montrer que les inégalités sont aussi d’ordre culturel -ce qui nous paraît d’ailleurs aujourd’hui évident. Pour le dire de manière lapidaire, la pauvreté peut être économique mais aussi sociale ou intellectuelle.

Bourdieu définit des habitus, c’est-à-dire des modes de vie et de pensée, propre à chaque classe: chaque individu aurait ainsi des jugements esthétiques et des pratiques culturelles en fonction de sa position sociale et de son éducation.

Mettant de côté l’idée selon laquelle on ne discuterait pas des goûts et des couleurs et que le jugement esthétique de chacun serait entièrement personnel, Pierre Bourdieu pose le concept de la culture légitime: si les pratiques culturelles sont liées à l’éducation ou à l’extraction familiale et géographique, il apparaîtrait donc qu’une certaine forme de culture est légitimée par les classes dominantes.

Il y aurait donc d’un côté une culture qui s’imposerait comme supérieure, parce que pratiquée et validée par les classes dominantes et, par conséquent, les institutions, et de l’autre une culture considérée comme illégitime parce qu’appartenant aux groupes dominés.
Ce processus de légitimation culturelle est d’ailleurs confirmé par les pouvoirs publics qui financent souvent la culture légitime, même si certaines formes artistiques comme le hip hop ou la bande dessinée ont été progressivement reconnues.
Plus tard, Bernard Lahire ou Olivier Donnat postuleront cependant l’idée d’une légitimité culturelle à géométrie variable, montrant qu’un même individu peut avoir une pratique culturelle légitime dans un domaine et illégitime dans un autre -par exemple, regarder des captations d’opéra sur Arte et lire du Marc Lévy.
 
On le voit, Pierre Bourdieu entendait surtout démontrer l’importance de la reproduction sociale dans le domaine intellectuel et les processus de domination culturelle et n’a jamais, à moins que quelque chose m’échappe, préconisé d’annihiler l’histoire et la philosophie de l’enseignement ou de démonter l’Opéra de Paris.


Sur ce, bon jeudi!

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CHEVAILLIER's Gravatar Encore fallait-il le rappeler ! Merci de l'avoir fait.
# Posté par CHEVAILLIER | 14/01/10 09:02
Sophie Saulnier's Gravatar Voilà qui est bien dit.
# Posté par Sophie Saulnier | 14/01/10 09:15
Elisabeth's Gravatar Bravo!
# Posté par Elisabeth | 14/01/10 10:08
dominique de beaumont's Gravatar eh bien voilà il fallait juste le dire et si possible en peu de mots: pas facile merci de l'avoir fait
d'ailleurs d'une façon générale, prends pas le temps de commenter mais apprécie billets, donc pour une fois je prends aussi le temps -limité- de le faire: continuez et continuons! bien à vous dominique
# Posté par dominique de beaumont | 14/01/10 10:16
Louis Guesdon's Gravatar Bien dit Clémence, Bourdieu reste un sociologue incontournable et son concept d'habitus un fondamental de l'analyse des classes sociales.
# Posté par Louis Guesdon | 14/01/10 11:45
Jean Van Hée's Gravatar Pour forcer le trait et lancer un appel aux contributions des uns et des autres, une question (multiple) :
allez au spectacle à l'Athénée, est-ce une pratique culturelle légitime ou illégitime ? ou est-ce à géométrie variable quand on va voir "Minetti" puis "Au temps des croissades" ?
Peut-on dire ou clamer qu'on est allé voir "La cantatrice chauve" puis vu à la télé "le petit bonhomme en mousse" de Sébastien en trépignant sur le canapé ?
# Posté par Jean Van Hée | 14/01/10 11:50
Juliette's Gravatar Merci Clémence, il est bon de s'énerver de temps à autre, et là, vraiment il y avait de quoi ! et puis cette façon de qualifier immédiatement le moindre penseur "d'extrême gauche" sous prétexte qu'il parle de classes sociales.
Et pendant ce temps là les cours de sciences sociales se vident à l'université. Tellement inutiles qu'on supprime l'histoire-géo au bac scientifique : nos élites n'ont pas besoin de penser, surtout...
Ah Bourdieu doit bien enrager dans sa tombe.
# Posté par Juliette | 14/01/10 12:43
alain cohen's Gravatar excellente réponse , Clémence .....pas de clémence pour les bateleurs incultes abusant de leur soi-disant pouvoir d'essayer de nous tromper à l'occasion d'émission dites de divertissement mais qui effectivement colportent bien les habitus de la culture dominante ( et imposée ) . cqfd , Merci Bourdieu , merci Clémence .
# Posté par alain cohen | 16/01/10 12:15
antoine's Gravatar désolé de troubler ce beau concert de louanges mais de toutes les façons, intervenant bien trop tard, cela ne gênera pas grand monde. Il me semble qu'il y a une erreur, ou plutôt une confusion, chez Clémence comme chez ses lecteurs. Dans le passage incriminé, Zemmour évoque le livre de Bourdieu Passeron " Les héritiers", qui traite du rôle des enseignants, on lui répond sur un autre, "l'Amour de l'art", qui traite des pratiques culturelles (des Français dans les années soixante). Je ne sais pas très bien qui est cultivé ou qui ne l'est pas, il est toujours risqué de se lancer dans ce genre d'invective. Il est toutefois difficile de prétendre que Zemmour soit le plus inculte des intervenants du PAF. Il joue son rôle, celui de l'homme qu'on aime détester (et visiblement, ça marche). Une sorte de caisse de Faradet. C'est peut-être un "chien de garde", pour reprendre une expression antérieure à Bourdieu et remise au goût du jour par des héritiers... de Bourdieu mais c'est un chien de garde qui mord le système politico-médiatique autrement plus durement que certains "rebelles" salariés du PAF.
Sur le fond, la thèse de Bourdieu/Passeron est bien connue, l'enseignement républicain n'est pas un outil de promotion mais de reproduction. Elle a désespéré des générations d'enseignants, c'est un fait. Les idées exprimées dans "L'amour de l'art" sont une ébauche de ce qui sera repris dans "La distinction". C'est une manière d'aborder la culture, pas aussi novatrice qu'on l'imagine, car il faut bien l'admettre, comme il l'écrit dans ses "Méditations pascaliennes" Bourdieu aura d'abord été un homme de la grande tradition.
# Posté par antoine | 18/01/10 10:52
Clémence's Gravatar Chers/chères M. Chevaillier, Sophie, Elisabeth, Dominique, Louis, Jean, Juliette, Alain et Antoine, merci beaucoup pour vos commentaires et/ou encouragements.

Jean, revendiquons notre légitimité culturelle à géométrie variable!!! Effectivement, cela me semble être le cas pour les nombreux spectacles de l'Athénée, tout comme mes pratiques culturelles personnelles : pour ma part, je vais voir beaucoup d'opéra, de danse, de théâtre ou de concerts de musique classique, mais je danse bêtement sur Mika et sur tout un tas de groupes de pop anglophone.


Antoine, merci de votre remarque et de votre analyse. Pour vous répondre sur ce qui vous semble être une confusion, je pensais avoir expliqué ma démarche dans mon billet, mais je constate effectivement à la relecture que je n'ai pas été du tout assez claire.

Voici donc quelques explications supplémentaires. Je suis tombée par hasard sur cette chronique sans connaître Éric Zemmour auparavant, et l'ai donc écoutée sans a prioris. Je ne présagerai donc pas de la culture de ce monsieur ou de son niveau intellectuel en général (et je ne crois pas m'être prononcée sur la question d'ailleurs) et souhaitais uniquement parler de cette chronique particulière.

Je l'ai en effet trouvée particulièrement indigente en termes de contenu, et pas seulement dans le passage que j'ai cité : que M. Zemmour se pose dans la position de l'homme à détester ne me pose pas problème, encore me semble-t-il qu'il faudrait faire preuve d'un peu de rigueur intellectuelle et d'un peu plus d'esprit -Desproges a montré que c'était possible. Encore une fois, je ne parle que cette chronique précise puisque je ne connais pas M. Zemmour par ailleurs.

Ce court passage sur Bourdieu m'a semblé particulièrement gênant, parce que non seulement M. Zemmour en parlait comme d'un obscur intellectuel inconnu (de surcroît forcément d'extrême-gauche, comme l'a souligné Juliette), mais aussi parce que les conclusions qu'il en tirait me semblaient particulièrement malhonnêtes (la dernière phrase que j'ai citée dans mon billet).

Je n'aurais pas fait suivre ce bref instant de colère d'un billet sur le blog si je ne m'étais pas rendue compte en parlant ensuite avec mon entourage que Bourdieu restait de fait mal connu, voire complètement inconnu, du commun des mortels.
Puisque Bourdieu n'était donc pas aussi connu que je le pensais, j'ai eu l'idée de lui consacrer un billet pour exprimer en peu de mots son apport à la sociologie et rétablir ce qui m'avait semblé être un mensonge.

Seulement, ce blog est lié au monde culturel, et je ne souhaitais pas de toutes façons rentrer dans la polémique de l'accès des étudiants boursiers aux grandes écoles. Voilà pourquoi j'ai préféré axer mon billet sur l'apport de Bourdieu au monde de la culture et non à celui de l'éducation.

Je suis donc effectivement partie de la chronique de Zemmour afin de ne pas parler tout d'un coup de Bourdieu sans situer le contexte de ma réflexion, mais ai tout de même indiqué que je souhaitais uniquement évoquer les analyses de Bourdieu concernant la culture. Je n'ai donc pas cherché à répondre à M. Zemmour sur la question de l'école des héritiers puisque sa chronique était surtout un prétexte pour évoquer La Distinction, L'Amour de l'art et Penser l'art à l'école (ouvrage collectif).

À bientôt!
# Posté par Clémence | 18/01/10 12:09
antoine's Gravatar merci pour cette réponse détaillée. Nous n'allons pas aller plus loin car, c'est toute la richesse de Bourdieu, on peut faire un blog (ou plusieurs) sur lui. Juste deux points, dans la phrase de Zemmour, telle que vous la citez, il fait bien référence à l'école, et c'est donc bien aux Héritiers qu'il pense et je maintiens que, pour lapidaire et biaisée qu'ait été la formualtion de EZ, elle s'appliquait bien à ce livre. Quant à l'inculture, ce n'était pas votre papier que je visais mais un terme employé dans les commentaires. Et puis je rajoute un mot admiratif car je suis toujours surpris par ceux qui réussissent à échapper à la société médiatique. Il y a à peux près dix ans que Zemmour est à la télévision, sur les radios et fait l'objet d'un buzz (de détestation) constant sur le net. C'est rafraîchissant de rencontrer quelqu'un qui n'en avait jamais entendu parler. Bien à vous et retournons au théâtre.
# Posté par antoine | 20/01/10 10:36
Jean Van Hée's Gravatar Comme Clémence, je ne connaissais pas Zemmour, à peine l'avais-je vu en zappant il y a une quinzaine de jours sans préter attention à son discours.

Pour échapper à la société médiatique comme à celle de la consommation, il "suffit" de faire des choix et de s'y tenir : ainsi, je ne regarde pas (peu) les émissions "grand public" où chacun vient faire sa promotion. De même, je fuis les bavards sur les radios et ne prends d'internet que ce que je recherche bien précisément. Le tout sans se couper du monde, bien évidemment.

Coté Société de consommation, je filtre par rapport à mes attentes en restant ouvert aux opportunités et aux découvertes et je reste attaché aux lois de la nature universelle. Ainsi, mon livre de chevet dans le temps actuel est "Pensées" de Marc Aurèle.

Les seuls bavards que je "supporte" sont ceux qu'on trouve sur les planches et dès demain le prochain sera Guillaume Gallienne.

"N'use pas ce qui te reste de vie à t'imaginer ce que pensent les autres, à moins que ce ne soit en rapport avec l'intérêt général" (livre III).
# Posté par Jean Van Hée | 20/01/10 13:14
Clémence's Gravatar Cher Antoine, cher Jean,
L'"""actualité"""" d'aujourd'hui me pousse à vous poser la question : mais c'était QUI, Super Nanny? :-)
# Posté par Clémence | 20/01/10 20:37
Jean Van Hée's Gravatar Moi, je sais !! C'est tellement nul comme émission qu'on ne peut qu'en parler au bureau. C'est dommage pour cette dame mais cela va nous éviter des émissions supplémentaires où de pauvre gens se montrent sous leurs plus mauvais jours. A croire que le quart d'heure américain fait tourner la tête à beaucoup de gens.
# Posté par Jean Van Hée | 20/01/10 23:44
antoine's Gravatar je vais apparaître comme un suppôt de la société médiatique mais, indépendamment du côté toujours tragique d'une disparition à 47 ans, non, l'émission super nanny n'était ni déshonnorante, ni nulle. Le mépris est facile, mais parfaitement injustifié. Dans une société très destructurée où des milieux sociaux entiers n'ont plus aucune idée du minimum de règles de vie "classique", y compris au sein de leur propre famille, la télévision, mais oui, constitue un repère. Des émissions cherchant à réintroduire des règles minimales d'hygiène (C'est du propre), de règles alimentaires, d'autorité parentale ("super nanny"), de moyens de déjouer les pièges immobiliers, etc., constituent un forme de service public, (M6) qui se défend tout autant que de projeter Maupassant façon Buttes Chaumont revisitées (France Télévision). En bref, j'espère que l'émission en question sera reprise.
# Posté par antoine | 21/01/10 11:07
Jean Van Hée's Gravatar Si sur le fond, le sujet (autorité parentale) a son intérêt (comme les autres évoqués), sur la forme, il y a des choses à dire. Dans toutes les émissions du même type prises en charge par M6, la seule qui, à mes yeux, présente une mise en forme acceptable, c'est bien celles sur les achats/ventes immobiliers. Mais il faut bien reconnaitre que le mode opératoire est tout de même très différent. C'est très constructif et instructif. Les agents immobiliers et les personnes concernées ne jouent pas avec la caméra et le sujet est traité sur le fond. Les positions des agents sont pertinentes et la mise en cause des acheteurs / vendeurs réalistes : "le budget n'est pas adapté aux exigences" ou "la maison est sur-évaluée vu la conjoncture". Cela ne porte pas atteinte à "l'identité" des personnes (faute de dire "honneur" ou "respect" qui ne sont pas totalement appropriés).
Que Super-Nanny soit repris pour le fond, cela peut se comprendre et être attendu par beaucoup, mais j'espère alors que cela se fera par une autre approche moins voyeuriste même si ce n'est pas forcement le meilleur terme qu'on puisse utiliser pour qualifier Super-Nanny et de ce fait plus respectueuse des personnes en difficulté (faire le lien avec la notion d"identité" citée plus haut). J'ai mis du temps à trouver le terme (respectueuse). Je ne conteste pas le professionnalisme de Super-Nanny, mais je ne suis pas sûr qu'elle ait eu son mot à dire sur la façon de scénariser les émissions. Et si c'est le cas, je finis par me demander s'il y a d'autres façons de traiter le sujet. N'étant pas professionnel du secteur, mon regard ne peut être qu'humain et je confirme bien que je trouve la façon de traiter le sujet Nulle. Ici, j'ai donc développé mon billet précédent. Notez bien que j'ai mis des "" sur les mots car ils peuvent être contestés.
Pour répondre précisément à Antoine et sans vouloir prendre le contre-pied, dire que l'action de M6 constitue une forme de service public (ce qui est vrai à mes yeux) ne justifie pas la méthode appliquée. Le Quoi, Pourquoi ne doit pas éviter de se poser la question (et contester) sur le Comment. Et c'est sur ce point que j'ai réagi en disant que Super-Nanny nulle en soi.
# Posté par Jean Van Hée | 21/01/10 13:48
Clémence's Gravatar Je ne sais pas si ce blog est l'endroit le plus indiqué pour parler d'émissions télévisées, en tout cas je ne peux même pas vous aider à trancher : sur ce genre de questions, je suis complètement handicapée....
# Posté par Clémence | 24/01/10 19:27

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