
Guerre et amour - Interview
Guy-Pierre Couleau est le metteur en scène des pièces Les Justes de Camus et Les Mains sales de Jean-Paul Sartre, présentées en diptyque à l’Athénée à partir de ce soir.
«_ Y a t-il une différence entre théâtre militant et théâtre engagé?
_ Vous attaquez sec avec vos questions, vous!… J’ai envie de dire qu’il y a une différence, oui. Dans notre diptyque, nous sommes dans le théâtre de l’engagement. Je n’ai pas d’engagement politique plus que cela mais j’ai une conscience citoyenne dans ma vie de tous les jours et surtout dans ma vie d’artiste : ce diptyque, c’est militer pour un certain type de travail et d’esthétique. C’est surtout militer pour un travail de troupe.
Je fais le distingo entre théâtre engagé et militant car j’ai le sentiment de mettre en scène un théâtre de l’engagement, mais d’être militant dans mon travail avec les acteurs : la situation des artistes du spectacle vivant est si fragilisée… Avec beaucoup de chance et surtout l’adhésion du public, ce diptyque est l’occasion pour nous de militer pour le travail en équipe ainsi que pour la défense du sens.
_ On dit souvent que Jean-Paul Sartre et Albert Camus sont des auteurs datés, êtes-vous d’accord?
_ On le dit souvent, oui, parce qu’il sont dans une période d’écriture pré-beckettienne où l’on s’interroge peu sur la forme pour plutôt se concentrer sur le fond -ce qui ne veut pas dire d’ailleurs qu’il n’y a pas de fond chez Beckett ! Donc le vrai enjeu de monter Camus et Sartre, c’est de convoquer leur pertinence d’aujourd’hui et révéler par le corps la pertinence de ces deux pensées. On pose souvent la question de savoir si Sartre et Camus sont datés, mais beaucoup d’écrivains d’aujourd’hui se réfèrent à eux, c’est donc qu’ils sont finalement très actuels : l’influence de ces deux génies est vraiment vivante et très forte, et la forme théâtrale qu’ils ont adoptée n’est pas plus datée qu’une autre.
Camus lui, se réfère à la tragédie classique et plus particulièrement à Corneille : c’est vraiment le style qu’il a choisi. Sartre, en revanche, est très impressionné par Brecht et influencé par le cinéma, qui est un art très contemporain! D’ailleurs, il est mort en 1980, pas si longtemps avant Bernard-Marie Koltès…
_ On parle régulièrement des différences entre Sartre et Camus, quels sont leurs points communs ?
_ Ils se ressemblent du point de vue de leur engagement, même si c’est cela qui, au final, les fait diverger… Ils sortent de la seconde guerre mondiale avec la volonté de défendre l’idée de justice et possèdent une grande conscience politique : cette question de la conscience les rapproche directement.
La problématique au cœur de ces deux pièces est véritablement la problématique de résistance. C’est manifeste dans Les Justes, également dans Les Mains sales même si cela y apparaît différemment, et c’est justement là qu’est sans doute leur principale divergence : Camus a été résistant et directeur de la revue résistante Combat, là où Sartre, lui, pour reprendre les mots de Camus, s’est “endormi sur le fauteuil de l’histoire”...
Sartre le dit d’ailleurs dans Les Mains sales par une réplique de Hugo qui explique que tout ce qu’il sait faire, c’est écrire : Sartre est incapable de tenir un fusil, et sa seule arme sont les mots… Vous voyez, vous me posez la question de leur ressemblance, et on tombe tout de suite sur leurs divergences...
_ On a parlé de leurs différences en terme d’engagement politique, qu’en est-il en ce qui concerne l’écriture?
_ Jean-Paul Sartre ne semble pas vouloir se censurer sur la longueur de ses pièces : à ce sujet, il y a d’ailleurs une anecdote célèbre où Pierre Brasseur avait demandé à Jean-Paul Sartre de réduire la pièce Kean : en réponse, il lui avait envoyé une version qui faisait le double! Il y a une vraie volonté d’écrire sans limite chez Jean-Paul Sartre, là où Albert Camus épure beaucoup ses textes. C’est d’ailleurs très visible sur les épreuves de ses livres où l’on peut voir qu’il raye beaucoup de choses pour ne conserver que l’essentiel.
Comme je vous le disais, il écrit en référence à Corneille, et Les Justes se rapproche d’ailleurs de Polyeucte : les deux pièces ont la même façon de témoigner à l’intérieur de ce qui se passe à l’extérieur. Jean-Paul Sartre utilise en revanche une toute autre approche en reprenant le flash-back, qui est une technique de cinéma, pour Les Mains sales. Le procédé est diamétralement opposé!
Au niveau stylistique, Camus est dans le classicisme dans le sens où il organise les choses, alors que Sartre a une écriture plus baroque : il y a une inclusion permanente d’une chose au milieu d’une autre, et l’histoire d’amour se double d’une histoire de guerre. L’amour et la guerre sont très contrastés, et j’ai envie de dire qu’au niveau dramaturgique, c’est très efficace. De même, dans Les Mains sales, il y a toujours du drame dans la comédie et de la tragédie dans le burlesque. Sartre veut échapper à la classification dans un genre ou dans un autre là où Camus assume complètement d’écrire une tragédie. Je pourrais continuer très longtemps sur le sujet…
_ Mais cela ne me pose aucun problème que vous continuiez!…»
Pour continuer avec Guy-Pierre Couleau, vous pouvez allez voir Les Mains sales à l’Athénée à partir ce soir, ou attendre quelques jours pour lire la suite de l’entretien sur le blog, ou les deux.
Bon jeudi !
PS : personne n'a encore trouvé à quoi servait le mystérieux objet proche du lustre de la grande salle de l'Athénée, je vous laisse encore un peu chercher...
Quant au sondage sur le théâtre engagé, il reste actif sur le blog en attendant le débat sur l'engagement chez Sartre et Camus qui aura lieu mercredi prochain à la Bibliothèque Nationale de France!

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Sur la question philosophique, toujours en ces temps d'après guerre, Sartre défendait l'idée que la fin justifie les moyens, alors que Camus, notamment dans L'Homme Révolté, insistait sur l'obstination de savoir s'imposer des limites tout en restant déterminé dans les convictions d'une Justice à défendre. Quelque temps plus tard, durant la guerre d'Algérie, il eut cette phrase malheureuse ouvrant la voie à la polémique quant à sa réelle conviction : "je défendrais ma mère avant la justice". Mais il s'agit d'abord de l'intrusion de l'affectif, bien légitime eu égard à son enfance, dans le registre de la Raison.
On voit donc qu'au niveau de la convergence des idées, la lutte politique pour un monde meilleur est au premier plan, et qu'au niveau divergence, ce sont les moyens d'y arriver. A suivre...
Merci pour ce développement très intéressant qui complète vraiment bien les propos de Guy-Pierre Couleau! L'entretien n'est effectivement pas terminé, mais nous avons ensuite surtout abordé les divergences d'écriture (le format blog nous oblige à sélectionner), aussi votre analyse sur les divergences politiques est-elle bienvenue.
Il y a juste un point que j'aimerais développer avec vous : vous parlez de l'intrusion de l'affectif dans la raison chez Camus, mais il semble que cette question soit également problématique chez Sartre, non? Après tout, dans Les Mains sales, Hugo, qui devait tuer Hoëderer pour raisons politiques, l'assassine essentiellement sur un motif personnel...