
La dame de cœur - Interview
Anne Le Guernec est l’interprète de Jessica dans Les Mains sales -c’est l’actrice que les lycéens de la rencontre du mardi 12 mai trouvaient “vraiment bien”.
Entretien à la cuisine de l’Athénée, pendant qu’Anne prend son dîner avant une représentation avec d’autres comédiens du spectacle :
«_ Est-ce que tu pourrais m’expliquer comment tu as travaillé le personnage de Jessica?
_ J’ai commencé par lire beaucoup de choses sur Jean-Paul Sartre, et en particulier la biographie écrite par Annie Cohen-Solal: j’ai découvert son parcours, sa personne, l’enfant qu’il a été, les femmes qui l’ont captivé en plus de Simone de Beauvoir, comme sa mère, Dolorès, les femmes qu’il a aimées…
Dans Les Mains sales, Jessica est un très beau personnage de femme, aussi complexe que ceux de Hugo ou Hoëderer. Ce qui m’a le plus touchée, c’est sans doute la dimension de jeu qu’il y a chez elle et qui n’empêche pas la profondeur: c’est une belle métaphore des actrices… Elle a beaucoup de profondeur, et en même temps pas la même manière d’appréhender la réalité: ce passage entre le jeu, la vie et la réalité ressemble un peu à ce qui se passe au théâtre. Hugo est sans doute comme cela, il a doit avoir l’impression d’être dans une comédie…
Dans Les Mains sales, il y a d’ailleurs une grande palette qui va de l’humour à la tragédie, et Jean-Paul Sartre se met dans tous ses personnages: Hugo serait l’un de ses petits élèves, Hoëderer serait lui-même avec sa maturité et dans toute sa compréhension du monde… Il s’est mis dans tous les personnages, c’est pour cela que cette pièce est incroyable!
_ Dans l’entretien qu’il m’a accordé, Guy-Pierre Couleau, le metteur en scène de la pièce, me parlait des propos phallocrates qu’il y aurait dans Les Mains sales: qu’est-ce que tu en penses?
_ Non, pour moi Jean-Paul Sartre est tout sauf misogyne: a priori, la pièce pourrait l’être de manière très vague, au détour d’une ou deux répliques, mais il faut penser au contexte! À l’époque où il écrit Les Mains sales, les femmes n’ont pas encore le droit de vote en France: c’est donc assez logique que Jessica n’ait pas d’avis politique construit, mais cela n’empêche pas qu’elle s’y intéresse! Elle a une grande intelligence, c’est juste qu’elle n’a pas les cartes en main: et ça, c’est vraiment lié à l’époque de la pièce…
Mais Jessica a aussi un avis sur sa propre vie, elle pousse Hugo à parler, elle l’écoute, elle l’éveille à la connaissance des choses. Elle apprend vite, et d’ailleurs sa posture, qui est de ne pas avoir d’avis, est déjà une position, puisque ne pas choisir c’est déjà faire un choix. Et elle a quand même des intuitions…. Bon, c’est vrai que ce n’est pas Simone de Beauvoir… Mais elle est loin d’être idiote, et on sent qu’elle a la tendresse de Sartre. (Bref silence) Ou alors, c’est moi qui me suis monté tout cela… Je pensais d’ailleurs que les spectateurs réagiraient davantage à ces propos misogynes, mais peut-être voient-ils tout de suite le second degré.
_ Donc lorsque dans la pièce, il est dit qu’Olga est une femme de tête là où Jessica serait une femme de cœur, cela te paraît juste?
_ Oui, je me reconnais là-dedans, sauf qu’il y a aussi du cœur chez Olga et de la tête chez Jessica… Disons que ce sont deux archétypes qui ont leurs nuances. Mais c’est vrai que cette définition de femme de cœur m’a beaucoup plu: c’est beau d’aimer, et c’est beau d’interpréter un personnage qui aime…
_ Est-ce à dire que la thématique principale des Mains sales serait l’amour et la guerre, comme me le disait Guy-Pierre Couleau?
_ Non, pour moi cela serait plutôt la Politique (avec un grand P) et l’individu: comment le projet politique et le parcours personnel peuvent-ils se concilier? La grande histoire et la petite histoire se frottent, et dans le contexte politique et historique s’insèrent des gens qui se désirent, qui s’aiment, qui ont un sexe…
(Autour de nous, les acteurs et techniciens vont et viennent en discutant joyeusement)
_ J’ai l’impression que vous avez réussi à créer une véritable troupe, non?
_ Oui, j’ai fait du théâtre parce que j’avais envie d’appartenir à un groupe, ce qui n’est pas le cas dans le cinéma où on est beaucoup plus seul. Mais il ne s’agit pas pour autant d’appartenir tout le temps à la même famille!
_ Il reste un peu moins d’une heure avant la représentation, qu’est-ce que tu vas faire d’ici-là?
_ Me pomponner, essentiellement! Je pense à la représentation aussi… Remarque, j’y pense beaucoup pendant la journée et les jours de relâche, c’est peut-être maintenant que je vais arrêter d’y penser!
_ Et qu’est-ce que tu fais pendant tout le début de la pièce où tu n’apparais pas mais où tu es obligée d’attendre derrière la toile de fond?
_ Je les écoute jouer. C’est un endroit très confortable, et j’aime beaucoup les écouter…»
Pour écouter jouer Anne Le Guernec et le reste de la troupe, vous avez jusqu’au 30 mai! L’équipe reprendra ensuite en juin Les Justes de Camus.
Samedi à 15h, le quatuor Psophos termine sa résidence de trois ans à l’Athénée par un concert rassemblant Brahms et Strauss.
Et toujours samedi mais à 16h, Guy-Pierre Couleau lira des textes de Simone de Beauvoir et François Perrier à propos des Mains sales au Salon du théâtre et de l’édition théâtrale place Saint Sulpice à Paris.
L’Athénée a son stand sur ce salon qui aura lieu demain, samedi et dimanche: venez rendre visite à Églantine Desmoulins, Alexandra Maurice et Inès Slama, de l’équipe relations publiques et communication de l’Athénée !
Bonne journée !

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