
Éloge de la fidélité - Interview !
Souvenez-vous : Guy-Pierre Couleau, le metteur en scène des Mains Sales de Jean-Paul Sartre et des Justes d’Albert Camus, nous parlait jeudi des divergences entre ces deux auteurs. Nous nous étions arrêtés au moment où il s’apprêtait à continuer sur leurs différences stylistiques:
« _ Et bien au niveau du vocabulaire par exemple, Jean-Paul Sartre utilise un vocabulaire du quotidien qui semble daté et qui peut sembler parfois phallocrate alors que nous sommes à l’époque où les femmes viennent d’acquérir le droit de vote et que le personnage de Jessica accède vraiment à une sorte d’éveil. Tandis qu’Albert Camus a des mots plus choisis et d’un registre plus soutenu.
L’un comme l’autre ont écrit pour des actrices, mais de manière très différente : Camus écrit le personnage de Dora pour Maria Casarès qui a été résistante à ses côtés. Les Justes est ainsi une écriture à chaud qui témoigne d’une époque immédiatement après l’avoir vécue et qui soulève des questions qui ne sont pas encore résolues : c’est vraiment écrit juste après la guerre! Maria Casarès est en outre une grande tragédienne très connue… Sartre, lui, écrit le rôle de Jessica en pensant à Marie Olivier, qui est une actrice protéiforme que l’on a un peu oubliée aujourd’hui. Elle a été l’amoureuse de Sartre et a créé beaucoup de ses pièces. Cela en dit beaucoup sur les choix stylistiques de Sartre et Camus car, au fond, on écrit en partie les rôles en fonction des interprètes…
Ces deux rôles féminins sont d’ailleurs pivots dans les deux pièces : dans Les Justes, Dora traverse toute l’histoire et prend son destin en main, elle fabrique l’instrument de la révolte et de la révolution à venir. Jessica elle, dans Les Mains sales, impose son destin : elle tente d’influencer le destin qu’on lui impose et travaille au profit de la vie. Le trajet intérieur de Jessica est exactement le trajet de la pièce elle-même : de la comédie on passe à la tragédie. Ces deux personnages sont extraordinaires.
_ Puisque nous disions que Sartre et Camus ne sont pas datés, en quoi les pièces Les Justes et Les Mains sales nous parlent-elles encore aujourd’hui ?
_ Les deux pièces nous parlent encore aujourd’hui de l’engagement, et réfléchissent à la fois sur les limites et les moyens de l’action politique : comment s’engager, comment aimer (ou non) la justice? C’est vraiment une question très actuelle, et il faut encore aujourd’hui des gens qui se battent pour faire respecter la justice et l’imposer! Regardez en France aujourd’hui, le nombre de gens qui attendent qu’on leur rende justice et les injustices commises : l’affaire d’Outreau, par exemple…
_ Ou de Julien Coupat, peut-être…
_ Voilà! Nous sommes dans la lignée des textes de Sartre et Camus… Au moment où nous montions Les Justes en 2007, j’avais entendu parler un avocat d’Action Directe : on se serait cru chez Camus! Chez Sartre, il y a également la question de la conscience et du choix devant le compromis: on cherche à respecter l’idée, à élaborer une stratégie pour faire triompher ses idées ; cela appartient à toutes les époques! La question centrale chez Camus, c’est l’amour et la révolte. Chez Sartre, c’est l’amour et la guerre. Ce sont des thèmes qui n’appartiennent à aucune époque en particulier!
_ Je regardais le décor en train de se monter tout-à-l’heure: les lignes brisées et les arêtes acérées sont très présentes, est-ce que vous pourriez expliquer pourquoi?
_ J’ai travaillé avec Raymond Sarti pour la scénographie. Nous avons d’abord conçu le décor des Justes en 2007 puis on l’a repris en le transformant pour Les Mains sales, dans le but de pouvoir jouer les deux pièces à la suite, en diptyque.
Les brisures viennent de l’idée de verticalité, de murs infranchissables, d’une prison. Ces arêtes sont comme la lame d’un couteau… Dans Les Mains sales, le sol est un peu plus grand que pour Les Justes pour permettre des mouvement horizontaux très rapides de mobilier.
Raymond Sarti a ajouté des dents sur le plancher qui sont comme des morsures du texte vers le public, même s’il ne sait pas forcément expliquer comment il a eu cette idée! Je vois ces dents également comme un étau, un peu comme dans le début de Confessions d’un enfant du siècle de Musset où un renard pris dans un piège décide de se ronger la patte pour s’en libérer, quitte à avoir trois pattes au lieu de quatre pour le restant de sa vie… Ici, c’est l’étau d’une époque dont il faut s’échapper.
On a cherché à traduire la souffrance, la brûlure de Camus et Jean-Paul Sartre qui vivent avec la barbarie de leur époque : n’oublions pas que nous sommes à la sortie de la seconde guerre mondiale!
Ce contexte est d’ailleurs très intéressant, même si on l’oublie pendant Les Mains sales car il n’y a pas vraiment de référence directe, hormis une fois, très frappante, où l’on cite Hitler. Pourtant, la pièce est censée se dérouler en 1943! C’est pour cette raison que j’ai tenu à recontextualiser Les Mains sales en projetant au début du spectacle des images d’archives avec la voix de Jean-Paul Sartre lisant un extrait de La République du silence, qui parle des résistants. C’était important à mon avis de redonner cette datation, c’est ce qui nous permet d’entendre la pièce aujourd’hui…
_ Vous parliez au début de notre entretien d’un travail militant avec les acteurs, est-ce que vous pourriez préciser?
_ Ce diptyque, c’est surtout un travail d’équipe. Être un intermittent du spectacle, c’est surtout être un travailleur précaire : ces artistes sont sans arrêt au chômage! C’est réellement une situation fragilisante tant au niveau moral qu’affectif ou social. Mon travail, c’est de trouver l’adhésion du public sur ces textes-là : je pensais que Les Justes n’intéresserait personne, je ne savais pas si cela aurait du succès et au final, cela fait trois ans qu’on le joue! Les acteurs et techniciens sont derrière moi sur ce projet, et sont vraiment à fond : ça c’est de l’engagement, vous voyez?
Le théâtre de l’engagement, c’est peut-être vouloir défendre le texte dans un monde où les paroles sont sommées de laisser la place à l’image, où le fond cède à la forme. Mais quand il n’y a plus de paroles, c’est le début de la barbarie! C’est ce que nous combattons.
(Silence)
Pour moi, c’est un peu émouvant de parler de tout cela...
(Silence)
J’ai vécu d’autres aventures, mais Les Justes que l’on joue depuis trois ans, aujourd’hui couplé aux Mains sales, ce n’est pas une aventure que l’on rencontre à chaque fois… (Silence)
Depuis le début des Justes, j’ai pris la direction du Centre Dramatique Régional de Colmar, où j’ai une mission de création vraiment fondamentale à défendre en ce moment! Je vais essayer d’amener ce groupe d’acteurs à venir travailler là-bas, avec moi.
_ C’est difficile de maintenir une troupe de théâtre, aujourd’hui?
_ Oui, c’est vraiment difficile.
(Silence)
Comme tous les gens du spectacle vivant, j’ai été très touché par la réforme du régime de l’intermittence du spectacle, et très triste des propos déconsidérants qui ont été tenus sur la profession, et qui témoignaient souvent d’une méconnaissance totale du métier d’acteur, de danseur… J’ai travaillé comme acteur moi-même, d’ailleurs mon premier spectacle en tant qu’acteur professionnel a eu lieu à l’Athénée!
_ Qu’est-ce que c’était?
_ L’Indien cherche le Bronx, d’Israël Horowitz, dans la salle Christian Bérard. L’acteur est vraiment au centre du travail. J’appartiens à une génération de metteurs en scène qui ne considère pas que le metteur en scène est supérieur aux acteurs. Je regarde beaucoup les acteurs et le texte. J’adore le texte. (Silence)
Lorsqu’on a joué Les Justes il y a deux ans à l’Athénée, l’accueil était si extraordinaire… Je voulais absolument revenir à la même période, c’était tellement bien. On a créé Les Justes en janvier 2007 à la Scène nationale de Gap, et on l’a joué en mai suivant à l’Athénée. Pareil pour Les Mains sales qu’on a créé en janvier dernier dans cette même scène nationale de Gap et que l’on rejoue en ce mois de mai à l’Athénée…
(Silence)
Peut-être que d’une certaine manière, l’engagement c’est la fidélité, en fait…
(Silence)
Vous savez, ma fille aussi s’appelle Clémence…»
Les Mains sales reprend ce soir à l’Athénée après le double concert de Claire-Marie Le Guay d’hier. Les Justes reviendra ensuite en début juin.
Et, évidemment, je félicite Hervé qui a enfin trouvé l’utilité de notre objet de mardi dernier!
Le sondage sur l’engagement reste actif sur le blog jusqu’à la rencontre de demain à la Bibliothèque nationale de France, cliquez ici pour y répondre.
Bonne journée !

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