La cantatrice chante - interview !

Entretien avec Jean-Philippe Calvin

Jean-Philippe Calvin est le compositeur de l’opéra La Cantatrice chauve tiré de la pièce du même nom d’Eugène Ionesco et qui commence jeudi prochain à l’Athénée.

«_ Eugène Ionesco a écrit une “anti-pièce”. Votre Cantatrice chauve est-elle un anti-opéra ?
_ C’est effectivement une anti-pièce dramatique et musicale par sa structure inhabituelle, sa construction en continuum et ses moments complètement anarchiques. C’est d’ailleurs parce que la pièce exige une certaine fantaisie musicale que j’ai utilisé la technologie électroacoustique qui apporte une dimension dramatique à l’œuvre.

_ Justement, j’ai entendu ces effets électroacoustiques en répétition, mais est-ce que vous pourriez les décrire un peu pour que les lecteurs du blog s’en fassent une idée ?
_ Je n’utilise l’électroacoustique que pour les voix et non pour l’orchestre, et m’en sert de deux manières. Il s’agit tout d’abord d’amplifier certaines voix, sans aucun autre traitement, pour que l’on ait parfois l’impression qu’il y a un choeur en coulisses alors qu’il n’y a que les chanteurs solistes.
Mais la technologie électroacoustique sert également à accompagner l’absurde, et plus particulièrement pour la scène du pompier et le final. Il y a vraiment un traitement de la voix qui est modifiée pour transformer un baryton-basse, dans le cas du pompier, en soprano, en chien ou en coq selon ce qui est dit dans le texte : les effets spéciaux accentuent l’absurdité de la pièce, comme pour le final où le son des voix est spatialisé, c’est-à-dire répercuté dans toute la salle. À la fin, les personnages explosent, et il s’agit d’obtenir cette explosion par des moyens sonores : la pièce commence doucement et se termine dans le déchaînement…

_ C’est à cette explosion que correspondent les signes sur la partition?
_ Oui, c’est cela, c’est une partition graphique avec une notation graphique sur un temps proportionnel. Dans la dernière scène, tout est pris en charge par l’électroacoustique, et ce que vous avez vu sur la partition correspond au mélange entre l’électronique et l’acoustique.

_ J’aurais sans doute dû commencer par là, pourquoi avoir composé un opéra à partir de La Cantatrice chauve ?
_ J’ai toujours eu une fascination pour Ionesco en général en tant qu’auteur, et pour tous ses écrits. La Cantatrice chauve est un beau titre pour un opéra d’ailleurs, d’autant que cette cantatrice ne chante pas et même n’existe pas!… Quant au projet de composition lui-même, il a commencé à germer il y a dix ans lors d’une dispute  amicale avec l’écrivaine américaine Susan Sontag qui me soutenait que les pièces d’Eugène Ionesco n’étaient pas adaptables en musique, alors que je défendais justement le contraire. J’ai attendu d’acquérir davantage de maturité en tant que musicien pour proposer le projet à l’Opéra Royal de Covent Garden, à Londres. On m’a répondu qu’il était original, d’autant que le comique est rare dans la musique contemporaine! Nous avons fait une version mélangeant français et anglais qui a été créée en novembre 2006 à Covent Garden.

_ L’aspect théâtral de la musique est important, pour vous?

_ Oui, pour moi la musique peut avoir une grande puissance dramatique, et j’essaie toujours de donner un côté théâtral à mon œuvre : pour moi, ce que je compose est autant musical que théâtral, et j’aime que les musiciens ne fassent pas que jouer de leur instrument. C’est pour cela que j’utilise beaucoup les expressions faciales et corporelles des interprètes, y compris dans un solo pour trompette, par exemple!

_ Pourquoi ne pas avoir souhaité diriger La Cantatrice chauve, et comment se déroule votre collaboration avec Vincent Renaud, le chef d’orchestre? Vous n’avez pas envie d’intervenir tout le temps pendant les répétitions?

_ Je trouve toujours très délicat de diriger sa propre œuvre. Je préfère laisser Vincent Renaud le faire et prendre du recul pour écouter l’opéra que j’ai composé. Diriger moi-même serait vraiment risqué pour l’orchestre, parce qu’en tant que compositeur, je connais trop bien l’œuvre, je m’attarderais sans doute sur des détails. J’ai parfois envie d’intervenir —parfois je le fais, d’ailleurs! Mais je fais confiance à Vincent Renaud avec qui j’ai de toutes façons beaucoup travaillé sur la partition avant le début des répétitions avec l’orchestre Lamoureux.
Je fais également entièrement confiance à François Berreur, le metteur en scène, et notre collaboration se passe très bien. On dit souvent que la relation entre compositeur et metteur en scène est comme un mariage : pour nous, c’est un mariage très heureux…»

Pour voir le beau mariage de l’opéra La Cantatrice chauve, c’est à partir du jeudi 30 avril à l’Athénée pour trois représentations! Bon week-end.

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