
Toutes les mêmes - interview
Entretien avec Yves Beaunesne
L’opéra Cosi fan tutte de Mozart commence ce soir à l’Athénée dans la mise en scène d’Yves Beaunesne et la direction musicale de François Bazola. Interview téléphonique avec le premier en fin d’après-midi d’un dimanche ensoleillé :
«_ Cosi fan tutte, avec ses histoires d’amoureux qui se travestissent pour éprouver la fidélité de leur fiancée, est-il un léger marivaudage où se déroule le jeu de l’amour et du hasard ?
_ Cosi fan tutte relève de Marivaux, mais pas vraiment du marivaudage… Je suis parti du sous-titre, “l’école des amants” : l’histoire débute sur un pari complètement stupide lancé par Don Alfonso qui veut montrer à deux jeunes hommes que leurs fiancées ne sont pas fidèles, en poussant chacun à essayer de séduire la compagne de l’autre. Ce qui se passe ensuite est plutôt tragique.
L’école est celle du libertinage, c’est-à-dire ce sport qui consiste à multiplier les partenaires, à ne manquer aucune occasion, la dernière personne rencontrée étant toujours la plus belle. On pourra dire que la nouveauté ici est que le libertinage n’est plus incarné d’abord par des hommes mais par des femmes. Mais la désinvolture est partagée autant par les unes que par les autres, et ce sont quand même les hommes qui acceptent un pari fumeux. Les femmes suivront leur inspiration, la fièvre de jouer, "un certain picotement dans les veines" et non un réflexe d’orgueil.
Don Alfonso se pose en maître à penser misogyne et presque terroriste : il souhaite transmettre un “enseignement” qui est de l’ordre de la douleur personnelle et cherche par tous les moyens à montrer à ces jeunes hommes qu’ils se trompent sur la fidélité des femmes. Son cynisme va bien au-delà de la leçon ou de l’apprentissage : loin de toute bienveillance envers ses “élèves”, il s’emploie davantage à déconstruire leur univers qu’à les faire progresser…
Il entraîne en outre la servante, Despina, dans cette expérience destructrice, sans lui expliquer ce dont il retourne exactement. Ce qui rattache encore Cosi fan tutte à Marivaux, c’est notamment la dimension sociale, le rapport entre maîtres et valets, et le travestissement.
_ Lors de la présentation de saison en juin dernier dont la vidéo est disponible sur le site de l’Athénée, vous aviez parlé d’une expérience personnelle qui vous a marqué et à laquelle vous reliez Cosi fan tutte…
_ Oui, j’étais dans un lycée de garçons catholique de gauche, et nous avions fait tout un week-end à la campagne dans un monastère où se trouvait également un groupe de jeunes filles. Cela a été deux journées assez folles où nous avons été plongés dans l’eau bouillante alors que nous nous trouvions depuis des années dans l’eau tiède de nos familles bien-pensantes : à notre retour, l’un de mes camarades s’est suicidé… Il y a effectivement pour moi des réminiscences de cette expérience d’un week-end dans ma mise en scène de Cosi fan tutte.
Tout y est jeu et travestissement, et on ne sait pas du tout si les couples se recomposent à la fin! Les hommes semblent découvrir le désir multiple et les femmes l’amour profond. C’est aussi, par le biais du personnage de Don Alfonso, la vengeance d’un adulte sur la jeunesse, la volonté de leur faire connaître la trahison et de leur faire perdre leurs illusions.
La musique elle-même suscite l’infidélité, puisque le premier couple est formé par une mezzo-soprano et un ténor, le deuxième par une soprano et un baryton, alors qu’une mezzo irait mieux avec un baryton et une soprano avec un ténor... Les voix autant que les caractères initiaux sont donc difficiles à mettre ensemble, et rien n’indique que tout rentre dans l’ordre à la fin : la dissymétrie est-elle la garantie du bonheur ? Je n’en sais rien…Mais lorsqu’il leur révèle le complot, Don Alfonso ne leur demande qu’une chose : s’embrasser et se taire.
Il y a d’ailleurs une certaine divergence d’intention entre le livret de Da Ponte, très cynique, et la musique de Mozart qui s’interroge sur le caractère éphémère de l’amour - on peut d’ailleurs relier Cosi fan tutte à une lettre qu’il avait écrite à sa femme et où il l’interpellait sur la fidélité : cette contradiction entre texte et musique donne sa modernité et sa richesse à l’opéra et empêche toute fin univoque…
_ Puisque l’on parle de musique, pourquoi décider de représenter Cosi fan tutte en version de chambre?
_ C’est une idée de Pierre-François Roussillon, directeur de la Maison de la Culture de Bourges et excellent clarinettiste, ancien musicien professionnel : il a eu l’intuition de s’inspirer de la composition orchestrale de la Gran Partita que Mozart a écrite juste avant Cosi fan tutte. L’idée était donc de refaire l’orchestration de Cosi fan tutte en suivant celle de la Gran Partita afin de retrouver la couleur baroque de la musique de Mozart mais aussi de marier instrumentistes et chanteurs : l’orchestre n’étant désormais composé que d’instruments à vent, tout le monde est dans le souffle… D’autre part, au niveau de la démocratisation culturelle, cela réduit les coûts et permet ainsi à de nombreux théâtres d’accueillir pour une fois de l’opéra.
_ Le titre peut se traduire par “ainsi font-elles toutes”, ou “toutes les mêmes” : pourquoi ne faire référence qu’aux femmes ?
_ Ce titre est une réplique de Don Alfonso : son propos est misogyne, mais celui de Mozart et Da Ponte ne l’est pas! Cosi fan tutte a même quelque chose de féministe où les femmes demandent pardon pour leurs erreurs, ce dont les hommes sont incapables… On y voit l’initiation forcée de ces jeunes filles, victimes de la violence d’une société menée par les hommes, et le comique de l’opéra renforce d’ailleurs cette cruauté. Les femmes ont du mal à se faire leur place, mais leur sensibilité dépasse largement celle des hommes, dans l’opéra.
Cela m’a conduit à mener un vrai travail d’acteur avec ces chanteurs, à leur demander un grand investissement pour qu’ils puissent donner à la fois la sincérité (l’intimité de l’amour, la désillusion) et la théâtralité (le travestissement) de Cosi fan tutte.
_ Votre parcours n’est pas banal, puisque vous avez obtenu deux agrégations, l’une de droit et l’autre de lettres, avant de vous tourner vers le théâtre…
_ En tant que fils obéissant d’un avocat, j’ai voulu faire plaisir à mon père en faisant du droit. Et en tant que petit-fils d’un instituteur, j’ai voulu faire plaisir à mon grand-père en faisant des lettres. Puis est venu le moment de me faire plaisir en faisant du théâtre… »
Pour voir Cosi fan tutte à l’Athénée, c’est jusqu’à samedi.
L’Athénée accueillera ensuite un autre opéra abordant différemment la question de la fidélité : Riders to the sea, de John Millington Synge et Ralph Vaughan Williams mis en scène par Christian Gangneron. Bon mardi !

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