"Ne perdons pas notre temps en vains discours." - Interview !

Entretien avec Thierry Bosc et Gilles Arbona

Avant une représentation d’En attendant Godot, je passe quelques minutes dans la loge de Thierry Bosc, qui joue Estragon dans le spectacle (et accessoirement conserve quelques effets de Superman).

«_ Georges Ser, qui tient le rôle de Lucky, m’a dit que vous aviez déjà joué dans un En attendant Godot ?
_ Oui, je jouais Vladimir, le rôle tenu aujourd’hui par Gilles Arbona, dans la mise en scène de Claude Yersin en 1982-1983 à la Comédie de Caen : Jean-Claude Frissung jouait Estragon, Jacques Zabor faisait Pozzo et Lucky était joué par Jacques Brylant.
On a repris la pièce en 1986 avec la même distribution excepté Jacques Zabor qui, pris par une spectacle monté par Gérard Desarthe (qui, d'ailleurs, a lui-même joué Lucky dans une mise en scène de Godot par Luc Bondy et est venu voir notre spectacle en tant qu'ami de Georges Ser, l'interprète de Lucky), a été remplacé par Jean-Pierre Bagot.
Jacques Zabor avait joué Vladimir dans une autre production aussi, mais il a eu la délicatesse de ne pas m'en informer pendant les répétitions.  La grande classe, ce Zabor! Il est décédé brutalement il y a peu… En tout cas, comme vous le voyez, c’est une vraie pièce à transmission!

_ En attendant Godot est grosso modo composé de deux couples : Vladimir et Estragon d’un côté, Lucky et Pozzo de l’autre. Après avoir joué Vladimir, qu’est-ce que cela fait de jouer l’autre ?
_ Je suis très content que l’on m’ait demandé de jouer Estragon. Je devais d'abord jouer Pozzo, mais après quelques essais, Bernard Levy, le metteur en scène, a décidé de garder le même couple que dans le Fin de Partie joué en 2006 à l’Athénée. Je trouve ça génial de pouvoir passer de l’autre côté. Cela m’était arrivé une autre fois, sur Le Roi Lear de Shakespeare où j’ai joué le duc de Cornouailles dans la mise en scène de Langhoff puis Gloucester dans celle d’Engel.
Il y a vraiment un grand plaisir à plonger dans le personnage d’en face mais il y a aussi deux grosses difficultés : déjà, je connais maintenant la pièce quasiment par cœur, et j’avais donc tendance à dire les répliques de Gilles Arbona pendant les répétitions… Ensuite, j’ai fait des cauchemars sur le thème de “je n’arriverai jamais à faire aussi bien que Jean-Claude Frissung”, qui jouait Estragon dans la mise en scène de Yersin. Du coup, j’ai très peur qu’il vienne voir le spectacle! Beaucoup d’autres acteurs, comme Jean-Paul Roussillon par exemple, ont joué Estragon : mais c’est surtout mon ancien partenaire qui me fait peur…»


Thierry Bosc m’accompagne ensuite au bout du couloir où il me laisse aux bons soins de Gilles Arbona qui interprète le rôle de Vladimir (et range très bien sa loge).


« _ Était-ce difficile de reprendre un rôle que Thierry Bosc a tenu il y a vingt-cinq ans?
_ Non, ce n’était pas très dur, et cela m’a permis de lui demander comment il avait interprété certains passages. La seule difficulté qu’on a eue, c’est qu’il disait mes répliques : il arrivait et il faisait mon texte! En attendant Godot est de toutes façons un texte passionnant à jouer pour un acteur…

_ Pourquoi ?
_ En attendant Godot est le plus grand texte du 20e siècle, c’est une cosmogonie des sentiments et du monde qui parle de la littérature, de l’état du monde, de la guerre, des charniers… Le Godot que l’on attend, c’est tout à la fois : les croyances, l’attente, l’autre, l’ennui, le temps qui passe… Il y a différents niveaux de jeu!
Cela commence comme un drame psychologique, puis on évoque l’histoire et la mémoire pour passer au couple.
L’arrivée de Pozzo qui véhicule l’histoire et parle du temps qui passe permet d’effleurer, aussi avec le personnage de Lucky, les questions du pouvoir, de la confrontation et de la dépendance. Le jeune garçon qui arrive après tout un passage où l’on se croit au music-hall fait le lien entre le plateau et le reste du monde.
Ensuite se pose le problème de la vérité et du mensonge, de savoir si les personnages étaient là hier ou non… C’est important pour Vladimir, il essaie de vivre, d’exister, il croit en Godot et il veut qu’on lui dise qu’il existe réellement. Alors qu’Estragon, à ce moment-là, parle de ses chaussures.
On pénètre enfin dans le monde de l’improbable avec une parodie totale de l’accident, mais l’angoisse perce vite derrière ce numéro de clown : quoi faire, comment, quand, avec qui, et pour quelles conséquences? Les gens qui croient que les choses arrivent les unes après les autres ne peuvent sans doute pas comprendre ce texte…

_ Vous pensez que c’est pour cela qu’avant de voir votre spectacle, j’étais toujours passée à côté d’En attendant Godot malgré mes multiples tentatives?
_ Vous étiez peut-être un peu jeune! Quand je pense qu’En attendant Godot est régulièrement étudié dans les lycées, cela m’ennuie un peu car, comme Racine, Beckett est un écrivain de la maturité… C’est une écriture d’une poésie absolue qui évoque la probabilité de la vie : tout est mort mais tout doit continuer! “Humain trop humain” de Nietzsche, “être ou ne pas être” de Shakespeare, c’est aussi du Beckett…
En attendant Godot est une grande métaphore de la vie, mais très allusive : c’est aussi  pour cela que ce n’est pas facile à comprendre. La destinée est incertaine, et il n’y a pas de début, ni de milieu, ni de fin : la vie est improbable, même s’il est évident qu’on se forge notre destin et que nous ne sommes pas innocents devant notre propre devenir.
Beckett est vraiment l’un des plus grands dramaturges de l’histoire du théâtre : une fois qu’on a joué Beckett, Tchekhov, Brecht et Shakespeare on peut rentrer chez soi! Je disais qu’il y avait du Shakespeare dans Beckett, mais il y a aussi du Tchekhov dans l’ennui vécu par les personnages… Il y a une grande vacance de l’âme et du physique : “nous nous ennuyons ferme, c’est incontestable…” »


Demain à 15h, le Quatuor Psophos jouera son concert Vienne Budapest en compagnie de l'altiste Nils Moenkemeyer dans les décors d'En attendant Godot qui continue jusqu'au 28 mars. Bonne journée!

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