Toutes les vérités sont bonnes à dire

Mardi 25 novembre, je suis postée en plein milieu de l'escalier qui mène aux loges des artistes d'après la répétition en espérant bien attraper au vol Céline Sallette, actrice dans le spectacle. Une heure avant la représentation, j'entends quelqu'un courir : Céline arrive, s'arrête, me voit, me dit :

«_ Ah salut, c'est moi que tu attends ? Je suis en retard, on peut parler dans ma loge si tu veux!

Je la suis, ne sais pas où m'asseoir ("attends, ne reste pas debout, pousse tout ça et prends la banquette") Je pousse "tout ça" et m'assieds donc sur la banquette pendant que Céline Sallette se prépare pour le spectacle dans un autre style que Fanny Cottençon (plus précipité, dirons-nous) et mène l'entretien second degré battant (ou "de la difficulté de prendre des notes en pouffant de rire").

_ Tu arrives toujours au dernier moment comme ça?
_ Non, j'aime bien arriver en avance d'habitude, mais là il y avait ma mère…
_ Elle vient voir le spectacle?
_ Non non, elle vient juste me voir.
_ Elle vient te voir mais elle ne va pas au spectacle?
_ Non. Elle l'a déjà vu, je ne vais pas la traîner pour qu'elle revienne!

_ La première fois que je t'ai vue dans les couloirs de l'Athénée, tu t'es présentée en ces termes : "Bonjour, je suis Céline Sallette, je suis la compagne du metteur en scène, c'est d'ailleurs pour cela que je suis là". Tu crois vraiment que ce n'est que pour ça?
_ Non évidemment, si ce n'était que pour cela, j'en aurais honte et je ne le dirais pas… Laurent ne m'aurait certainement pas engagée si j'avais été mauvaise, mais disons que d'être sa compagne facilite le casting. Il n'a pas dû aller loin pour me trouver, si tu préfères! Mais si je plaisante avec ça, c'est aussi parce que j'ai une autre forme de légitimité, que je sais pourquoi je suis comédienne, que je ne suis pas trop mauvaise dans ce métier, enfin j'espère…

_ En mettant les pieds dans le plat dès le début, tu désamorces aussitôt les critiques sur ta légitimité et ta compétence avant même qu'elles arrivent, et en plus tu fais rire tout le monde…
_ C'est étrange, le rapport qu'on peut avoir à la vérité. Si je fais rire, c'est juste parce que j'ai osé dire la vérité! En fait, la vérité, c'est drôle.

_ Tu pourrais me parler d'Anna, le rôle que tu joues dans après la répétition?
_ C'est une "fille de". Elle a du mal à trouver sa place et elle est dans l'angoisse vis-à-vis de son métier car il est anxiogène (Elle se lave les dents et ses propos deviennent de moins en moins compréhensibles au fur et à mesure de l'entreprise) parce qu'elle doit porter le oids de chon héwitache donch elle che pohe a quechion e a éhihiwouité…

_ Je propose que tu termines de te laver les dents et que tu reprennes ta phrase après… (fin du lavage de dents)
_ Je disais : elle doit porter le poids de son héritage donc elle se pose la question de sa légitimité en tant que comédienne. Elle a été embauchée par un homme qui fait quasiment partie de sa famille : comme moi, elle n'est pas là par hasard… Elle se demande si on la désire en tant que femme comme en tant qu'actrice, et elle porte tout un bazar qui ne lui appartient pas mais qui, pourtant, fait qu'elle est là.

_ Et toi, pourquoi tu es là?

_ Je ne suis pas embarrassée par un héritage, je ne suis pas une "fille de" et j'ai fait mon propre chemin toute seule. J'ai dû aller chercher quelque chose, avancer, travailler, mais je suis complètement libre, je sais que tout cela m'appartient et que cela ne m'a pas été imposé.

_ Laurent Laffargue a-t-il été important dans ton parcours de comédienne?
_ Oui, c'est vraiment avec lui que j'ai commencé professionnellement. J'étais en faculté d'arts du spectacle à Bordeaux, je ne me projetais pas tellement dans l'avenir, j'adorais être comédienne mais je n'avais aucune idée de la réalité du métier, je croyais que les pâquerettes ça existait, tu vois… Laurent m'a vue dans un spectacle que je jouais près de Bordeaux au moment où il cherchait une Desdémone pour son Othello. J'avais dix-neuf ans, j'étais blonde, j'avais les yeux bleus, je savais chanter, apparemment je savais jouer, donc il m'a engagée. Nous avons tourné Othello et Le Songe d'une nuit d'été pendant deux ans, puis Terminus de Daniel Keene où j'interprétais un garçon de quinze ans.
Puis les personnes avec qui je travaillais m'ont convaincue de tenter le Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique. J'étais très épaulée, très bien dirigée, j'ai présenté des scènes des spectacles que nous avions joués pendant deux ans, et j'ai eu le concours. J'ai beaucoup appris au Conservatoire. Laurent Laffargue a continué à me guider, et c'est lui qui m'a conseillé de faire du cinéma.
C'est pendant ma deuxième année au Conservatoire que j'ai tourné Meurtrières de Patrick Grandperret : j'ai eu de la chance, il ne voulait pas tourner avec des comédiennes connues. C'est une grande chance d'avoir un premier rôle, cela permet d'avoir une grande visibilité, d'autant plus que le film faisait partie de la sélection officielle d'Un certain Regard du Festival de Cannes et qu'il y a obtenu le prix du Président du jury. J'ai fait d'autres films, et en sortant du Conservatoire à vingt-six ans, je n'avais finalement pas fait de théâtre depuis longtemps… (Elle mange)

_ Tu arrives à manger avant de jouer?

_ Pourquoi, tu n'y arrives pas, toi?

_ Non.
_ Peut-être que les bons comédiens ne mangent pas avant un spectacle, peut-être que je suis mauvaise parce que je dîne avant de jouer? Cela me fait penser à Sarah Bernhardt qui, à une jeune actrice lui disant qu'elle n'avait jamais le trac, avait répondu "ne vous inquiétez pas, cela viendra avec le talent". Alors je ne sais pas, peut-être que c'est l'appétit qui part avec le talent…

_ En parlant d'Anna, tu disais que le métier de comédien était anxiogène : pourquoi?
_ Parce que c'est un métier intermittent où tu ne maîtrises pas tout. Non seulement tu ne travailles pas tout le temps, mais en plus tu dépends du désir des autres. C'est très dur, et c'est sans doute pour cela que beaucoup de gens abandonnent.
J'ai décidé de tourner le problème autrement : tu ne reproches jamais aux gens de ne pas t'aimer ; quand tu es aimé, c'est parce que tu aimes. Alors je me suis dit que mon travail dépendait aussi de moi. Tout cela n'est fait que de désir, c'est pour cette raison que c'est si compliqué…

_ Tu es d'accord avec Laurent Laffargue lorsqu'il dit que les rapports de séduction entre metteur en scène et comédiens sont inévitables?

_ Oui et non. Le travail est sous-tendu par le désir des uns envers les autres, et même le vocabulaire du métier est incroyablement sexuel! Tu as déjà réfléchi au double sens que peuvent revêtir des phrases comme "cette comédienne, je la prends" ou "je veux cet acteur?" Je n'aime pas que les rapports de travail soient ambigus, qu'ils soient fondés sur la séduction. Je ne joue jamais là-dessus, en tout cas mon pouvoir de séduction ne passe pas par le fait que je sois une femme mais plutôt par l'humour.
La séduction existe toujours un peu, bien sûr, mais plutôt comme un tapis sur lequel on marche. Dans ma famille, on a toujours beaucoup joué sur l'humour. Un des petits vieux de ma famille m'avait dit un jour (elle imite une voix d'homme âgé avec accent gascon en prime) : "Alors comme ça tu fais le clown? Gagner de l'argent en faisant le clown, c'est formidable".»

Pour voir Céline Sallette "faire le clown", c'est jusqu'à samedi soir... Bon mercredi à tous.

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