En attendant Laurent

Jeudi 13 novembre, fin de matinée, première rencontre avec Laurent Laffargue, le metteur en scène d'après la répétition, dans un couloir de l'Athénée :

"_ Il y a des banquettes dans les loges?
_ Euh… Bonjour, euh… Je sais pas, ça dépend des loges… (silence)
_ Est-ce que vous pourriez les ouvrir ? Elles sont fermées là, et je n'ai pas ma clé. (silence)
_ Euh oui, mais je n'ai pas les clés non plus, enfin je ne travaille pas vraiment là en fait. (silence) Je vais vous chercher quelqu'un."

(plus tard, en relisant le billet avant parution, il s'excusera : "pffff, je t'ai même pas dit bonjour, ma pauvre")


Jeudi 13 novembre, fin d'après-midi, deuxième rencontre avec Laurent Laffargue à l'occasion de la présentation de la compagnie d'après la répétition à l'équipe de l'Athénée.
"_ Bonjour, enfin re-bonjour, je m'occupe du blog de l'Athénée, est-ce qu'on pourrait se parler dans la semaine?
_ Bien sûr, quand vous voulez ! Mercredi 18h30, cela irait?
_ Mercredi 18h30, c'est noté."


Mercredi 19 novembre, 18h30. J'attends Laurent Laffargue.


Mercredi 19 novembre, 19h15, Laurent Laffargue arrive.
"_ Pardon, on avait rendez-vous? Je t'avais oubliée, excuse-moi. Suis-moi si tu veux"

Je le suis dans les couloirs, il dit bonjour à son équipe, traverse la salle ("c'est magnifique ce théâtre, tu ne trouves pas? En tout cas je suis vraiment désolé de t'avoir oubliée, je n'ai pas d'agenda."), arrive auprès d'Alexandra Maurice, responsable des invitations et attachée aux relations publiques, où il s'enquiert du nombre de spectateurs. Le chiffre qu'elle lui donne après avoir téléphoné à Sylvie Dabek, opératrice de billetterie, semble le satisfaire. Il revient vers moi :
"_ C'est quelque chose qui vous angoisse, le nombre de spectateurs?
_ Disons que je ne fais pas des spectacles pour des sièges vides ou en espérant que les gens s'en aillent en plein milieu.

_ Cela peut se comprendre. Vous assistez aux représentations ?
_ Pour les deux premières, j'étais tout en haut, c'était bien. Hier soir, j'étais dans le foyer des comédiens, où je pouvais entendre la pièce sans la voir. Mais je ne le referai pas. J'étais anxieux, je ne sentais pas le public.

_ Vous faites souvent des rencontres avec les spectateurs?
_ Oui, même si ce n'est pas un exercice facile. Mais cela fait partie de métier de metteur en scène que de susciter le désir chez l'autre et défendre son projet."

Nous arrivons au foyer bar où nous asseyons parmi le public qui attend le début de la représentation.
"_ Pourquoi avoir monté après la répétition de Bergman?

_ C'est un texte que je connais bien, et depuis longtemps. Le déclic a dû venir au moment où j'ai revu Scènes de la vie conjugale, mais ce n'est en tout cas pas du tout lié à la mort de Bergman. J'avais également très envie de travailler avec Céline Sallette et Didier Bezace, et ce texte convenait parfaitement. C'est un texte qui parle de la relation entre metteur en scène et acteurs, qui parle du théâtre mais qui ne se limite pas à cela. On aborde aussi les problématiques du rapport entre la vie et la création et des relations entre hommes et femmes.

_ Le danger n'était-il pas de reproduire le film de Bergman du même nom?

_ Ce n'était pas si difficile de s'en détacher. En fait, je ne me suis permis de monter ce texte parce que le film n'était pas très réussi -Bergman l'a dit lui-même. Les partis pris sont totalement différents, surtout au niveau du jeu des acteurs. De toutes façons, c'est à cela que l'on reconnaît un grand texte : on peut écrire quelque chose dessus, on peut le monter de manières différentes.

_ Vous vous reconnaissez dans les relations entre metteur en scène et comédiens qui sont décrites dans après la répétition?
_ Je me reconnais dans certaines choses, oui. Les rapports de séduction entre une actrice et un metteur en scène, comment veux-tu que cela n'existe pas?

_ En parlant de cela, est-ce difficile de diriger Céline Sallette, qui est votre compagne?
_ Non, parce que c'est une actrice d'une grande lucidité qui fait preuve de beaucoup de générosité et d'écoute. Elle possède un véritable amour pour les autres et pour le théâtre qui fait qu'on arrive forcément à faire la part des choses.

_ C'est vraiment si facile que cela?
_ Non, pas tant que cela, c'est vrai, mais disons qu'on y arrive. C'est compliqué aussi d'être metteur en scène, parce qu'il y a une solitude immense : on fait une mise en scène aussi pour ne pas être seul -il y a évidemment d'autres raisons. Mais tu te retrouves souvent seul face à ta solitude. Tu comprends?

_ Pas complètement : quand est-on seul quand on est metteur en scène, pour vous?
_ La mise en scène, c'est une forme de science qui s'apprend plus ou moins. Si tu veux rester le capitaine de ton navire, il ne faut pas te laisser influencer tout en restant à l'écoute, et là est la difficulté. C'est une alchimie étrange.
J'aborde aujourd'hui ce métier avec beaucoup moins de violence qu'avant, parce qu'au début j'avais tendance à voir cela comme une bataille avec l'auteur comme avec les comédiens. J'écoute, mais je dis aussi "non", et cela peut éveiller des susceptibilités ou des tensions ; en tout cas cela peut déstabiliser les comédiens, car j'accompagne beaucoup le processus jusqu'au moment où je parle beaucoup moins.
En fait, pour moi, un projet est réussi quand le spectacle ne m'appartient plus, même si ma mise en scène apparaît toujours en filigrane. De mon point de vue, un spectacle est fort et une mise en scène est bien écrite quand les comédiens s'immiscent dans le spectacle et s'approprient la mise en scène. Sinon, cela reste en surface. Les acteurs ne sont pas de la gouache avec laquelle on fait ce que l'on veut!

_ Vous ne vous inscrivez donc pas du tout dans la lignée de… Son nom m'échappe…
_ Gordon Craig?
_ (étonnée qu'il ait trouvé si vite à qui je pensais) Voilà.
_ Effectivement, je ne suis pas du tout les théories de Craig sur l'acteur, même s'il a fait des spectacles magnifiques, surtout du point de vue de la scénographie. D'ailleurs, il a aussi influencé un véritable génie, Josef Svoboda. C'est un génie. Je te parle vraiment de génie, parce que dans le théâtre, nous sommes beaucoup à être des artisans. (Il se lève pour aller sur le balcon, une cigarette à la main) Tu fumes?

_ Oui, mais je n'arrive pas encore à fumer et prendre des notes en même temps. Vous disiez être un artisan, d'où tire-t-on sa légitimité en tant que metteur en scène? N'est-ce pas un métier où l'on se déclare tout seul metteur en scène?
_ Oui et non. Certes, il n'y a pas de formation pour devenir metteur en scène, ou en tout cas les rares qui existent aujourd'hui sont très récentes. Ta légitimité, tu la tires en montant des spectacles. Déjà, monter une pièce avec des vrais comédiens, des vraies lumières, un vrai décor, des vrais costumes et un financement, c'est un travail énorme, vraiment… On ne s'imagine pas le boulot que cela constitue tant au niveau logistique qu'artistique. Et encore, une fois que tu as fait tout cela, tu n'as fait que la moitié! C'est ensuite que le cauchemar commence : le moment où tu as les retours sur ton spectacle…
Ensuite vient le second spectacle, qui est le plus dur, car il doit venir confirmer le premier. Dans le cinéma, c'est plus dur, c'est même pire que tout. Tout cela pour dire que ta légitimité, tu finis par la trouver au fur et à mesure des spectacles que tu arrives à monter. Bien sûr que j'ai envie de reconnaissance, même si j'ai une certaine pudeur sur cette question. Est-ce que quelque part, on ne fait pas un peu tout pour être aimé? (silence) Non, parce que quand tu es metteur en scène, tu dois aussi apprendre à être détesté…

_ Est-ce compliqué de diriger Didier Bezace, qui est aussi metteur en scène et directeur du Théâtre de la Commune à Aubervilliers?
_ Au début, nous avons un peu bataillé. Mais je suis têtu. De toutes façons, c'est ce que je te disais tout-à-l'heure, un acteur doit aussi se battre, je ne veux pas d'acteurs marionnettes. Je ne veux pas considérer les acteurs comme de la peinture, ce sont des gens. Si tu commences à prendre les gens comme des objets… En tout cas, pour moi, les metteurs en scène qui font cela sont surtout dotés d'un ego presque ridicule.

_ On a parlé de Céline Sallette et Didier Bezace, qu'en est-il de Fanny Cottençon?
_ Fanny est celle que je connais le moins des trois. Tout le monde connaît Fanny Cottençon, mais j'ai eu le déclic en la voyant jouer dans un film où jouait aussi Céline, La Chambre des morts d'Alfred Lot. Je suis très content de travailler avec elle. Elle va très vite, elle est vraiment virtuose. Quelque part, cela complique presque le processus car c'est difficile de remettre en question quelque chose qui se produit tout de suite. Dans le théâtre, il faut toujours discuter. C'est pour cela qu'un acteur doit aussi être metteur en scène, dans le sens où le metteur en scène doit lâcher son spectacle pour le donner à ses acteurs...

_ La représentation commence dans dix minutes, il serait peut-être bien que je vous laisse aller parler à vos acteurs…
_ Oh mon Dieu, déjà? (Il se lève, je le suis jusqu'aux loges) C'était bien en tout cas cet entretien sur le pouce. J'aime bien être entre deux portes."


Après la répétition continue à se jouer… Pour voir le film éponyme de Bergman suivi d'un débat avec l'équipe du spectacle, c'est lundi soir à 20h30, au cinéma Action Christine situé dans la rue du même nom du 6e arrondissement de Paris, métro Odéon ou Saint Michel. Bon week-end à tous et à lundi!

Commentaire ( Votre commentaire n'apparaîtra qu'une fois validé par un administrateur.)
guy's Gravatar C'est trés interéssant.
En particulier comment Laurent Laffargues parle du processus de collaboration avec les acteurs, que ceux ci s'approprient la mise en scène...Dans la résidence d'artiste que j'observe actuellement, le phénomène est décrit par les artistes concernés comme inverse: les danseurs apportent de la matière dansée, que le chorégraphe retravaille. Mais il s'agit de danse, sans texte pré-existant. La vérité entre les deux?
# Posté par guy | 23/11/08 09:50
Clémence's Gravatar Bonjour Guy,

C'est une réflexion intéressante! Le fait qu'il n'y ait pas de "texte" existant en danse peut expliquer la méthode de travail que vous décrivez, mais je pense qu'il y a des chorégraphes qui écrivent une chorégraphie et la donnent aux danseurs, comme il y a des metteurs en scène qui partent de ce que donnent les acteurs...

Cela montre en tout cas combien le spectacle est un art collectif et aussi, comme le soulignait Laurent Laffargue, que les interprètes (comédiens et danseurs) deviennent presque auteurs du spectacle...
# Posté par Clémence | 24/11/08 19:23

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