La peur du four

Jeune femme au prénom et au visage souriants, Eglantine Desmoulins est attachée aux relations publiques pour l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet. Tout comme Alexandra Maurice, qui sourit tout autant, entretient une passion secrète pour les perruques et a la responsabilité des invitations et du public scolaire.

En clair, ce sont Eglantine et Alexandra qui s'occupent tout spécialement de vous, vous concoctent des événements, vous préparent aux spectacles et vont diffuser la bonne parole athénéenne et théâtrale à travers les associations et rencontres : dur métier que celui de RP où il faut savoir susciter l'envie tout en proposant des clés de compréhension du spectacle -sachant que ces éclairages sont des possibilités que le public laisse parfois de côté, l'expérience unique et subjective ressentie par chaque spectateur devant une œuvre échappant aussi à son auteur.
On ne parle pas d'un spectacle comme on vend des yaourts, et c'est pour cela qu'Alexandra Maurice et Eglantine Desmoulins sont là, assistées cette année d'abord de Léa Maalouf puis de Mathilde Ramade et chapeautées par Guillaume Bourgain (ou Dorothée Burillon lorsqu'elle n'est pas en congé maternité). C'est aussi pour cela que Guillaume Burillon ou Dorothée Bourgain (à moins que cela ne soit le contraire) mettent en oeuvre avec Florence Cognacq et l'atelier graphique de Malte Martin et Adeline Goyet une communication visuelle dotée d'une certaine ambition intellectuelle. Les textes exigeants des programmes écrits par Lola Gruber, parce qu'ils proposent un regard nourri et différent sur les pièces programmées, vont dans le même sens.

Nous l'avons déjà évoqué à l'occasion du débat sur la gratuité : l'Athénée étant un théâtre subventionné, il est chargé de participer à l'entreprise de démocratisation culturelle à laquelle les Français sont très attachés. Parce que le théâtre est financé avec l'argent de tous, il se doit de ne pas profiter qu'à quelques-uns, en principe du moins. Subventionner des spectacles joués devant des salles vides s'apparenterait ainsi à un gaspillage inconcevable en République, même si les théories de Jean-Louis Rivière inspiré de Georges Bataille réhabilitent la dépense inutile -cela sera l'objet d'un prochain billet.

Attirer les spectateurs n'est donc pas seulement une question de viabilité économique  ou d'exigence artistique (car on imagine mal des artistes souhaitant présenter leurs oeuvres à des fauteuils) : c'est également un retour exigé sur investissement public, une condition presque sine qua non de la subvention. Les dérives sont donc faciles, et les propositions de Jean-Marie Le Pen souhaitant indexer les subventions sur le nombre de spectateurs en séduiraient certainement certains : subventionner un artiste ou une institution culturelle sur des critères relevant de l'audimat en laissant en retrait les problématiques artistiques reste ainsi une tentation possible.

L'enjeu n'est pas seulement quantitatif mais aussi qualitatif : remplir les salles, c'est bien. Diversifier les profils afin d'accueillir des spectateurs peu habitués au théâtre et sensibiliser les jeunes via une éducation artistique express peu disponible en milieu scolaire, c'est mieux. Notons au passage que les lieux culturels sont ainsi chargés de combler une certaine faille du côté de l'Education nationale, un peu à la traîne question sensibilisation à l'art malgré la volonté de certains professeurs dévoués et motivés.

Nous en revenons donc à Alexandra Maurice et Eglantine Desmoulins aux journées remplies d'interventions, partenariats et rencontres dont la finalité est autant de vendre des billets (il ne faudrait pas se leurrer) que de développer une intelligence et une sensibilité. Vous aurez le détail des journées d'Alexandra Maurice d'ici deux semaines, car  après la répétition est l'objet de nombreuses actions scolaires dont je serai ravie de vous rendre compte. Eglantine Desmoulins, elle, organise des rencontres entre public et artistes à l'Athénée  ou à la FNAC (je n'y étais pas samedi dernier d'ailleurs, quelqu'un peut-il me raconter?), fait projeter des films en rapport avec les spectacles accompagnés de débats aux cinémas Balzac et Action, met sur pied avec Guillaume Bourgain et Dorothée Burillon des tables rondes thématiques à la Bibliothèque Nationale de France, à la médiathèque musicale de Paris ou à la bibliothèque Drouot, vous fait découvrir le bâtiment de l'Athénée et accompagne des associations de spectateurs. De quoi ne pas se comporter en simple spectateur consommateur -ou, pour les néophytes, de quoi se comporter en spectateur tout court.

Vous pourrez profiter du travail d'Eglantine Desmoulins lundi prochain, soit le 24 novembre, au cinéma Action Christine. Au programme à partir de 20h30 : projection du film Après la répétition d'Ingmar Bergman suivi d'un débat modéré par Lola Gruber avec l'équipe artistique du spectacle après la répétition qui se joue depuis vendredi et jusqu'au 6 décembre à l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet.

Bonne journée !

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Elisabeth de Sauverzac's Gravatar merci, Clémence, de rappeler tout ce travail "en coulisses", je vous souhaite d'être lue par le plus grand nombre,
même si je n'ai pas toujours envie d'ajouter un commentaire à vos billets, je les lis sans faute tous les jours, et vous encourage très cordialement

Elisabeth
# Posté par Elisabeth de Sauverzac | 18/11/08 10:24
Jean Van Hée's Gravatar Le grand intérêt de l'Athénée, c'est de proposer une programmation recherchée au sens où l'objectif n'est pas de faire du "chiffre" (en argent et en spectateurs) mais de la qualité quitte à ce qu'il soit difficile de remplir la salle. Alors, c'est là qu'interviennent les équipes chargées de faire de la promotion auprès des écoles... afin de sensibiliser les jeunes et les moins jeunes à des spectacles qui ne sont pas forcement facile d'accès au premier abord.

C'est pourquoi je viens souvent à l'Athénée car j'y trouve des spectacles difficiles à trouver ailleurs, notamment dans le privé plus enclin à faire des spectacles "à chiffre" (sans forcément leur jeter la pierre car il est aussi important de pouvoir trouver des spectacles "à consommer sur place", comme je les appelle, qui ont pour rôle de se changer les idées sans faire preuve de trop de réflexion sur le sujet de la pièce).

Tirer les spectateurs vers le "haut", vers des spectacles de meilleur qualité est aussi important que de les produire (pour éviter les subventions à des salles vides notamment). La dynamique ainsi générée peut les rendre, à défaut de rentable économiquement, au moins de programmation justifiée. Ce qui n’est déjà pas si mal dans le contexte actuel.

Maintenant, s'il faut reconnaître la qualité de chaque spectacle, faut-il pour autant être béni oui oui sur les sentiments ressentis en tant que spectateur ? peut-on être critique (même parfois durement) tout en reconnaissant la qualité intrinsecte de la pièce ? les éventuels futurs spectateurs peuvent-ils faire la différence et ne pas pré-juger de LEUR perception de la pièce à la lecture des "billets" des spectateurs les ayant précédés dans la salle ? Je pense que oui et je veux que cela soit ainsi ("VEUX" dans la mesure du possible). La qualité générale de la programmation de l'Athénée sur la durée doit permettre aux spectateurs de faire confiance a priori et de se rendre à un spectacle en sachant que cela sera d'approche difficile. Mais c'est à ce prix que je m'ouvre de nouveaux horizons, vers des conceptions de spectacles qui, il y a quelques années, me seraient abscons. La démarche est la même dans l'art en général : la peinture, la musique... Mais à partir de quand fait-on dans du "n'importe quoi" quand on cherche de nouvelles approches ?

"Rêves d'automne" connut un succès malgré les critiques pas forcément élogieuses (sur d'autres sites Internet). "Le tribun" m'a permis d'échanger avec "Is" autour du conceptuel, de la participation des spectateurs à l’œuvre, des applaudissements. Tout cela participe à la démarche (au moins la mienne).

Merci à l'équipe "de promotion et de vulgarisation".
# Posté par Jean Van Hée | 18/11/08 12:15
Clémence's Gravatar Merci chère Elisabeth de vos encouragements! Pour moi et l'équipe de l'Athénée, c'est assez important.

Cher Jean Van Hée, vous mettez toujours en oeuvre une réflexion très subtile et passionnante!
Vous avez raison, l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet, comme tous les théâtre publics et certains théâtres privés (je me méfie des généralisations en ce domaine), vise une programmation de qualité au détriment de préoccupations de remplissage : mais attention, car en fait il DOIT le faire, puisque les pouvoirs publics subventionnent les lieux culturels pour qu'ils promeuvent une certaine idée de l'art ; et c'est justement grâce aux subventions, qui pallient les faiblesses des recettes propres, qu'il peut le faire. C'est aussi pour cela que les théâtres privés prennent davantage en compte la question du remplissage, puisqu'à part le fonds de soutien du théâtre privé, ils comptent sur leurs recettes propres pour survivre -je précise encore une fois que ce n'est pas pour autant que les théâtres privés programment forcément des pièces uniquement de divertissement.

Quant à son ressenti en tant que spectateur, il est parfois difficile de se faire confiance à soi-même, d'autant plus lorsqu'on n'a pas une pratique ancienne du spectacle. Il m'est effectivement arriver de détester un spectacle à quinze ans pour y repenser, quelques années de pratique théâtrale plus tard, en me disant qu'il était en fait génial... On n'arrive pas vierge devant un spectacle, et son histoire personnelle, sa formation intellectuelle ou même son état d'esprit du moment peut influencer l'expérience devant l'oeuvre.

Pour répondre à votre question "peut-on être critique tout en reconnaissant la qualité intrinsèque de la pièce?" : définitivement oui, à mon sens. Certains spectacles peuvent ne pas nous plaire (d'un point de vue subjectif) tout en présentant des qualités plus objectives. Et vice-versa d'ailleurs, car il y a des spectacles qui font passer un bon moment mais ne présentent que peu de qualités artistiques...
Il y a donc parfois une différence entre plaisir et exigence artistique, même s'il est (heureusement !!!) possible de concilier les deux !

Enfin, je ferai juste une remarque sur votre remerciement final : s'il fera plaisir à toute l'équipe de communication et relations publiques, je ne suis pas tout-à-fait d'accord avec le mot de vulgarisation qui implique qu'on aplatisse l'oeuvre, qu'on la simplifie. Je crois que le travail de relations publiques consiste justement à conserver la complexité des spectacles, tout en proposant une ou plusieurs portes d'entrée que le spectateur empruntera -ou pas. Pour moi, l'équipe des RP est là pour accompagner le chemin vers l'oeuvre, mais une fois le spectateur face à elle, l'expérience reste unique et propre à chacun.

Merci pour votre intervention très fouillée et à bientôt!
# Posté par Clémence | 18/11/08 18:04

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