L'histoire de Monsieur Sommer

Entretien avec Jean Lacornerie

Jean Lacornerie, le metteur en scène du Tribun/Finale, est un petit homme à l'air tout à la fois inquiet et souriant qui ressemble à Boris Vian, ou à un tableau d'Edward Hopper, ou à un dessin de Sempé, ou aux trois à la fois. Conversation assis sur un canapé dans un couloir, avant une répétition de l'Ensemble 2e2m.


Ensemble 2e2m

L'Ensemble 2e2m. De dos, Christian Loret, directeur technique de l'Ensemble.


"_ Comment mettre en scène la musique ?
_ Vous avez raison, la musique se met effectivement en scène. Elle apporte au théâtre quelque chose d'essentiel, une émotion qu'on ne peut atteindre avec les mots : la musique emmène ailleurs, d'autant que le geste des musiciens en train de jouer est toujours spectaculaire. Concernant la mise en scène de la musique, tout dépend du compositeur, de l'oeuvre en question et surtout de son équilibre entre théâtre et musique. Chez Mauricio Kagel, toute la pensée musicale est spectaculaire : le spectacle fait partie de la musique, et tout a été conçu ensemble. En fait, la mise en scène existe déjà dans le dispositif de Kagel : c'est souvent le cas aussi avec l'opéra où le compositeur a déjà une idée du spectacle, où théâtre et musique ne sont pas indépendants. Je cherche à monter des oeuvres musicales où la théâtralité est intéressante, où le théâtre et la musique sont au même niveau, comme chez Kurt Weill par exemple."


Ensemble 2e2m

C'est très animé, dans ce couloir : les musiciens de l'Ensemble 2e2m vont et viennent en se préparant pour leur répétition.


"_ Aurait-il été envisageable d'utiliser une bande enregistrée pour Le Tribun?
_ Définitivement, non. La musique enregistrée n'apporterait rien. C'est la présence des instrumentistes qui est intéressante : ces types qui jouent cette espèce de marche militaire déglinguée font contrepoids à l'orateur qui déclenche les sons. La musique va peu à peu au-delà du martial, et cette étrangeté emmène le spectateur ailleurs que là où l'orateur aimerait le situer. Ainsi, Le Tribun porte un propos politique mais nous transporte aussi dans l'imaginaire. Il y a quelque chose de grotesque dans la figure de l'orateur que Kagel a très bien rendu : ils ont un culot effréné, et c'est ce caractère excessif où tout est permis qui fascine. Ecoutez parler n'importe quel homme politique, vous verrez qu'il y a quelque chose de ridicule."


Ensemble 2e2m

En plus d'être animé, ce couloir, il est près de la scène : on entend d'ici les musiciens  de l'Ensemble 2e2m discuter et s'accorder.


"_ Pourquoi avoir couplé Le Tribun et Finale ?

_ C'est une idée de Pierre Roullier, le directeur musical de l'ensemble 2e2m. Le chef d'orchestre est également une figure du pouvoir, et ses relations avec les membres de l'orchestre oscillent entre fascination et détestation : il était donc intéressant de mettre en regard cette incarnation de la puissance dans Finale avec celle du Tribun.

_ Vous avez été secrétaire général de la Comédie Française pendant deux ans : pourquoi avoir voulu vous occuper de communication et de relations avec le public ?
_ J'étais jeune à l'époque, et je n'étais pas encore sûr de vouloir faire de la mise en scène,  même si j'ai finalement quitté ce poste pour fonder ma propre compagnie à Lyon. Aujourd'hui je dirige le Théâtre de la Renaissance à Oullins, près de Lyon, et je crois que tout est lié, qu'il est important de voir ce qui se passe dans un théâtre à tous les niveaux. Une relation de longue durée s'instaure avec les équipes et les spectateurs, et cela donne du sens à ce que l'on fait."

Ensemble 2e2m

Pierre Roullier, chef d'orchestre de l'Ensemble 2e2m, est arrivé lui aussi : c'est parti!

Je vous laisse en compagnie de Nighthawks d'Edward Hopper… Lorsque je reviendrai lundi, les représentations du Tribun/Finale seront finies : il vous reste jusqu'à samedi!
Bon week-end et à lundi.

Nighthawks

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Van Hée Jean's Gravatar Comme il a été demandé à ceux qui étaient présents à la première du Tribun/Finale, de dire leurs pensées (dixit !), voici les miennes (avec une question / affirmation pour les gentils organisateurs de l'Athénée) :

C'est ce que j'appelle un spectacle conceptuel. Le sujet : s'opposer aux dictatures. Le moyen : une harangue entre-coupée de passages musicaux contemporains. Maintenant, le texte est parfois décousu volontairement, parfois en langue étrangère. Finalement, le texte importe peu, pas plus que la gestuelle / physionomie tout aussi parlante.

C'est au spectateur d'interpréter la pièce pour en tirer un ressenti, une interrogation, une réflexion. En cela, c'est conceptuel (à mes yeux). D'où ma vision : le dictateur "aime" son peuple, pense (hypocritement) que le peuple pense comme lui, ne veut que le "bien" du peuple même si le peuple doit souffrir (sans parler des intérêts personnels divergents de l'intérêt général)... sans accepter qu'il a besoin de la reconnaissance du peuple (qu’il force par des applaudissements maîtrisés). Et finalement, il ne comprend pas que le peuple ne réagisse pas comme il le souhaite (la musique continue malgré son interdiction). 45mn pour dire cela en un seul monologue, le public s’est un peu lassé sur la fin. Les applaudissements furent de bienséance.

La Finale était un moment de musique contemporaine amusante notamment le « jeu de rôle » du percussionniste très attentif à son « texte » avec ses pouet-pouets, sa feuille de zinc, ses bouteilles de vin (vides) et ses assiettes (il en consomme au moins 3 par soirée, vu qu’il les casse : le bri d’assiette est partie intégrante de la partition). Le reste des musiciens est plutôt classique.

Le programme complète la pièce en rappelant des citations de « dictateurs » d’aujourd’hui (« » car Poutine et Berlusconi sont-ils identifiés par tous comme des dictateurs ?). J’ai remarqué que l’Athénée s’est octroyé un droit de réserve en n’y mettant pas Sarkozy (faute d’avoir cherché une citation ?). La question suivante : Sarkozy développe-t-il un syndrome propre aux dictateurs quand il souhaite être « président » de l’Europe un an de plus (pour prendre un exemple récent) ? Faire taire le peuple par une captation (du temps) de (la) parole : oui. Tiens ? on parle ne notre président super-médiatisé ?

NB : j'ai crû comprendre que l'attaque de la perruque par un sèche-cheveux (de la semaine dernière) a été critiqué par son coté "irrévérencieux" ? Moi, qui était sur place, j'ai bien ri. On peut être professionnel et garder son coté taquin.
# Posté par Van Hée Jean | 31/10/08 12:31
Jean-Yves GOURVEZ's Gravatar Le blog de Clémence? C'est un feuilleton ; on a toujours hâte de lire l'épisode suivant.
Je viens de lire le billet sur "Tribun/Finale". Je ne doute pas que la musique de Mauricio Kagel emplisse avec bonheur le théâtre. Il y quelques années (1992), je jouais "UBU ROI" mis en scène par Hervé Lelardoux sur ce même plateau de l'Athénée. Je garde un excellent souvenir de ce moment, et en particulier de la séquence soutenue par un extrait des ' Dix marches et neuf contretemps pour rater la victoire" de Mauricio Kagel...
Bises ventées de Bretagne à tous.
Jean-Yves G.
# Posté par Jean-Yves GOURVEZ | 31/10/08 14:01
zigomut's Gravatar La description du metteur en scène au début est à la fois touchante et originale...
ce qui fait du bien dans le blog de Clémence, c'est qu'elle remet sur le devant de la scène certaines choses que l'on oublie un peu en tant que spectateur, elle nous donne accès à ce qui se passe "derrière", et c'est au final la dimension de l'humain qui ressort... c'est important!
merci Clémence!
# Posté par zigomut | 31/10/08 14:53
Is's Gravatar Pour répondre à Jean Van Hée, je ne vois, à vrai dire, pas vraiment de dimension "conceptuelle" dans ce spectacle.
Pour moi, il n'y a pas grand chose d'abstrait en soi dans le fait de revisiter de manière poétique et satirique la rhétorique du despotisme, et de la démagogie politique...
Et je crois qu'il est bien là, le sujet de la première partie.

Finale opère comme un complément indispensable au Tribun, en abordant la problématique du pouvoir à travers les relations entre le chef d'orchestre et ses musiciens.
Pour moi, la seconde partie suggère avant tout, et de manière assez explicite, que même sans chef, the show must go on!

Diriez-vous du Dictateur de Chaplin ou de Prova d'orchestra de Fellini que ce sont des oeuvres conceptuelles?
# Posté par Is | 31/10/08 15:25
Giuletta's Gravatar Allons-allons, Jean ne boudez pas votre plaisir!
Un peu d'humour, que diable!
Ils furent chaleureux ces applaudissements, plus que chaleureux, même!

N'ayons pas peur des idées: Kagel en a plein son sac, et Le Tribun nous lance "Je ne veux pas qu'on influence le peuple par des idées!"

Alors...
Oui, ce spectacle fait du bien à entendre, moi, des idées comme ça, j'en redemande!
# Posté par Giuletta | 31/10/08 16:17
Clémence's Gravatar Bonsoir à tous !

Merci Jean Van Hée pour votre article très construit : même si vous êtes un peu critique vis-à-vis du spectacle, je pense que les artistes apprécieront de lire une impression aussi développée.
Remarques : tout comme Giuletta, je n'ai pas entendu d'applaudissements de bienséance! C'était peut-être votre cas personnellement, mais les réactions que j'ai entendues autour de moi étaient très enthousiastes, et il y a eu, il me semble, beaucoup de rappels! De même, je n'ai pas senti que le public se lassait sur la fin ?
Sur le programme de salle, non, Berlusconi et Poutine ne sont pas considérés par tous comme des dictateurs, d'ailleurs il a été précisé qu'ils ont été démocratiquement élus : ils ont surtout été cités comme manipulateurs professionnels du discours.... Sur Sarkozy, je ne préfère pas répondre à votre question pour éviter des débats lapidaires qui ont moins leur place ici. Disons que je crois que ses propos n'ont pas été reproduits dans le programme essentiellement parce qu'on les entend déjà beaucoup ailleurs...
Pour le sèche-cheveux, j'imagine qu'il y a toujours des petits grincheux pour ne pas comprendre qu'une responsable des invitations, donc en contact avec le public, donne le ton du spectacle en en empruntant les perruques, mais nous aussi nous avons beaucoup ri!

Cher Jean-Yves Gourvez, merci de votre compliment! Attention, le blog peut être addictif.... Concernant l'acoustique, il est vrai qu'on comprend rapidement en écoutant Finale que la vocation de l'Athénée était d'abord musicale...

Merci Zigomut pour votre compliment! Jean Lacornerie ne ressemble à personne d'autre, et c'était important pour moi d'évoquer ce physique si particulier et touchant à la fois, d'autant qu'on sait rarement à quoi les metteurs en scène ressemblent! J'ajouterai que le monsieur est également extrêmement gentil.

Pour répondre à Is, je ne crois pas que le mot "conceptuel" était péjoratif dans la bouche de Jean Van Hée, et j'ai l'impression que vous ne répondez pas vraiment au fond de son propos dans votre commentaire! Je trouve votre avis assez juste, mais je n'ai pas l'impression qu'il constitue une vraie réponse à Jean...

Bonsoir Giuletta, merci pour votre commentaire, je pense que cela fera plaisir aux artistes qui viennent nous lire!

Merci à tous de vos contributions et à bientôt!
# Posté par Clémence | 31/10/08 20:12
Jean Van Hée's Gravatar Aie ! il me faut répondre.

Une oeuvre conceptuelle n'est pas mauvaise en soi. Il suffit de voir la peinture. C'est la dérive du conceptuel qui est critiquable. J'ai trouvé Tribun conceptuel car il faut que les spectateurs fassent un travail d'analyse pour retirer toute la valeur de l'oeuvre (et en cela ils participent à l'oeuvre - par leur appropriation et par leur apport - d'où ce coté conceptuel, cf la Fiac par ailleurs). De ce fait, le dictateur de Chaplin n'est pas conceptuel.

J'ai peut-être été un peu fort sur les applaudissements de bienséance. Ils étaient nourris avec quelques rappels mais beaucoup moins que pour l'opéra de quatre notes. Et plus que pour les rêves d'automne. Etant au balcon au plus près de la scène (ma place favorite), j'ai eu loisir de voir la plus grande partie des spectateurs. Et j'ai aussi noté quelques départs à l'entracte (quel dommage tout de même).

Même si ça n'a pas l'air, j'ai quand même apprécié le spectacle. Tout autant que pour les rêves d'automne où je me suis transformé en moine trappiste pour m'imprégner du sujet (c'est ce qu'il fallait au minimum). L'Opéra de quatre notes fut un bonheur pour tous.

En revanche, une idée comme celle lancée par le tribun "Je ne veux pas qu'on influence le peuple par des idées!" me fait peur : c'est une façon hypocrite de maintenir le peuple sous le joug de l'ignorance. Ne peut-on pas faire confiance au peuple ou l'aider à progresser ?

Voilà ma réponse à l'ensemble des billets des uns et des autres. Mon billet étant bien sûr une critique au sens noble du terme c'est à dire constructive et pas négative.
# Posté par Jean Van Hée | 01/11/08 03:09
Clémence's Gravatar Bonjour Jean,
Merci d'avoir pris le temps de répondre après votre commentaire déjà bien construit! Je vois en tout cas que vous êtes un habitué de l'Athénée... Encore merci d'avoir pris le temps de nous laisser vos impressions, sachant que, pour ma part, j'avais pris votre critique dans le sens que vous définissez.
# Posté par Clémence | 01/11/08 10:39
Is's Gravatar Cher Jean.

Vous écrivez:
"J'ai trouvé Tribun conceptuel car il faut que les spectateurs fassent un travail d'analyse pour retirer toute la valeur de l'oeuvre (et en cela ils participent à l'oeuvre - par leur appropriation et par leur apport -"

Mais de quelle oeuvre véritable diriez-vous, cher Jean, que le lecteur, auditeur, spectateur, n'a pas à "faire un travail d'analyse pour retirer toute la valeur de l'oeuvre"?

Comment lire un livre, regarder un film, une pièce ou apprécier un concert sans cette part d'analyse subjective?
Comment ne pas "participer", quand il s'agit précisément d'une "représentation"?

Marcel Duchamp disait que "c'est le regardeur qui fait le tableau", certes, mais ce que vous avancez-là est valable bien avant, du point de vue de l'histoire de l'art, me semble-t-il...

Bien à vous.
# Posté par Is | 01/11/08 12:40
Jean Van Hée's Gravatar Ma réponse à "Is" se fera en trois temps :
* il y a une grande production d'oeuvres (films notamment) pour lesquelles la participation du spectateur (lecteur...) est réduite à sa plus simple expression pour ne pas dire inexistante faute de matière mais vous avez induit une notion difficilement mesurable : oeuvre véritable.
* il y a une production d'oeuvres faites pour se détendre (les Labiche par exemple) de qualité qui ne nécessitent pas de travail de la part des spectateurs. Qui se donne le droit de les classer ou pas parmi les oeuvres "véritables" ?
* quand on regarde les critiques (pardon, les billets pour éviter les termes ambigus) sur les sites appropriés, on constate souvent que les spectateurs s'arrêtent à "j'aime" ou "je n'aime pas" et finissent par dire "courrez voir" ou "n'y allez pas". Les journaux font la même chose parfois.

Ainsi, la part d'analyse subjective, si elle est naturelle chez vous, je ne pense pas qu'elle le soit pour la majorité des spectateurs.

Si Duchamp entend "faire le tableau" par "rend le tableau de qualité", je dirai plutôt que c'est le temps qui rend le tableau représentatif de sa période (donc de qualité) sinon c'est une copie (ou un original versus copie).

Maintenant, si la participation du spectateur à l'oeuvre a toujours été, la prise de conscience du phénomène me semble quand même récente (moins d'un siècle). Elle (la participation) date, à mon avis, du passage de l'académisme ou du figuratif à des choses plus abstraites liées à des non-dits (non-vus, non-entendus). C'est aux spécialistes de confirmer ou infirmer le propos.

On en revient donc au Tribun, la gestuelle / physionomie est tout aussi parlante que le texte quand il est compréhensible. Et la boucle est bouclée.

Merci "Is" d'avoir réagi à mes propos. Cela me permet de voir les autres façons d'aborder le(s) sujet(s). Et si mon propos est audible.
# Posté par Jean Van Hée | 01/11/08 19:43
Clémence's Gravatar Cher Jean Van Hée,
Je vous remercie également pour vos trois commentaires, tous très pertinents et fort bien construits. Je vous suis d'autant plus reconnaissante que vous avez inspiré mon billet de demain (4 novembre)
A bientôt j'espère!
# Posté par Clémence | 03/11/08 20:15

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