Entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles

En arrivant à l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet, vous trouverez sur votre gauche la caisse où acheter vos billets, sur votre droite le coin "invitations" (là où se trouvait la perruque de vendredi dernier) : dans le monde du spectacle en général, à qui sont-elles destinées? Essentiellement aux journalistes, aux représentants des tutelles, aux mécènes ou aux membres de l'équipe du théâtre. Parfois aussi aux professionnels de la culture, à la femme du metteur en scène ou aux petits débrouillards.

Avec les récents débats sur la gratuité des musées, l'on pourrait imaginer le coin de gauche condamné et le coin de droite pris d'assaut : des invitations pour tous, après tout pourquoi pas? Cette proposition de la gratuité (essentiellement des musées) était la pierre angulaire du volet culturel du programme présidentiel de Nicolas Sarkozy et a ensuite été confirmée dans la lettre de mission qu'il a adressée à Madame la ministre de la culture Christine Albanel. Un seul but : favoriser l'accès de tous à l'art.

La démocratisation est devenue une obsession française au point d'absorber la question de la politique culturelle dans son ensemble, et étudier les programmes politiques des candidats à la présidence était en ce sens assez parlant : hormis José Bové et Frédéric Nihous (à ma connaissance), tous les prétendants en appelaient à la démocratisation culturelle en termes relevant souvent davantage de l'incantation que du véritable programme. L'accès à la culture finit par devenir une sorte de tarte à la crème hexagonale, le passage obligé de tout projet relatif aux arts, mais souvent sans que l'on se pose la question des moyens à mettre en oeuvre. La proposition de la gratuité a le mérite de casser le caractère prophétique des appels à la démocratisation en soulevant un vrai débat de fond.

On part donc de l'idée que la culture est un bien commun auquel tout le monde doit pouvoir accéder, ce qui n'est pas forcément le cas dans d'autres pays. On associe ainsi l'art à l'utile en estimant que la culture est un droit fondamental permettant l'avènement d'une pleine citoyenneté -le préambule de notre Constitution le rappelle d'ailleurs explicitement. Ce présupposé est rarement remis en cause en France et se continue logiquement dans le débat sur les moyens de diffusion et de compréhension de la culture : éducation artistique à l'école, diffusion massive des oeuvres d'art par les nouvelles technologies, développement des services de développement des publics dans les structures culturelles, baisse des prix, gratuité…

J'attends avec impatience les suites de l'expérience de gratuité menée de février à juin dans quatorze musées et monuments nationaux français, même si les enjeux ne sont pas exactement les mêmes pour le spectacle vivant. Formidable idée généreuse et démocratique, la médaille de la gratuité a aussi son revers. Elle semble résoudre la question de l'accès matériel, mais sans prendre en compte l'intégralité des dépenses liées à une sortie culturelle comme le transport, le verre au bar du théâtre ou l'achat d'un livre à la boutique du musée. Elle paraît répondre au credo de la démocratisation mais peut-être sans poser la question de l'accès intellectuel aux oeuvres d'art ; certes, la gratuité augmente la fréquentation, mais beaucoup de visiteurs reviennent plusieurs fois, et l'on ne peut s'empêcher de penser que quelqu'un qui n'a jamais eu l'idée d'aller à l'opéra n'ira pas davantage si l'entrée est gratuite : en clair, la gratuité semble avoir peu de sens si elle n'est pas liée à un processus d'accompagnement et de sensibilisation du public. Enfin, tout en posant la question des ressources à trouver pour compenser la baisse des recettes propres qu'elle induit, la gratuité sous-entend que la culture ne coûte rien (et de là à affirmer qu'elle ne vaut rien, il n'y a peut-être qu'un petit pas).

Certains d'entre vous ont peut-être également leur avis sur cette question : je vous attends en commentaire sur le blog!
Et ceux que la démagogie et la rhétorique politique intéressent peuvent donc aller voir Le Tribun/Finale à partir de demain….

Bonne journée à tous.

Commentaire ( Votre commentaire n'apparaîtra qu'une fois validé par un administrateur.)
wajnberg's Gravatar Autant je trouve souhaitable que les collégiens-lycéens aillent au théâtre avec leurs enseignants, dans le cadre d'une sensibilisation à cet art, avec préparation et travail secondaire au spectacle, et dans ce cas ce pourrait être gratuit (mais qui paierait,l'établissement scolaire? la municipalité?),autant je trouve que la gratuité pour tous,systématique,n'a aucun sens.Car c'est effectivement nier le travail de toute l'équipe.
# Posté par wajnberg | 29/10/08 00:54
Clémence's Gravatar Bonjour Wajnberg,
En fait, il est assez fréquent que les élèves qui vont au théâtre avec leur classe ne payent pas l'intégralité de leurs places : dans ces cas-là, le théâtre propose un tarif groupe, et l'école, qui dispose parfois d'un fonds alloué aux sorties, participe au paiement. La somme que doit ensuite mettre l'élève se situe ainsi aux environs de 3 euros.
Pour ma part, je suis convaincue que la sensibilisation artistique à l'école a un rôle fondamental à jouer dans la démocratisation : encore faut-il que l'Education nationale et la Culture se rapprochent en ce sens. Jusqu'à présent, les partenariats qui ont été évoqués entre les deux ministères n'ont pas vu le jour ou ont été abandonnés, comme le plan Lang-Tasca qui a été abrogé par le gouvernement Raffarin. Mais tant que l'école ne proposera pas une réelle éducation artistique composée de rencontres avec les artistes, sorties régulières et vrais cours sur l'art, tous les discours sur la démocratisation resteront à l'état d'incantation...
# Posté par Clémence | 29/10/08 11:12

BlogCFC was created by Raymond Camden. This blog is running version 5.9.002. Contact Blog Owner