L'argent n'a pas d'odeur

Pour d'obscures raisons législatives que j'aurai sans doute l'occasion de développer plus tard (c'est pour vous préparer à l'indigeste mixture économico-administrative que vous aurez à lire d'ici quelques billets), l'Athénée n'est pas concerné par la loi mécénat de 2003. Autrement dit, si vous êtes une entreprise et que vous souhaitez donner de l'argent à l'Athénée en bénéficiant d'une exonération d'impôts, et bien vous ne pouvez pas -ou alors cela vous coûterait très cher.

Mais comme l'Athénée a une jolie moquette (que vous aviez pu apercevoir dans mon billet du 22 septembre), les rapports avec les entreprises sont tout de même possibles. Si vous vous rendez au troisième étage des bureaux, vous y trouverez Amandine Gougeon, que l'on désigne par le titre pudique de "directrice du développement". Pour parler clairement, Amandine est chargée d'augmenter significativement les recettes propres de l'Athénée en établissant des partenariats avec des entreprises qui louent le théâtre pour quelques heures, le temps d'un séminaire et du cocktail qui, généralement, suit.

Avouez que cela fait envie : vous êtes vétérinaire, un laboratoire pharmaceutique vous invite au lancement de son nouveau vaccin anti-puces (oui je sais que ça n'existe pas le vaccin anti-puces, mais je suis sûre que tout un tas de gens y travaillent). Vous vous attendez à vous retrouver dans une salle de conférence années 80 au sous-sol sombre d'un Sofitel situé près du Palais des Congrès et ô miracle, vous vous retrouvez en plein centre de Paris dans un théâtre classé monument historique tout en lustres, velours rouges et peintures dorées. Ce n'est donc pas vraiment par amour de la musique et du théâtre que ces grands noms de la finance ou des assurances viennent ici pour un après-midi. C'est un peu réconfortant de constater que le théâtre diffuse encore une certaine idée du prestige, mais un peu triste aussi de voir que ces invités d'un autre genre restent rarement pour le spectacle qui se tient le soir : apparemment, l'Athénée c'est essentiellement joli, comme un décor d'opéra magnifiquement léché qu'on n'ose pas vraiment toucher.

J'entends d'ici ceux qui hurleront face à cette intrusion de l'argent privé dans un théâtre subventionné : c'est vrai que dans un pays où le patron est souvent vu comme un requin né avec un parachute d'argent dans la bouche (étouffez-le!), on s'imagine rapidement avec une culture contrôlée par des entreprises en mal de publicité. D'un autre côté, l'argent privé peut donner une nouvelle liberté à des théâtres et compagnies souvent dépendants du bon-vouloir d'une collectivité -ou de plusieurs, quand on a de la chance.

Comme le rappelait Robert Abirached dans ses deux tomes de Le Théâtre et le Prince, le spectre de l'art officiel contrôlé ou influencé par l'Etat n'est jamais bien loin. Celui du retrait rapide d'une entreprise jusqu'à présent généreuse aussi. Dans un secteur où le seul prix des places ne peut couvrir les dépenses engagées, l'avenir paraît toujours bien compliqué.
Heureusement que les spectacles sont là pour nous faire rêver, parce que je peux vous dire que sans cela, on n'y serait pas restés. De votre côté, vous pourrez continuer à rêver en automne jusqu'au 18 octobre…

Bonne fin de semaine à tous.

(et, pour certains, à samedi 15h pour le concert du Quatuor Psophos!)

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GUY's Gravatar Oui, l'actualité de la semaine dernière nous a montré qu'Etat et Collectivités locales ne sont pas toujours des partenaires loyaux des théatres. Les (rares) mécènes se montrent dans l'ensemble moins interventionistes (mais on trouvera surement des exceptions).
Si on lit bien, un exposé est à venir sur le statut et la gouvernance de l'Athénée?
# Posté par GUY | 10/10/08 10:56
Tootega's Gravatar Ahh, le financement des lieux de spectacles ! un bien beau florilège de subventions, de mécénats, de partenariat...
Quand on sait que la culture est très étroitement liée à la politique, que cette même politique ne souhaite pas que cela pèse trop lourd dans leur budget, mais que l'entreprise X ne peut pas être partenaire à cause de son appartenance au parti Y, qu'il faut ouvrir la culture à tout le monde donc proposer des tarifs abordables, et que les opéras, opérettes sont chères à produire...
Mais ceci est un long débat qui fait de belles polémiques. Mais pour en revenir à vos précédents billets, ce système empêche justement des créations nouvelles par de petites compagnies, et donc la découverte de nouveaux metteurs en scène (et par extrapolation, des metteurs en scène féminins !)

Sachez Clémence que je n'ai pas reçu de billet dans ma boîte mail (y'a t-il un souci?)

Bonne fin d'après midi
# Posté par Tootega | 10/10/08 16:08
Clémence's Gravatar Bonjour Guy, bonjour Tootega,
Effectivement, problème technique! J'ai publié mon billet vers 8h et il n'est parvenu dans les boîtes mail qu'à 17h... On n'est jamais à l'abri d'un souci!

Pour vous répondre Guy, oui, des billets sur le statut de l'Athénée et son rapport au politique sont prévus! Et pour continuer la réflexion de Tootega dans la première partie de son billet, je me dis que je devrais peut-être faire un petit quelque chose sur la loi de Baumol...

Tootega, vous soulevez vraiment un problème central dans la 2e partie de votre billet : les compagnies soutenues par une tutelle sont souvent celles qui le sont déjà parune autre! Il devient donc assez difficile d'émerger dans le paysage culturel français en obtenant un premier soutien. Il en va de même pour la programmation : peu de directeurs/trices se risquent à programmer des artistes inconnus et on arrive au "Théâtre Sodexho", pour reprendre la formule de Jean-Pierre Thibaudat dans un article de Libération, c'est-à-dire des programmations qui sont plus ou moins les mêmes sur tout le territoire français...
# Posté par Clémence | 10/10/08 17:44
Claire's Gravatar Je n'aurais pas dû faire une remarque sur Benjamin Franklin hier. Aujourd'hui je suis punie: moi aussi je reçois maintenant la newsletter en 2 exemplaires!
# Posté par Claire | 10/10/08 18:40
LALLIAS Jean-Claude's Gravatar Vous avez de bonnes lectures Clémence !!! Les textes de Robert Abirached sont éclairants. Je vous conseille aussi ses quatre Tomes de La Décentralisation théâtrale. A l'heure des OPA agressives entre théâtres publics (suivez mon regard jusqu'aux faubourgs de Bobigny, dans le "9.3"...) on y trouve la belle saga des pionniers et des inventeurs d'un théâtre vivant...et partageur.
Quant à l'argent privé dans les théâtres... l'essentiel est de ne pas les priver d'argent et de liberté !!!
# Posté par LALLIAS Jean-Claude | 10/10/08 18:47
Alain Léonard's Gravatar Même si le risque d'une culture officielle pourrait exister, j'ai tendance à préférer les aides de l'Etat qui agit en principe dans l'intérêt général pour ce qui concerne la culture. Les mécènes, peu enclins à soutenir le théâtre en général, pourraient suivre ou créer une mode, mais surtout éviter de financer un théâtre trop engagé. Le meilleur soutien pour le théâtre est certainement le spectateur, à condition, bien sûr que les artistes sachent trouver des financements qui ne les aliènent pas à l'odéologie financière avec la rentabilité ou le retour sur investissement qu'elle implique .
Ces quelques lignes pour le fun et participer aux ébats.
# Posté par Alain Léonard | 11/10/08 01:10
Clémence's Gravatar Chère Claire,
Oui, je suis vraiment navrée que vous ayez reçu mon billet en plusieurs exemplaires : un problème technique que nous n'avons pas encore pu clairement identifier a perturbé le fonctionnement du blog...

Cher Jean-Claude,
Merci beaucoup pour vos conseils et remarques. J'ai déjà bien parcouru les quatre tomes de La décentralisation théâtrale de Robert Abirached dont les écrits ont réellement constitué une référence dans toutes mes études!

Enfin cher Alain Léonard,
Je suis ravie que vous souhaitiez participer à des ébats, mais ici on pratique surtout le débat :-). Joli lapsus en tout cas! (hum, vous habitez chez vos parents?)

Merci en tout cas de votre contribution. Il est vrai que le spectateur reste le meilleur soutien, mais malheureusement, la fameuse loi de Baumol que j'évoquais plus haut montre que le prix des places ne peut suffire à supporter les coûts : si on augmente le prix des places, on casse la demande (=les gens n'achèteront plus de places). En clair, le modèle économique tel qu'il est défini actuellement ne permet pas aux théâtres de se passer d'un soutien extérieur.
Le débat est de toutes façons biaisé, puisque la part du mécénat pèse vraiment peu dans le financement du spectacle vivant, et que le mécénat n'est possible que parce qu'il y a défiscalisation, donc aide de l'Etat.... Je pense que c'est bien que les entreprises et les théâtres collaborent dans le sens où cela peut intéresser et sensibiliser les salariés au théâtre (à la danse/à l'opéra/à la littérature etc.) mais c'est sûr que cela ne règlera pas du tout la question du financement de la culture...
# Posté par Clémence | 12/10/08 13:14

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