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Coulisses

Créer le chaos

Posté le : 27 févr. 2017 12:15 | Posté par : Clémence Hérout
Catégorie : Je suis un homme ridicule | + d'infos sur athenee-theatre.com

L’opéra Je suis un homme ridicule a commencé samedi. Après la genèse du projet et l’écriture du livret, place à la composition de la musique par Sébastien Gaxie.

Sébastien Gaxie nous l’expliquait il y a dix jours : il part généralement du réel pour composer ses œuvres dans un processus ressemblant à une décalcomanie musicale.
« Là par exemple, vous ponctuez mes explications de “oui” ou “hmm”. Si vous écoutez quelqu’un dire “oui” dans une conversation, vous verrez qu’il y a une infinité de “oui” et que chacun est très explicite. Il s’agit de la même unité de sens, mais l’intonation donne plus d’informations : cela m’intéresse d’objectiver cela, de le montrer dans la musique ».

Pour Je suis un homme ridicule, Sébastien Gaxie enregistre le texte du livret dit par l’un des interprètes du spectacle avant de littéralement coudre de la musique dessus :
« j’ai d’abord travaillé avec Lionel Gonzalez, qui a été très important dans la constitution du matériau, puisqu’il a enregistré tout le texte, qui est très dense pour un opéra. Nous nous sommes vus une dizaine de fois en travaillant de façon spécifique sur chaque passage. Lionel Gonzalez a été très disponible, et ce moment de constitution du matériau très fertile pour moi : je lui suis vraiment redevable.
 

Lionel Gonzalez photographié en répétition par Sébastien Gaxie 
 

Une fois le texte enregistré par Lionel Gonzalez, j’essaie de changer le moins de choses possible : je prends chaque phrase et décide d’un tempo avant de placer les mots et décaler chaque unité de phrase pour faire en sorte qu’elle s’inscrive dans le tempo choisi. Quand cette mise en rythme et ce placement des mots de façon cohérente sur le tempo sont finalisés, je mène un travail obsessionnel et fastidieux qui consiste à associer une note à chaque phonème. »

Pour vous donner une idée plus concrète, voici un aperçu de cette première phase de travail. Il ne s’agit pas du résultat final, mais bien d’une matière première : on entend le texte dit par Lionel Gonzalez, calqué sur un tempo choisi par Sébastien Gaxie, qui y a également accolé des notes au piano suivant la mélodie de la voix.
 
Si vous ne voyez la vidéo, vous pouvez cliquer ici : https://youtu.be/lHBevBv3Feg
 

Notons le caractère inédit de l’expérience pour l’interprète, qui créera donc le rôle sur scène, mais à partir d’un matériau qui lui sera familier puisqu’il aura pris une grande part à sa constitution première.

Nous avions également parlé la semaine dernière avec Volodia Serre, le librettiste et metteur en scène, des chants des habitants de la planète où se rend le narrateur : puisqu’ils devaient parler une langue inconnue (ou presque), il a été choisi de les faire s’exprimer en Hopi, une langue parlée par des Amérindiens de l’Arizona. Sauf que plus le narrateur reste, et plus leur langue est corrompue pour se transformer en français.

 
Photo de répétition prise par Sébastien Gaxie 
 
 
Sébastien Gaxie explique ce qui se passe du côté musical : « en pensant à Jacques Derrida, j’ai essayé d’interroger son idée d’un deuil que nous devons accepter en sentant les forces qu’il mobilise en nous -comme une injonction existentielle où le deuil est une force positive et vivante. À ce moment de l’opéra, une donnée initiale se désagrège, car la présence de l’homme crée le chaos chez cette humanité idéale. Musicalement, j’introduis une sorte de pourrissement du matériau.
Pour la première journée passée sur la planète, j’ai cherché à créer un moment grandiose et onirique. Les journées suivantes, ce matériau s’altère : en plus de l’intrusion de mots en français, j’introduis une dissonance progressive où les mots français se placent sur des notes étrangères à l’harmonie initiale. À la fin, ils chantent ainsi dans une harmonie inverse à celle du premier jour. »

Le compositeur s’amuse aussi à incorporer des détails loufoques pour jouer avec l’histoire musicale ou réintroduire un peu de premier degré dans un spectacle très porté sur le rêve : si les plus musiciens d’entre vous reconnaîtront ainsi l’accord de Parsifal de Wagner à la fin de Je suis un homme ridicule, tous les autres entendront quelques bruits incongrus et même une chanson paillarde revisitée.
 
 

Extrait de la partition de Je suis un homme ridicule
 

Pour Sébastien Gaxie, « nos divergences à Volodia Serre et moi donnent de l’épaisseur au spectacle et sont au final au bénéfice de l’œuvre. De même, le chef d’orchestre Pierre Roullier a apporté des changements : je ne suis pas toujours d’accord avec ses choix, mais il fallait des positions radicales pour le bien de l’ensemble. L’intervention du chef d’orchestre est nécessaire ».

Vous avez jusqu’à samedi pour voir Je suis un homme ridicule, d’après Dostoïevski ! Bonne semaine.

Clémence Hérout

Entretien

Une heure avant la première

Posté le : 25 févr. 2017 19:45 | Posté par : Clémence Hérout
Catégorie : Je suis un homme ridicule | + d'infos sur athenee-theatre.com

Ce soir, c’est la première de Je suis un homme ridicule, un opéra composé par Sébastien Gaxie sur un livret de Volodia Serre, qui en assure aussi la mise en scène.

Une heure avant la représentation, nous étions en direct avec Pierre Roullier, le chef d’orchestre.

Nous avons parlé de sa dernière venue à l’Athénée, qui l’amène aujourd’hui à se considérer comme un rescapé (seuls ceux qui ont vu Le Tribun/Finale en 2008 comprendront sans voir la vidéo). Nous avons aussi évoqué les travaux du Théâtre et le plaisir de créer une oeuvre qui n’a encore jamais été jouée.

Bon visionnage !


Si vous ne voyez pas la vidéo, vous pouvez cliquer ici : https://youtu.be/0CJpgi7rCV8
 
 
Je suis un homme ridicule se joue jusqu’au 4 mars 2017 !

Bon week-end.
 
Clémence Hérout

Coulisses

Le voyage intérieur

Posté le : 21 févr. 2017 06:00 | Posté par : Clémence Hérout
Catégorie : Je suis un homme ridicule | + d'infos sur athenee-theatre.com

Je vous ai raconté la semaine dernière comment l’idée de composer un opéra à partir d’une nouvelle de Dostoïevski est née chez le comédien et metteur en scène Volodia Serre et le compositeur Sébastien Gaxie.

Une fois le projet lancé, Volodia Serre s’attelle à l’écriture du livret de ce qui deviendra l’opéra Je suis un homme ridicule, à l’Athénée à partir de samedi prochain.


Si c’est Volodia Serre qui écrit le livret à partir de la nouvelle de Dostoïevski, il n’en discute pas moins beaucoup avec le compositeur Sébastien Gaxie dans un processus qui prendra plusieurs années.

« La première version du livret n’a rien à voir avec celle qui va être représentée. J’ai commencé par créer un point de départ, à partir duquel Sébastien Gaxie et moi avons confronté nos visions de la nouvelle, parlé de Dostoïevski, de son rapport à la foi et de son mysticisme. Nous avons beaucoup échangé et mené de nombreux essais qui ont souvent abouti à des impasses. »



Croquis de la scénographie (c) Stephan Zimmerli
 
 
Le texte de Dostoïevski est en effet une nouvelle écrite à la première personne, où un homme raconte le voyage qu’il fait en rêve jusqu’à une nouvelle planète.
Deux difficultés majeures apparaissent rapidement : d’abord créer les habitants de cette planète, qui n’existent dans la nouvelle qu’à travers le regard du narrateur qui ne comprend ni leur langue ni leurs rites. Et donner à entendre le dialogue intérieur du narrateur, dont on suit les pensées dans le texte de Dostoïevski.

Volodia Serre explique : « L’adaptation nous donne une grande permissivité, mais il est très difficile d’inventer une matière qui ne figure pas dans un texte déjà dense et bien construit, mais qui lui manque à mon avis pour en faire un opéra.



 Croquis de la scénographie (c) Stephan Zimmerli
 
 
Nous avons d’abord ajouté un double au narrateur, qui permet de faire dialoguer l’homme avec lui-même et créer une dichotomie intérieure. Cela s’est d’autant plus imposé que le fil conducteur de la nouvelle est un voyage intérieur, et que Dostoïevski écrit qu’une ombre vient chercher l’homme pour partir en voyage.
C’est aussi un clin d’œil au roman Le Double de Dostoïevski. Ce double est comme Virgile pour Dante dans La divine Comédie : il est là pour guider le narrateur dans sa mémoire et son expérience. Sur scène, le narrateur de la nouvelle est donc joué par deux interprètes. »

Il faut aussi représenter la planète où arrive le narrateur au terme de son voyage : « Ce qui nous intéressait était la rencontre entre l’homme et ce monde inconnu — qui est probablement un monde intérieur, c’est-à-dire sa vision propre d’une sorte de paradis.
 
 

Croquis de la scénographie (c) Stephan Zimmerli
 
 
Pour le raconter, il faut nécessairement représenter cette planète, la communauté qui y vit, la manière dont elle chante, ou encore la façon dont ils communiquent avec l’homme… Dostoïevski le fait simplement décrire par le narrateur : mais là où le narrateur peut simplement dire que les habitants de cette planète parlent une langue qu’il ne comprend pas, il faut que le spectateur les voie ! Comment ces personnages chantent-ils, et dans quelle langue ? Après de très nombreuses tentatives, nous avons pensé qu’il fallait qu’ils parlent une langue que presque personne ne connaît. »

 
Photo de répétition prise par Sébastien Gaxie
 
 
C’est presque par hasard que Volodia Serre trouve la langue qu’il utilisera finalement :
« J’avais écrit des chants en français correspondant à plusieurs moments de la journée. Sur une idée de Sébastien Gaxie, ces chants étaient destinés à se répéter dans l’opéra jour après jour pour raconter l’éternité, dans une sorte de temps suspendu où une journée idéale se répète sans cesse.
 
Je voulais un paysage pour chaque moment de la journée, comme si chaque moment correspondait à un endroit de la planète et que la communauté avait des bottes de sept lieues lui permettant de passer d’un paysage de montagne à la forêt, puis à la mer, puis dans le désert…
  Photo de répétition prise par Sébastien Gaxie
 
 
En lien avec le travail de scénographie avec Stephan Zimmerli et Marc Lainé, je me suis inspiré des images de la trilogie Qatsi de Godfrey Reggio, qui se compose de trois films : Koyaanisqatsi (1982), Powaqqatsi (1988) et Naqoyqatsi (2002). Les titres de ces trois films sont en Hopi, une langue parlée par moins de sept mille Amérindiens du nord-est de l’Arizona.
 
En étudiant cette tribu, j’ai trouvé une ressemblance étonnante entre leur société, leurs mœurs, leur métaphysique et ce qui est décrit des habitants de la planète inconnue dans la nouvelle de Dostoïevski. Le texte raconte aussi le processus d’acculturation provoquée par l’arrivée de cet homme, rappelant la colonisation subie par les Amérindiens.
 
 
Photo de répétition prise par Sébastien Gaxie

 
Nous avons donc décidé de les faire s’exprimer en Hopi, d’autant que cette langue se prête très bien au chant. Tous les chants que j’avais écrits en français ont été traduits en Hopi — sachant que je l’ai fait moi-même : le résultat ferait sans doute rire les Hopis s’ils l’entendaient…
 
Au fur et à mesure que la journée idéale et ses chants se répètent, des mots en français sont introduits dans le Hopi et déstructurent l’harmonie initiale. Ces hommes déchantent progressivement jusqu’à arriver au chant français. Il fallait trouver des mots français qui ressemblent phonétiquement au Hopi, mais qui signifient quelque chose, pour montrer cette corruption de la communauté par l’arrivée de l’étranger.
 
Photo de répétition prise par Sébastien Gaxie
 
 
L’opéra s’achemine donc vers un chaos final, qui est selon Dostoïevski l’expression du monde contemporain. C’est ce que raconte la nouvelle : cet homme fait vivre en accéléré l’Histoire du monde à cette communauté jusqu’à les ramener à sa propre temporalité. »


Suite la semaine prochaine avec le travail mené par Sébastien Gaxie pour la composition de l’opéra. Je suis un homme ridicule de Sébastien Gaxie et Volodia Serre d’après Dostoïevski commence samedi !

 
Clémence Hérout

Coulisses

Un festin pour les oreilles

Posté le : 17 févr. 2017 11:59 | Posté par : Clémence Hérout
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Samedi prochain, c’est le début de l’opéra Je suis un homme ridicule, adapté d’une nouvelle de Dostoïevski.

La musique a été composée par Sébastien Gaxie et le texte écrit par Volodia Serre, que vous avez pu voir à l’Athénée dans Les trois Sœurs de Tchekhov.


Cela fait plus de quinze ans que la nouvelle de Dostoïevski trotte dans la tête de Volodia Serre, qui a cependant l’impression que quelque chose manque au texte pour exprimer toutes ses dimensions dans une adaptation sur scène : la nouvelle raconte en effet le rêve d’un homme qui voyage sur une autre planète.

D’après Volodia Serre, « pour raconter cette vision d’extase, cette sensation d’une harmonie d’un monde idéal, il semblait inévitable d’utiliser la musique. Il ne peut pas y avoir d’harmonie, de paix partagée sans musique. Cela me paraissait aller de soi. Dostoïevski écrit que le personnage ne comprend pas les paroles des habitants de la planète où il arrive, mais qu’il en comprend le sens, car il passe dans la musique de la langue. C’est un élan musical qui l’amène vers la planète, et la révélation de l’harmonie s’opère par la musique. C’est sous doute pour cela que j’avais l’impression que quelque chose manquait dans les adaptations théâtrales de la nouvelle que j’avais vues. »


Photo prise par Sébastien Gaxie en répétition

 
Volodia Serre partage ses réflexions avec le compositeur Sébastien Gaxie, qui raconte :

« Volodia et moi nous connaissons depuis longtemps puisque nous étions ensemble au collège… Nous avons travaillé ensemble sur A Feast For The Ears, une pièce musicale radiophonique que j’ai composée sur la cuisine du chef Pierre Gagnaire : j’avais choisi de mettre des micros à son restaurant rue Balzac, à la fois dans la cuisine et en salle, à une table où mangeaient des comédiens, dont Volodia Serre.
 
Dans mon travail, je prends des éléments du réel que j’enregistre avant de les transcrire en musique. Si j’enregistre une voiture ou un téléphone, je vais coudre un instrument sur le bruit de cette voiture ou de ce téléphone, comme une décalcomanie musicale de la réalité. Pour A Feast For The Ears, j’avais choisi un ensemble de jazz en salle et un de musique contemporaine en cuisine, dans une alternance musicale et théâtrale de deux lieux qui se répondent. Le projet s’est bien passé, nous avons même gagné le prix Italia à Turin.

Volodia Serre a eu l’intuition que cela serait bien de se confronter à un texte. Nous nous sommes retrouvés au restaurant du théâtre du Rond-Point en fin 2013 ou début 2014, où j’ai naturellement parlé de Dostoïevski, car je sais qu’il aime la littérature russe et moi aussi. C’est là qu’il m’a sorti la nouvelle Le Rêve d’un homme ridicule, dont il voulait me parler… »
 


Photo prise par Sébastien Gaxie en répétition

 
Si Volodia Serre a pensé à Sébastien Gaxie en effet, c’est d’abord pour son travail sur la voix parlée :

« La langue de Dostoïevski est extrêmement théâtrale : tout le texte induit la scène. C’est parce que la parole y est logorrhéique qu’il fallait un compositeur capable de s’en s’emparer.
Les livrets d’opéra sont généralement très courts, puisqu’on a tendance à y réduire le matériau textuel à quelques éléments, qui servent seulement de support à l’expression du sens. Par exemple, notre livret fait 80 pages alors que le livret d’un opéra de cette durée en ferait habituellement plutôt 20. Même si je dois dire que Sébastien Gaxie n’a pas arrêté de me dire qu’il y avait trop de texte ! Nous avons mené un important travail linguistique sur le texte, et Sébastien Gaxie a travaillé directement à partir de la voix des interprètes. »


Nous verrons dans un prochain billet comment Sébastien Gaxie et Volodia Serre ont concrètement travaillé à la création de l’opéra. Je suis un homme ridicule commence le samedi 25 février !
Clémence Hérout

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