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Tous savaient qu'on allait m'anéantir

Posté le : 09 févr. 2018 17:10 | Posté par : Clémence Hérout
Catégorie : moscou paradis | + d'infos sur athenee-theatre.com

« Le 28 janvier 1936, nous allâmes à la gare acheter le dernier numéro de La Pravda. Je l’ouvris, et j’y vis l’article “Un galimatias musical” [aussi traduit par “La confusion remplace la musique” NDLR]. Cette journée est restée à jamais gravée dans ma mémoire. Cet article, en troisième page de La Pravda, modifia toute ma vie.
Il était publié sans signature, comme un éditorial, ce qui voulait dire qu’il reflétait l’opinion du Parti. Mais en réalité, il reflétait l’opinion de Staline. Et c’était beaucoup plus grave. […]
 
Il y avait une phrase dans cet article disant que tout cela “pouvait mal se terminer”. Et tous attendaient précisément le moment où cela allait mal se terminer. À présent, tous savaient parfaitement qu’on allait m’anéantir. Et l’attente de cet événement notable – notable pour moi, tout au moins – ne devait plus jamais me quitter. » (1)

 

 
 
Contrairement à beaucoup d’autres comme le poète Ossip Mandelstam, l’homme de théâtre Vsevolod Meyerhold ou l’écrivaine Marina Tsvetaïeva, le compositeur Dimitri Chostakovitch n’a pas été déporté en Sibérie ni assassiné par le régime stalinien. Il n’en a pas moins subi une oppression aussi insidieuse qu’elle était inconstante, Staline s’employant à souffler le chaud et le froid : ainsi Chostakovitch reçoit-il six prix Staline entre 1941 et 1952 tout en endurant, entre autres, deux campagnes de dénigrement particulièrement violentes en 1936 et 1948.

Déclaré « ennemi du peuple » en 1936, Chostakovitch vit dans la terreur. Contraint de manœuvrer à vue entre l’expression de son génie et la politique culturelle du Parti, il se résigne à des concessions dans sa musique (il compose même des œuvres de propagande au début de sa carrière) ou abandonne carrément certains projets, notamment lyriques, par crainte de représailles. Les représentations de certaines de ses œuvres, comme Lady Macbeth du district de Mtsensk, sont parfois purement et simplement arrêtées en cours d’exploitation.

Le contexte s’améliore lentement après la mort de Staline, particulièrement après 1956 lorsque Khrouchtchev dénonce ses crimes à l’occasion du Congrès du parti. Réhabilité en 1958 par décret, Chostakovitch renoue avec la composition en créant aussi bien un concerto pour violoncelle, des quatuors à corde, une comédie musicale et une symphonie en moins de deux ans.

 

 
 
L’œuvre de Chostakovitch reste en effet particulièrement protéiforme, d’abord sur les styles abordés : il a ainsi produit des musiques de films, ballets, chants solos, quatuors à cordes, concertos, symphonies, opéras, suites pour orchestre, chants populaires, musiques de scène, œuvres pour piano seul, oratorios ou réorchestrations, même si ce sont souvent ses symphonies et quatuors à cordes que l’on retient surtout aujourd’hui.
Chostakovitch avait d’ailleurs prévu de composer vingt-quatre quatuors, chacun dans une des vingt-quatre tonalités existantes. S’il est mort avant d’achever le cycle complet qu’il projetait, les quinze quatuors qu’il a laissés sont tous composés dans une tonalité différente, dont l’ordre suit une logique précise.
Sur la forme ensuite, sa musique allie l’avant-garde et la tradition classique. Souvent sombre, elle laisse poindre des touches de sarcasme et multiplie les allusions politiques.

Son opérette Moscou Quartier des cerises se distingue aussi par ce mélange des genres et de tons : composée en 1959 à l’époque du dégel, elle commence à l’Athénée ce soir dans une direction musicale de Jérôme Kuhn et une mise en scène de Julien Chavaz. Les douze heures du montage du décor sont à regarder  ici dans un condensé de deux minutes.

Vous pourrez retrouver aussi Julien Chavaz ce soir à 18 h en direct (à voir sur les pages Facebook et Twitter de l’Athénée) avec ma collègue Caroline Châtelet, qui prend ma relève pendant mon séjour au pays du froid.
 
 

 
À bientôt !
 
 
Clémence Hérout


(1) Extrait de Témoignage : mémoires de Dimitri Chostakovitch, propos recueillis par Solomon Volkov, paru chez Albin Michel, Paris, 1980 (l'exactitude des propos soi-disant rapportés par Volkov est contestée)

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